Serge Schweitzer : « En se séparant des juristes, les économistes ont péché par orgueil »

Serge Schweitzer (Crédits : Serge Schweitzer, tous droits réservés)

Un entretien avec l’économiste libéral Serge Schweitzer, à l’occasion de la parution d’un livre cosigné avec Loïc Floury.

Réalisé par Benjamin Guyot, à Aix-en-Provence

La première partie de l’entretien se trouve ici.

Dans la première partie de votre ouvrage, vous retracez tout d’abord en plusieurs étapes l’histoire des rapports entre sciences économique et juridique en France depuis un siècle et demi.

Serge Schweitzer
Serge Schweitzer

La première partie raconte en effet presque cent-cinquante ans de vie de l’analyse économique à l’intérieur des facultés de droit. Le propos se subdivise en quatre temps que je vous conte très cursivement.

Notre histoire commence après le Second Empire, en 1877, c’est-à-dire au moment du dix-neuvième siècle où l’économie commence à devenir une discipline pas tout à fait encore à part entière, mais commence à faire son entrée dans les facultés de droit. C’est en 1863 que la première chaire d’économie politique est créée à la faculté de droit de Paris, et dans ce premier temps, intitulé « Des fiançailles inégalitaires : le temps de la subordination », et qui nous conduit jusqu’en 1914, beaucoup d’éléments se produisent.

Je raconte l’histoire de la création de l’agrégation de sciences économiques au sein des facultés de droit, dans ce qu’on appela à l’époque un tronçon, une section ; de même le doctorat, mais marié avec la science politique, pour ne pas donner trop d’importance à l’analyse économique. Je raconte donc ce qui se passe dans ce temps de subordination des économistes au sein des facultés de droit, avec ici un point qui est vraiment fondamental pour le libéralisme en France.

C’est que, au moment où l’économie commence à être reconnue et enseignée dans les facultés de droit, les juristes se débrouillent à faire en sorte que seuls les enseignants en poste à la faculté de droit – et ce ne sont pas des détails, c’est la grande histoire du libéralisme français qui est en train de se jouer – seuls les gens qui auraient un doctorat de sciences économiques, récemment créé au moment de cette période au sein des facultés de droit, vont avoir l’autorisation d’enseigner dans les facultés de droit.

Pourquoi ai-je donc employé l’expression grandiloquente « la grande histoire du libéralisme français qui est en train de se jouer » ? C’est très simple : ça veut dire que Jean-Baptiste Say, que Pellegrino Rossi, que Leroy-Beaulieu, que Dunoyer, que Garnier, que toute l’équipe du Journal des Économistes et des Études Humaines, qui jusque-là dominait très largement le paysage en analyse économique (souvenons-nous du fameux Dictionnaire chez Guillaumin), ce courant, les libéraux français du XIXème siècle qui sont prédominants sur le marché des idées, sont intégralement mis de côté et éliminés du jeu de l’enseignement de l’économie en faculté de droit.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a jamais de libéraux ! Nous sommes ici à Aix, notre doyen pendant longtemps a été un agrégé de droit romain qui enseignait l’économie : le célèbre Alfred Jourdan (dont le nom a été donné à un amphithéâtre de la faculté de droit de Marseille) était un libéral bon teint, un disciple du courant que je viens de citer. Ce qui n’empêche pas le même Jourdan, avec deux figures capitales parmi les économistes français, Charles Rist et Charles Gide, de créer la Revue d’économie politique (REP), qui, dès son numéro 1, indique qu’elle sera le concurrent du Journal des Économistes et des Études Humaines. Ce dernier est perçu comme le journal des idéologues, alors que la Revue d’économie politique, elle, a la prétention de faire de la science économique. La REP, du reste, était sans doute à l’époque la première revue d’économie au monde. Schumpeter, Menger, Keynes et d’autres, donnent souvent la première version de tel ou tel article à la REP ! Ce qui montre la place qu’occupait l’analyse économique française, du moins grâce au renom du Journal des Économistes et des Études Humaines, dont les économistes étaient mondialement connus.

