Pourquoi la guerre des monnaies détruit nos patrimoines

money everywhere credits OTA photos licence (CC BY-SA 2.0)), via Flickr.

Dans une guerre classique, c’est le plus fort qui triomphe. Dans celle des monnaies, la victoire est à la monnaie la plus faible.

Par Michel Leter.

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La guerre des monnaies ne ressemble à aucune autre. Dans une guerre classique, c’est le plus fort qui triomphe tandis que dans la guerre des monnaies la victoire revient paradoxalement à celui qui en sort avec la monnaie la plus faible. Deux événements récents sont venus illustrer cette singulière spirale du qui perd gagne :

  • « L’attaque en piqué » de la Banque populaire de Chine le 11 août contre le yuan ;
  • Les déclarations, les « actes de langages » (nom donné par les linguistes aux paroles qui ont autant d’efficacité que les actions) des responsables de la BCE afin d’empêcher l’euro de franchir la barre des 1,15 (1 euro achète 1,15 dollar) suite à la décision de la Fed de surseoir à la hausse de ses taux directeurs

Pour justifier leur acharnement contre la monnaie forte, les généraux de la guerre des monnaies nous chantent que la valeur de nos devises a besoin d’être détruite ! Cette croyance, qui défie le bon sens, est une vieille lune inspirée par le sophisme économique de la « balance du commerce » selon lequel :

1. Le déficit commercial est un signe de faiblesse économique,
2. les importations appauvrissent un pays et les exportations l’enrichissent,
3. la monnaie faible est bonne pour la compétitivité et les exportations et donc pour l’emploi.

Dès 1848 Frédéric Bastiat, grand pourfendeur d’erreurs économiques, a réfuté ce sophisme. Bastiat entend démasquer le Montebourg de l’époque, un certain Lestiboudois qui « proclame tout haut que, si la France donne dix pour recevoir quinze, elle perd cinq, et il est tout simple qu’elle fasse des lois en conséquence ».

Pour démontrer le ridicule cette pensée, Bastiat évoque un armateur havrais qui expédia un navire « chargé de 200000 francs de produits de notre travail national. Mais le malheureux bâtiment sombra en sortant du port » Sur son livre de compte l’armateur doit inscrire « Profits et pertes doivent à marchandises diverses 200000 francs pour perte définitive et totale de la cargaison. pendant ce temps-là, la douane inscrivait de son côté 200000 francs sur son tableau d’exportations ; et comme elle n’aura jamais rien à  faire figurer en regard sur le tableau des importations, il s’ensuit que M. Lestiboudois et la Chambre verront dans ce naufrage un profit clair et net de 200000 francs pour la France ».

« Selon la théorie de la balance du commerce », conclut plaisamment Bastiat, « la France a un moyen tout simple de doubler à chaque instant ses capitaux. Il suffit pur cela qu’après les avoir fait passer par la douane, elle les jette à la mer. En ce cas, les exportations seront égales au montant  de ses capitaux ; les importations seront nulles et même impossibles, et nous gagnerons tout ce que l’Océan aura englouti ».

Aujourd’hui, la dévaluation, dite « compétitive » de nos stratèges de la guerre des monnaies équivaut à jeter une cargaison à la mer. Si la monnaie faible est un avantage compétitif comment expliquer que l’Allemagne, première exportatrice par tête d’habitant, soit si attachée à la force de l’euro ? Voici un graphique qui vient étayer la sagesse populaire allemande.

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Ce graphique nous rappelle que l’Allemagne, avant le lancement de l’euro en 2002, était lanterne rouge en matière de balance de paiements et a décollé avec l’apparition de l’euro tandis que la France décrochait. Pourquoi ?

Selon les généraux de la guerre des monnaies, la politique d’euro fort aurait dû porter préjudice aux exportations allemandes. Or, au contraire, en protégeant le capital, l’euro fort a favorisé l’investissement et l’emploi, ce qui a permis à l’Allemagne de moderniser son appareil de production, qui dans le domaine de la production de machines industrielles écrase désormais la concurrence.

En revanche, la France qui, à l’époque du franc, avait pris la mauvaise habitude de dévaluer pour maquiller ses insuffisances à l’exportation n’a pas supporté le choc de l’euro fort tout en faisant le choix de la désindustrialisation, mettant le tout sur le dos de la mondialisation, dont nos voisins germaniques démontraient dans le même temps qu’elle était une chance pour la zone euro.

Les banquiers centraux, héritiers de M. Lestiboudois, oublient que la monnaie a été inventée pour faciliter les échanges. Or, dans un échange entre deux partenaires consentants, acheter n’est pas une source de déficit et vendre n’est pas une source d’excédent. Le principe de l’échange est qu’il n’y a pas de vente sans achat et vice-versa. Jean-Baptiste Say le résume simplement par la loi des débouchés : « les produits s’échangent contre les produits ». Autrement dit, on ne peut toucher aux importations sans nuire également aux exportations. La monnaie faible, prétendument protectrice du travail national, dissuade les investissements en capital qui permettent d’augmenter la production, donc le travail national et les exportations.

Pourquoi si la théorie de la balance du commerce détruit la croissance, l’emploi et le capital, les banques centrales s’obstinent-elles à la promouvoir ? Eh bien, et même si la BCE s’en défend, l’obsession des banquiers centraux est de « monétiser la dette », c’est-à-dire de réduire le montant des dettes souveraines en manipulant la valeur de la monnaie, fût-ce au prix d’une destruction du capital et de la valeur de nos patrimoines.


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