Ayn Rand, la meilleure ennemie de Kant

Ayn Rand credits Ian (CC BY-NC 2.0)

Ayn Rand avait tort de rejeter la philosophie de Kant. À bien des égards, elle lui est très proche.

Par Alexander McCorbin.

Ayn Rand credits Ian (CC BY-NC 2.0)
Ayn Rand credits Ian (CC BY-NC 2.0)

Dans un bref résumé de The Objectivist, publié en 1971, Ayn Rand fit une déclaration surprenante : « Emmanuel Kant est l’homme le plus néfaste de l’histoire de l’humanité ». Elle avait déjà critiqué Kant, comme bien d’autres philosophes et penseurs par le passé, mais en dépit des éventuels désaccords que l’on peut avoir avec Kant, il est clair que cette déclaration est excessive. Elle a laissé beaucoup des soutiens de Rand dans l’embarras pour la justifier, et bien plus en ont simplement été déconcertés. Je viens ici défendre l’idée que non seulement Rand avait tort à propos de ce jugement, mais aussi à propos de son rejet total de la philosophie de Kant, dans la mesure où l’objectivisme se situe, à bien des égards, dans le sillon de la philosophie kantienne.

Je fais cette démarche en étant moi-même un objectiviste. Je me considère comme tel, du moins, depuis l’été suivant mon année de seconde, quand j’ai terminé de lire Atlas Shrugged (traduit en français par Sophie Bastide-Foltz sous le titre : La Grève, Les Belles Lettres, 2012), livre que mon père m’avait offert pour mon anniversaire. Certains diront que je ne suis pas objectivisite puisque je suis parfois en désaccord avec Ayn Rand. Peut-être certains d’entre eux sont aujourd’hui dans la salle, et j’espère qu’ils se manifesteront lors de la séance de questions/réponses pour un échange intéressant. Peut-être même que le sujet de cette conférence les confortera dans cette idée. Mais mon espoir, au-delà de démontrer que Rand avait tort sur ce point, est qu’il y ait une différence entre être objectiviste et être randien : alors que le randien serait celui qui s’en tient à des idées inexactes et les défend bec et ongle, l’objectiviste serait celui qui partagerait une vision globale et pertinente qui alimente une réflexion et une analyse sérieuses sur le monde et l’existence humaine.

Quand j’ai commencé à étudier la philosophie au lycée, j’étais enclin à croire ce que Ayn Rand disait de Kant. Quand je suis allé à l’université de Pennsylvanie, en tant qu’étudiant puis en tant qu’auditeur libre en philosophie, j’ai voulu profiter du fait que je fréquentais un établissement accueillant un professeur comptant parmi les meilleurs spécialistes de Kant au monde, le Dr Paul Guyer. Durant mon parcours d’étudiant, j’ai suivi plusieurs enseignements universitaires avec le Dr Guyer et j’ai même rédigé ma thèse de fin d’études avec lui, thèse qui portait sur la déclinaison de la morale kantienne en philosophie politique.

Après avoir écarté les affirmations que Rand avait faites sur l’objectif de Kant de « préserver la moralité de l’abnégation et du sacrifice personnels » ou de protéger le mysticisme et la théologie de la science, et après m’être concentré sur la substance même de la pensée de Kant et sur ses écrits, je me suis rendu compte que non seulement Kant n’était pas l’homme le plus mauvais dans l’histoire, mais qu’il a en fait posé les fondations d’une large part de la pensée objectiviste d’aujourd’hui. Une présentation plus précise de la philosophie et des arguments de Kant sera très utile pour à la fois clarifier et développer la philosophie objectiviste.