Vous faites commencer une deuxième phase après la Grande Guerre. Pourquoi ?

Parce que pendant ce temps, sur le plan du fond de l’analyse économique, il se passe un certain nombre de révolutions, dont la révolution des méthodes. Pour faire court et simple, qu’il nous suffise de dire à l’instant pour résumer la deuxième section qui nous mènera de 1918 à 1960, parlons de la révolution des méthodes quantitatives, même si ce n’est pas tout à fait exact. Mathématiques, statistiques, probabilités, bientôt l’économétrie, font leur apparition.

Ce n’est qu’en 1922 que, pour la première fois depuis que l’agrégation d’économie existe, que les agrégés d’économie sont en majorité (trois sur cinq), dans le jury de l’agrégation d’économie. Vous voyez donc que les juristes sont encore prégnants, puisqu’il faut attendre vingt-six ans après la création de l’agrégation d’économie pour que les agrégés d’économie soient majoritaires au jury ! Il y a malgré tout encore deux juristes ; les économistes sont encore dans les facs de droit, et ils leur sont subordonnés.

La révolution des méthodes va amener évidemment une volonté d’émancipation. C’est cela qui se joue entre 1918 et 1960. Je ne vais pas tout vous raconter d’une part pour une raison de temps, et d’autre part parce que je suis un individu rationnel : si je vous raconte tout, plus personne ne va acheter l’ouvrage ! Ce qui, d’ailleurs, me navrerait beaucoup, tant du point de vue du fond, que pour les droits d’auteur.

Les économistes sont heureux dans les facultés de droit. Le fameux Gaëtan Pirou loue sans cesse « l’urbanité des juristes, le fait qu’ils sont des compagnons du quotidien fort agréables », mais tout est dit dans ce qui suit par Pirou dans un article de 1937 : « Pourquoi dissimuler que sous ces formes courtoises, se cache souvent en réalité un dédain réciproque ? Au fond, le juriste tend généralement à considérer l’économiste comme un barbare ou un rêveur, cependant que l’économiste tient fréquemment le juriste pour un empirique, ou un sophiste, ou un métaphysicien. ».
Bref, animé par un certain nombre de professeurs, le plus offensif sera quelqu’un qui fera une carrière très contrastée mais finalement couronnée par le Nobel, Maurice Allais, qui en particulier, dans un très célèbre article à la REP en 1953, se prononce pour la création des facultés de sciences économiques et sociales, c’est-à-dire se séparer des juristes.

Et votre troisième phase décrit donc la séparation concrète des facultés de sciences économiques en tant que telles.

Le divorce sera prononcé, c’est le temps de la séparation, 1960-1986. Parmi les économistes, le consensus n’était pas total, et tout le monde n’était pas d’accord avec Maurice Allais ou avec le Groupe d’Étude des Problèmes Économiques, association fondée par de jeunes agrégés de sciences économiques qui, du reste, feront à peu près tous carrière. Un lobby en quelque sorte se constitue, qui aboutit à la création en 1960, c’est tout récent, de la licence d’économie. Et comme la licence était en quatre ans, c’est cette année, en 2014, que nous fêtons en quelque sorte le cinquantenaire des premiers licenciés en sciences économiques.

1960, création de la licence d’économie au sein des facultés de droit et de sciences économiques ; 1969, suite aux événements de 1968, création des facultés de sciences économiques, qui ont tout juste quarante-cinq ans. L’histoire continue, ces facultés nouvellement créées prennent de plus en plus d’indépendance, et une stratégie est mise en œuvre visant à créer des fractures avec les facultés de droit telles qu’aucune réunification ne puisse s’envisager. Les motifs sont sans doute compliqués à cerner. On peut en distinguer au moins deux.

Premièrement, les économistes trouvent un intérêt majeur à se redéployer du côté des sciences lourdes. Les économistes français, comme ailleurs dans le monde, pensent assurer leur suprématie en se rangeant du côté des sciences lourdes par le biais des mathématiques et de la modélisation. 1969 est du reste l’année de création du Prix Nobel de sciences économiques.

Deuxièmement, il ne faut pas se le cacher, les juristes sont pour l’essentiel des conservateurs modérés, alors que la tendance « mainstream » chez les économistes les amène de plus en plus à se porter vers la social-démocratie, voire même au-delà à l’époque. On ne comprend pas tout à fait ce qui s’est passé dans l’éloignement des anciens frères siamois qui vivaient même dans la même famille, et qui en quelques années seulement deviennent complètement étrangers les uns aux autres si l’on oublie que dans cette période, les années 1970, le Programme Commun de gouvernement de 1972 rassemblant PCF, PS et PRG voit beaucoup d’économistes universitaires se rallier à l’idée de changer la vie, à l’idée d’un monde meilleur.

Et donc il y a deux motifs : l’un « je veux aller vers les sciences lourdes parce que moi je suis sérieux et que le droit est un art, alors que l’économie est une science », et d’autre part il y a un clivage politique de plus en plus fort. Les économistes, et aussi les juristes en laissant partir les premiers, et même en n’étant pas mécontents de se débarrasser de ces gens un peu brouillons, de gauche, remplissant des tableaux entiers de choses incompréhensibles pour eux (je parle de la modélisation), tous y ont perdu.

Les juristes, parce que le juriste qui n’arrive pas à inférer les conséquences économiques de dispositions législatives ou décrétales est sérieusement amputé. Les économistes, parce que l’économiste qui se passerait de l’idée que la règle de droit est la règle du jeu des intérêts économiques est un vieux fou. En 1955, Daniel Villey, dans son remarquable article intitulé Commentaire d’une controverse, écrivait « Le droit est pour l’économiste la règle du jeu des intérêts. ». Le droit, c’est la procédure de pacification des intérêts antagonistes, rivaux ou adverses. C’est également la ligne de démarcation entre ce qui est ici permis, là interdit. Le droit réfléchit l’économie, et l’économie reflète la règle de droit.

Et la séparation des deux a fermé ces deux disciplines l’une à l’autre, pour le pire comme vous l’expliquez.

En voulant à tout prix se séparer des juristes, les économistes ont commis un pêché d’orgueil. Et pour un plat de lentilles (c’est-à-dire quelques postes et crédits), ils ont affaibli dramatiquement leur discipline. Mais en laissant partir les économistes, les juristes ont fait un calcul à courte vue. Ils continuent à travailler par les mots l’enveloppe des choses, mais n’ont plus à leur disposition la substance des choses apportée par l’économiste.

Dès l’introduction en effet, nous expliquons que le droit et l’économie sont les deux faces de la même pièce de monnaie, pièce où est représentée sur une face la science des échanges en tous domaines, et qui sur son autre face inscrit ses échanges au sein de l’agir humain. L’économiste va montrer la mutualisation des avantages d’un échange sans cesse élargi, et le juriste va colorer les modalités de cet échange justifié en raison et théorie par l’économiste, et décliné en pratique par le juriste. Nulle hiérarchie entre les deux : l’un (l’économiste) explique le pourquoi de la coopération ; l’autre (le juriste) explique le comment, soit les formes, modalités et contours des arrangements adoptés pour arriver à nos fins. De même que les deux jambes se coordonnent pour avancer, économistes et juristes sont mutilés l’un sans l’autre.