La métaphysique, premier axe critique pour Rand

Comme on peut s’y attendre, à l’aune du rapport d’Ayn Rand avec la philosophie, sa première critique a trait à la métaphysique et à l’épistémologie de Kant. Je commencerai en replaçant l’œuvre de Kant dans son contexte. Emmanuel Kant est un philosophe qui fut essentiellement publié à la fin du XVIIIe siècle, peu après la critique de la causalité par David Hume. Ce dernier soutenait qu’il nous est impossible de déduire les lois causales, quand bien même notre vie quotidienne et toute la méthode scientifique dépend de leur existence dans l’univers. Au vu de notre interaction avec le monde, seul un raisonnement inductif peut établir la causalité. On ne déduit pas de principes préalables le fait qu’un stylo tombe au sol si on le lâche, mais à partir de l’observation du stylo qui tombe immanquablement à chaque fois qu’on le laisse tomber. On est ainsi en mesure de déterminer par induction que la prochaine fois que l’on lâchera le stylo, il tombera à nouveau. Bien que cette façon de raisonner puisse être admise dans la vie de tous les jours, et même dans la production et le travail, dit Hume, elle ne nous donne pas l’assurance et la sécurité que les scientifiques et les philosophes recherchent quand il est dit qu’il y a une loi de la gravité. Si Hume a raison, alors il n’existe pas de certitude tirée de la déduction, et tout le projet scientifique moderne, qui a moins de 200 ans, est en danger.

La métaphysique et l’épistémologie kantiennes sont dans une large mesure une réponse à la critique humienne de la causalité. En résumé, nous savons que le monde autour de nous existe, et nous pouvons le comprendre par un des deux biais suivants : la perception et la raison. On peut utiliser les sens pour expérimenter le monde et notre esprit pour établir la façon dont le monde fonctionne. Cependant, l’un ne dépend pas de l’autre. On peut avoir une perception du monde qui ne soit pas raisonnée, et on peut user de notre raison pour établir que nos perceptions ne nous donnent pas toujours une image exacte du monde. À partir de là, Kant démontre qu’il existe deux façons de comprendre les choses : en tant que phénomènes, c’est à dire en tant qu’objets de sensibilité, qui sont simplement la façon dont ils nous apparaissent dans la perception sensible, ou en tant que noumènes, c’est à dire les choses telles qu’elles sont et telles qu’elles nous sont connues par le biais du simple intellect. Ce qui différencie notre compréhension des phénomènes de celle des noumènes, c’est le fait que nos sens ne peuvent appréhender les choses que de façon particulière. Nous expérimentons les choses par le biais de certaines formes ou catégories, qui ne peuvent être pas dépassées par nos sens. En revanche, dit Kant, en utilisant notre intellect, nous pouvons comprendre rationnellement quelles choses sont indépendantes de ces catégories.

C’est sur cette distinction qu’Ayn Rand concentre sa critique. Je la cite in extenso, à partir de For The New Intellectual :

« Le monde phénoménal, disait Kant, n’est pas réel : la réalité telle que perçue par l’esprit humain est une déformation. Le ressort de cette distorsion réside dans la faculté de l’homme à conceptualiser : les concepts de base pour l’homme, tels que l’espace ou l’existence, ne proviennent pas de l’expérience ou de la réalité, mais d’un système spontané de filtres dans sa conscience, que l’on appelle « catégories » ou « formes de perception », qui imposent leur propre dessein à sa perception du monde externe et le rendent incapable de le percevoir autrement que de la façon dont il l’appréhende effectivement. Cela prouve, selon Kant, que les concepts humains ne sont qu’une illusion, mais une illusion à laquelle personne n’a la possibilité d’échapper. La raison et la science sont donc limitées pour Kant, elles ne valent que tant qu’elles se penchent sur ce monde par le biais d’une illusion collective, prédéterminée et permanente – d’où le passage, pour la validité de la raison en tant que critère, de l’objectif au collectif. Mais elles sont inopérantes pour traiter des questions fondamentales, métaphysiques de l’existence, qui appartiennent au monde nouménal. Celui-ci ne peut être connu, c’est le monde de la réalité « réelle », de la vérité supérieure, des « choses en tant qu’elles-mêmes » ou « telles qu’elles sont », ce qui veut dire des choses telles qu’elles ne sont pas perçues par l’homme. Même au-delà du fait que la théorie de Kant sur les « catégories », en tant que source des concepts humains, soit une invention ridicule, son argument revenait à la négation non seulement de la conscience de l’homme, mais de toute conscience, de la conscience en tant que telle. Son propos, par essence, se présentait ainsi : l’homme est limité à une conscience d’une nature spécifique, qui perçoit par des moyens spécifiques et pas d’autres. Dès lors, sa conscience n’est pas valide, l’homme est aveugle parce qu’il a des yeux, sourd parce qu’il a des oreilles, dupé du fait de son esprit, et les choses qu’il perçoit n’existent pas parce qu’il les perçoit ».

Pourtant, une simple exploration superficielle de la philosophie de Kant conduit à une conclusion toute différente. Kant ne défend pas l’idée que les phénomènes ne sont pas réels. Ils sont, effectivement, bien réels. De même, les noumènes sont réels, et nous pouvons en effet être sûrs des catégories, et des représentations des phénomènes à travers elles, parce qu’elles sont des éléments nécessaires à la façon dont le monde se présente à nous par nos sens. Les catégories peuvent mener à des perceptions différentes du monde – des différences aussi bien dans la façon dont des personnes différentes voient les choses que dans la façon dont une chose est – mais cela ne remet pas en question la validité de nos perceptions, au contraire. En saisissant cette distinction, Kant estime que l’on peut mieux rationaliser nos perceptions du monde et comprendre la nécessité d’éléments tels que la loi de causalité en tant que caractéristique nécessaire du monde phénoménal. Au lieu de ne compter que sur nos sens ou notre perception, Kant fournit un cadre pour allier les deux.

Comme l’a montré Dr. Paul Guyer :

La grande idée de Kant est que la raison pure mène à l’illusion quand on essaie de l’utiliser indépendamment de la sensibilité et de ses limites inhérentes, dans le but d’acquérir une connaissance théorique des objets se situant au-delà des limites de nos sens. D’où la notion d’objets « supra-sensibles », tels que Dieu ou notre âme. Mais seulement la raison pure peut apporter ce qu’il faut dans la sphère pratique de la conduite morale : seule la raison pure, et non pas les dispositions de sensibilité, c’est-à-dire nos simples vœux et passions naturels, fournit le principe fondamental de la moralité, la « loi pratique » du bien et du mal, et comme postulats de pure raison pratique nécessaire à notre conduite morale, les idées de liberté de nos propres volontés et même l’immortalité de nos âmes et l’existence de Dieu sont des objets de croyance justifiée.

Kant fournit un moyen de défendre le déterminisme du monde réel et la certitude de la science tout en dégageant un espace pour la libre volonté des individus. C’est là un ensemble de vues dont l’objectivisme semble vouloir se réclamer, et pour lequel il doit probablement se fonder sur Kant pour y arriver.

L’éthique, second axe critique de Rand

Cela nous mène à la seconde critique de Kant par Ayn Rand, au sujet de l’éthique. Dans Philosophy, Who Needs It, elle déclare :

« Ce que Kant met en avant, c’est l’altruisme complet, total, abject. Il considérait qu’un acte est moral seulement s’il est accompli par sens du devoir et s’il n’apporte aucun bénéfice d’aucune sorte à son auteur, ni matériel ni spirituel. Si ce dernier en tire bénéfice, l’acte n’est plus moral ».

Cette analyse soulève de nombreux points, mais Rand se trompe à trois niveaux.

1° Premièrement, il y a deux assertions très différentes dans cette déclaration, qu’il nous faut faire ressortir. La première concerne la raison de l’action, et consiste à considérer que celle-ci doit relever d’un sens du devoir, et non de l’intérêt personnel, pour que l’acte soit moral. La seconde concerne les résultats d’une action : celle-ci n’est morale que si son auteur n’en tire aucun bénéfice, intentionnel ou non. Ayn Rand confond ces deux assertions l’une avec l’autre, alors qu’elles sont considérablement différentes l’une de l’autre : la première s’intéresse aux motivations d’un individu à agir, le seconde s’intéresse aux résultats d’une action. En confondant ces positions, Rand se méprend sur un élément pourtant essentiel chez Kant, à savoir la différence entre l’intention et le résultat d’une action.