Cette histoire de la séparation a été très dommageable et pour les uns et pour les autres. Et sur un plan plus tactique, je ne suis pas sans noter combien les économistes ont fait un faux calcul. Presque partout dans nos universités (Strasbourg, Aix-Marseille, Lyon, Toulouse et ailleurs) hors de Paris, la règle est désormais une université par ville. Ce qui veut dire que les économistes, tout seuls dans cet ensemble, sont considérés par leurs collègues comme quantité complètement négligeable. Pratiquement aucune université aujourd’hui en France n’a pour président un économiste. Quand Aix-Marseille Université a été unifiée en 2012, avec ses 71 000 étudiants, 5 000 enseignants-chercheurs, 3 500 personnels administratifs, vous ne croyez tout de même pas que c’est un économiste qui aurait pu en viser la présidence ! C’est bien sûr un médecin…

Imaginez à présent que les économistes se soient mariés avec les gestionnaires et les juristes. Droit, éco et gestion constitueraient clairement une alternance possible dans nos universités. Les économistes aujourd’hui, soyons clairs, et ce n’est pas totalement sans intérêt, ont une place réduite à presque rien.

Un petit placard de gens qui font des maths dans vraiment faire des maths, des sciences sociales sans vraiment en faire…

Voilà, une sorte de bâtardise en tous domaines. Pour nos collègues matheux, nous ne sommes pas très sérieux, et pour nos collègues des sciences humaines, nous sommes des sortes de barbares.

Vous faites démarrer votre quatrième et dernière phase en 1986. Pourquoi précisément à cette date ?

Pourquoi 1986 pour terminer cette histoire ? Parce qu’un 1986, à la faculté de droit d’Aix-en-Provence, a lieu un colloque, le premier en France, qui réunit des juristes et des économistes, pour parler d’une discipline complètement inconnue dans notre pays, c’est-à-dire l’analyse économique du droit. C’est donc une date clé, qui me permet d’ouvrir un nouveau chapitre que j’ai intitulé « Tel le fleuve Alphée ». Le fleuve Alphée, c’était le fleuve dont on contait dans l’Antiquité qu’il remontait à sa source. Parce que économistes et juristes, nous sommes sans doute au minimum frères siamois. J’y essaie de parler non pas de l’analyse économique du droit, mais d’un sujet cousin et fondamental, celui de la production du droit.

Comment se produit le droit ? J’essaie de montrer cette chose que ne disent pas les juristes, à savoir que le droit a pour première fonction de distribuer et de produire de l’information, sur les comportements prévisibles des autres agents, qui permettent à chacun d’ajuster ses actions. Pourquoi, ce matin en voiture, êtes-vous passés dans telle avenue, alors que le feu était vert ? Parce que vous avez supposé que l’autre, ayant un feu rouge, va respecter la règle de droit qui consiste à s’arrêter ; et inversement si vous avez le feu rouge. Évidemment, l’économiste sait parfaitement que certains individus vont violer la règle de droit, qui est acceptation commune, par tous, d’une règle du jeu, et c’est la raison pour laquelle la sanction pénale existe, et va mettre hors-jeu l’individu qui, malgré le rouge, est passé et a provoqué un accident.

Dans cette section, et je ne vous cache pas que c’est audacieux, j’essaie de rappeler à la place des juristes quelles sont les fonctions du droit, en neuf propositions, puis j’essaie d’expliquer qu’il y a deux façons de produire du droit, le droit créé ex nihilo par l’entrepreneur politique, et le droit spontané, celui que nous fabriquons par nos actions quotidiennes.

Quand nous avons des problèmes, nous trouvons des arrangements, qui se font en dehors de la loi. Nous décidons entre nous de procéder de telle ou telle façon ; si cet arrangement donne satisfaction, d’autres par imitation vont s’adonner à cet arrangement ; et du point de vue spatial, de plus en plus de gens vont procéder ainsi. Quand de plus en plus de gens se comportent ainsi, la loi des hommes de l’État va éventuellement ratifier le comportement en question. Il y a donc le droit créé et le droit spontané ; les libéraux ont évidemment une forte préférence pour le second. Il y a le droit d’en haut et le droit d’en bas ; le droit octroyé, et le droit suscité par les problèmes que nous avons à résoudre. 1986 est donc une date importante, non parce que ce colloque se passe à Aix, mais parce que de nouveau, juristes et économistes se mettent à parler ensemble.

À suivre.