2° Deuxièmement, l’affirmation selon laquelle l’auteur d’un acte ne peut jamais bénéficier de cet acte ne correspond pas à la position de Kant sur le sujet. Le philosophe n’exclut pas qu’un individu puisse éventuellement tirer un bénéfice de ses actes et que cela soit tenu pour moral. Il existe un nombre incalculable de bénéfices qu’une personne pourrait tirer de l’acte le plus désintéressé. Même si j’envisageais de sauter sur une grenade pour sauver mon ami, je profiterais quand même du fait que l’on m’apprécie pour cela, que mon ami prenne soin de mes proches à ma place jusqu’à la fin de ses jours, et bien d’autres choses. Même si je reçois de tels bénéfices pour mon acte, cela ne le dévalorise pas pour Kant ; tant qu’un acte est réalisé parce qu’il était juste et bon de le réaliser, un individu peut en recueillir quelque avantage a posteriori.

3° Troisièmement, la première assertion relative à l’intentionnalité d’une action ne repose même pas sur la position de Kant. Il est vrai que l’éthique kantienne accentue le rôle de l’intention dans les actes d’une personne pour en déterminer la valeur morale. Cela découle de l’argument de Kant selon lequel la bonne volonté est la seule chose au monde que l’on puisse véritablement qualifier de « bonne ». Pour autant, un individu pourrait agir de telle sorte qu’il augmente sa satisfaction tout en conservant la caractère moral de son action. Du moment où une personne fait quelque chose parce que c’est la bonne chose à faire, son geste est moral. Il est des cas où le fait d’agir à son propre bénéfice soit la bonne chose à faire, selon Kant. Il va même jusqu’à affirmer plus loin dans son ouvrage que l’on devrait se mettre en condition et travailler à façonner le monde de telle sorte que les gens tendent effectivement à tirer profit de leur conduite morale plutôt que de leurs actes immoraux, et ainsi encourager les individus à agir moralement.

La critique de Kant qu’entreprend ici Ayn Rand l’emmène en fait dans ce monde subjectif qu’elle souhaitait éviter. Elle développe cette mauvaise compréhension de Kant dans For The New Intellectual, quand elle écrit :

« Quant à la version de la moralité que promeut Kant, elle convient aux espèces de zombies qui peupleraient cette sorte d’univers kantien. Elle consiste en un altruisme total, abject. Une action est morale, selon Kant, si et seulement si son auteur n’a pas d’inclination à la réaliser, mais la réalise quand même au nom d’un sens du devoir, sans en tirer quelque avantage que ce soit, ni matériel ni spirituel. Un avantage détruit la valeur morale d’une action, – ainsi, si une personne n’a pas envie d’être mauvaise, elle ne peut pas être bonne, et inversement ».

Kant est bien connu pour avoir formulé le concept d’impératif catégorique, un devoir que toute personne rationnelle doit remplir pour nulle autre raison que le fait que ce soit la bonne chose à faire, – un concept différent de celui d’impératifs hypothétiques, soient des affirmations conditionnelles qui veulent que pour atteindre une finalité particulière Y, il faille faire X. L’origine de la moralité est dans la liberté des individus au sens nouménal, en tant qu’êtres rationnels, libres des contraintes du monde phénoménal : « nous avons notre libre arbitre ». Pour autant, alors que nous disposons du libre arbitre, il existe certaines formes de contraintes sur notre prise de décision, contraintes fondées sur le genre de décisions que l’on peut prendre par rapport à ceux dotés du libre arbitre, c’est-à-dire nous et les autres. L’impératif catégorique de Kant est à la rencontre de ces restrictions.

Le philosophe offre de multiples interprétations de l’impératif catégorique, mais je souhaite me concentrer sur celle qu’il donne dans Fondation de la métaphysique des Mœurs :

« Agis en accord avec la façon dont tu considères l’humanité, en toi et chez l’autre, toujours comme une fin et jamais simplement comme un moyen ».

Parce que toute personne est un être rationnel, nous sommes dans le monde aux fondements de l’estime, c’est-à-dire une fin en soi, et non simplement des objets que des êtres rationnels utilisent pour atteindre leurs fins, c’est-à-dire des moyens. Cela ne veut pas dire que l’on ne peut pas se servir d’individus pour atteindre une fin, mais simplement que, ce faisant, il faut les traiter comme des fins en soi. Par exemple, vous vous servez tous de moi aujourd’hui comme d’un moyen d’en apprendre davantage sur le lien entre Rand et Kant, mais personne ne me contraint à donner cette conférence. Vous m’avez conduit à cette discussion librement.

Ce qu’il est intéressant de noter à propos de cette interprétation de l’impératif, c’est qu’elle ne s’applique pas seulement à la façon dont une personne considère les autres, mais également à la façon dont on se traite soi-même. Kant défend l’idée qu’il existe un devoir moral de ne pas se suicider parce le suicide est irrespectueux envers la valeur de son propre être. De même, il défend d’autres devoirs, bien que de nature différente – ce qu’il nomme les devoirs imparfaits -, afin de s’améliorer en développant ses aptitudes et en appréciant le monde.

Kant a révolutionné l’éthique avec cette affirmation. L’idée selon laquelle chaque individu est une fin en soi que tous doivent respecter pour nulle autre raison que celle de sa propre estime, s’est imposée à toutes les théories de l’éthique préexistantes, que ce soit l’utilitarisme avec l’accent qu’il porte sur les finalités de l’action d’un individu, la théologie chrétienne avec l’importance qu’elle accorde à la valeur d’une personne en tant que don de Dieu, et bien d’autres.

Tout connaisseur de Rand sait qu’elle reprend fréquemment le même postulat à l’origine de son éthique :

– Dans The Objectivist Newsletter, Rand résume son éthique ainsi :

« L’Homme, tout homme, est une fin en soi, et non le moyen au service de la fin d’un autre. Il doit vivre pour lui-même, sans se sacrifier aux autres ni sacrifier d’autres à lui-même. La poursuite de son propre intérêt et de son propre bonheur est le but moral le plus important de sa vie ».

– Le serment du Ravin de Galt est très semblable : « Je jure sur ma vie et sur l’amour que j’en ai que je ne vivrai jamais au nom d’un autre homme, pas plus que je ne demanderai à un autre homme de vivre au nom de moi ».

Je ne prétends pas qu’Ayn Rand et Kant défendaient des points de vue éthiques exactement similaires. Je ne dis même pas que Rand utilise simplement cette interprétation de l’impératif catégorique comme moralité de l’objectivisme. Il y a à l’évidence une différence d’accentuation entre Rand et Kant, mais je prétends que l’éthique objectiviste a beaucoup en commun avec l’éthique kantienne, et nous pouvons certainement considérer pleinement l’éthique objectiviste comme une branche de l’arbre intellectuel qu’est l’éthique kantienne.

La politique, un autre rapprochement entre Kant et Rand

Jusqu’alors, je n’ai traité que les domaines pour lesquels Ayn Rand formule une critique de Kant, mais j’aimerais en soumettre un autre où, je crois, l’unité de pensée entre Kant et Rand est patente : la philosophie politique.

Du fait de l’étendue des sujets traités dans les autres œuvres de Kant, sa philosophie politique reçoit rarement l’attention qu’elle mérite. Il a pourtant beaucoup écrit sur la politique, et ses positions furent largement libérales : il était un ardent promoteur du gouvernement républicain, il défendait le droit de propriété, s’opposait au recours injustifié à la guerre et il a fondé toute sa philosophie sur l’action libre de chaque individu, contre toute interférence d’autrui. La philosophie politique de Kant est fondée sur une conception de la réalité qui pose comme principe la liberté externe de chacun vis-à-vis des autres dans le monde phénoménal. La loi morale provient de la liberté d’êtres rationnels dans le champ nouménal, contrairement au déterminisme du monde phénoménal qui s’oppose à la notion de libre arbitre. La loi juridique, quant à elle, provient de la liberté d’êtres rationnels dans le monde phénoménal, contre les empêchements que d’autres êtres rationnels pourraient leur opposer à tort. La liberté interne assure la liberté de choix, quand la liberté externe permet la liberté d’action, afin de revenir sur ces choix dans la mesure où l’on peut le faire sans l’influence illégitime ou la contrainte des autres nous en empêchant.

De sa conception du libre arbitre, l’on peut tirer sa conception de la liberté externe. Le fait que nous soyons des êtres incarnés induit que le libre arbitre, a priori, a peu de valeur pour notre existence en soi. L’être humain existe non seulement dans le monde nouménal, mais également dans le monde phénoménal, et par conséquent il lui faut la liberté dans ce dernier afin de rendre ses choix valables. Une fois qu’une décision est prise par le biais du libre arbitre, nous la mettons en œuvre dans le monde phénoménal. Dès lors que l’on existe phénoménalement et que l’on a un droit légitime à l’existence (le droit à la vie), il existe un droit légitime à revenir sur nos objectifs librement choisis. Notre existence n’est pas cantonnée au domaine nouménal ou phénoménal. Chacun de ces domaines présente un aspect significatif de notre existence qui, s’il est nié, conduit à la négation de l’être humain. A partir de la notion de libre arbitre, indépendant de lois causales déterministes, nous tirons également la notion de liberté externe du rejet de notre existence par d’autres êtres rationnels.

Pour Kant, la liberté de choix et la liberté d’action sont donc les deux faces de la même pièce qu’est l’existence. L’individu a besoin de la liberté de choix pour définir lui-même les buts de sa propre vie. Il a également besoin de la liberté d’action pour voir la réalisation de ces buts. Si l’un ou l’autre de ces éléments lui est ôté, l’individu ne contrôle pas sa propre vie. Alors, le simple changement pour l’individu, c’est que ce contrôle revient à la nature ou à d’autres personnes.

Comparons cela avec la philosophie politique d’Ayn Rand. Dans The Objectivist Newsletter, elle écrit :

« Le système politico-économique idéal est celui du laissez-faire capitaliste. C’est un système dans lequel les hommes interagissent les uns avec les autres non pas en tant que victimes et bourreaux, ni en maîtres et esclaves, mais en négociants par le biais de l’échange libre, volontaire, et mutuellement bénéfique. C’est un système dans lequel aucun homme ne peut obtenir aucun bien de la part d’autrui en recourant à la force physique, ni engager l’utilisation de la force physique contre les autres ».

Non seulement la philosophie politique de Rand rejoint clairement celle de Kant, mais la justification même de cette philosophie s’aligne sur celle du philosophe. Pour Ayn Rand, ce qui fonde la nécessité d’un système de gouvernement libre, c’est le fait de permettre au peuple la liberté d’agir moralement, sans interférence. C’est seulement en protégeant la liberté politique que les individus peuvent exprimer leur liberté personnelle, et ainsi agir de façon morale.

Conclusion

Pour conclure, Rand avait une fâcheuse tendance à rejeter ses ennemis réels et à attaquer ceux sont dont les vues étaient les plus proches des siennes. Je crois que sa critique de Kant relevait de cette tendance. La philosophie de Kant n’est pas très opposée à l’objectivisme ; elle en est précurseur. C’est pour cette raison qu’il faut rejeter cette opposition de Rand à Kant et commencer à engager une synthèse des philosophies kantienne et objectiviste.

  • Traduit par Alexis Jouhannet, Institut Coppet

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