Prix Renaudot : Auteur cherche journaliste, annonce sérieuse

Ou comment un auteur édité chez Gallimard et en lice pour le prix Renaudot ne décroche aucun article.

Par Céline Barré.

Fabrice Guenier AnnAnn, roman ou plutôt récit de Fabrice Guénier sort dans la prestigieuse collection Blanche de Gallimard au printemps dernier.

Patrick Besson le chronique dans Le Point au mois de juillet, Michel Houellebecq explique qu’il aimerait écrire comme lui. Michel a tort : aucun des deux n’a quoi que ce soit à envier à l’autre. Si ce n’est peut-être (et Michel n’en est pas responsable) une notoriété dont l’un se passerait volontiers parfois quand l’autre en manque cruellement.

De nombreux/ses auteur(e)s en lice pour les différents prix littéraires font les unes de quotidiens, magazines, passent au vingt heures de chaînes à très large audience.

Monsieur Guénier s’étonne de ce déchaînement médiatique qui honore ses concurrents, il s’en désole jusqu’à ce qu’il ait une idée. Sans consulter Gallimard, qui, selon lui, lui aurait déconseillé d’entreprendre une quelconque « manœuvre », il se paye une annonce dans l’édition du dix octobre de Libération. C’est un simple paragraphe, accolé – non sans une certaine ironie – à celle d’une école qui se propose de former au métier de correcteur. Si la correction orthographique a son école, la correction dans son acception plus pragmatique : le savoir-vivre, le savoir-être, aurait bien besoin d’être enseignée quelque part. Mais bon, passons.

Un coup de fil plus tard

Ni une ni deux, piquée au vif, curieuse de nature, j’attrape mon portable et compose le 06 de cet auteur. Je m’attends à rencontrer une boîte vocale dans laquelle je glisserai un message en pensant que, jamais, Fabrice Guénier n’allait trouver le temps de me rappeler.

Surprise ! Il décroche (visiblement et contrairement à mes supputations), sa ligne n’est pas prise d’assaut ! Sur un ton aimable, nous conversons pendant quelques minutes et je lui propose de m’envoyer ce roman maudit qui n’est pas l’objet des faveurs qu’il semble mériter. J’ose lui poser la question qui tue : « Dites-moi, avez-vous le début d’un morceau d’explication quant au dédain de la presse à votre encontre ? Gallimard, ce n’est pas de la gnognotte, ils ont des attachés de presse, des personnes rétribuées pour séduire les journalistes et décrocher une fichue interview quelque part, un article dans un canard, quelque chose, quoi ! ».

Monsieur Guénier pense comprendre le pourquoi de cette histoire, triste s’il en est et tellement – à maints égards – représentative du politiquement correct qui nous étouffe, de la bien-pensance portée tel un étendard par … par qui justement ? Par les journalistes asservis au pouvoir avec un P majuscule peut-être ? Fort heureusement ils ne le sont pas tous. Mais alors, quand même, c’est fort de café tout cela, quid donc de ce silence journalistique ?

Un récit qui dérange… pas si sûr

Selon l’auteur, son récit, puisqu’il s’agit d’une histoire vraie, tiens, cela n’est pas sans évoquer le dernier « roman » d’une auteure qui, elle, a les faveurs de la presse… poserait problème, non pas dans sa forme mais dans son fond. Et il ajoute qu’il y est question de tourisme sexuel. Il évoque un passage qui pourrait lui valoir les déshonneurs de la presse bien-pensante.

Le scud est lancé et j’attends de lire pour mieux comprendre.

Il n’épargne personne dans son récit, ni les autres, ni lui-même, je cite : « Le soir au Marine’s, beaucoup de bourrins. Ce qu’ils se permettaient. Ce qu’ils croyaient quand on les laissait croire. Soulevant les jupes des filles, y passant leurs battoirs. Se croyant irrésistibles quand ils se dandinaient en short à carreaux, chemise ouverte, sortant leur ventre tatoué. Titubants. De toute façon nous étions laids pour la plupart. Laids parce ce que pas de notre faute. Laids parce que lourds et maladroits, frustrés et malhabiles, criards, grotesques ; et pourtant sûrs de nous : de notre supériorité culturelle, civilisationnelle, intellectuelle — donnée. »

Chacun en prend pour son grade, l’auteur ne s’épargne aucune saillie à l’encontre des touristes qui se croient tout permis au nom de la loi du plus fort et la loi du plus fort là-bas est abandonnée aux mains de ceux qui arrivent avec les poches remplies de dollars.

Il ne s’épargne pas non plus, il utilise le « nous » qui fait de lui un être maladroit et frustré. « Les dollars étaient là pour nous rassurer et nous les dépensions, sans toujours penser qu’il fallait risquer autre chose. Risquer sa cervelle, sa peau. Comme elles. »

Ann

Ann n’est selon moi ni un roman, ni un récit mais bel et bien un poème. C’est une déclaration d’amour qu’un homme fait à une femme qui est morte, une prostituée Thaïlandaise qu’il a rencontrée dans son pays, aimée là-bas, chérie depuis Paris lorsqu’il devait rentrer, perdue l’espace de quelques semaines puis retrouvée et à laquelle il a apporté les soins que seul un homme amoureux peut prodiguer à sa bien-aimée.

Il s’agit d’amour inconditionnel. Fabrice prend Ann telle qu’elle est, Ann accepte les travers de Fabrice. Elle a redonné un sens à sa vie. Fabrice est un farang (un client) qui tombe amoureux.

« Tu sais, sans toi je ne sais pas ce que je serais devenu ces dernières années. Tu avais réparé tant de choses. T’avoir comme amour, c’était avoir cent amours. »

Il l’aime, est-ce un crime, un délit, une horreur qui lui vaudrait d’être non pas massacré mais ignoré ?

Tous les jours, dans tous les pays du monde, à chaque minute, des hommes et des femmes font l’amour, et, parfois ce sont des amours tarifées. Ces mêmes amours peuvent se transformer en histoires d’amour, de celles qui font que nos estomacs se tapissent de papillons puis se tordent dans l’attente d’un signe. Et nos cœurs de pleurer en l’absence d’une attention, d’un email, d’un appel.

Fabrice Guénier nous emporte dans une promenade funèbre qui est une apologie de cet amour-là. Pourquoi manifester tant d’indifférence à l’égard d’un écrivain qui ne prend pas de poses, qui expose clairement que cette histoire est la sienne, qui ne se cache pas derrière un narrateur et des héros afin de faire avaler la pilule aux réticents bien-pensants ?

Un amour sale ?

Alors, je pose la question : y aurait-il des amours sales et des amours dignes ? Les hordes d’hommes qui tournent autour des prostitu(é)s dans les bois seraient-ils différents de ceux qui partent dans de lointains pays chercher l’amour mais aussi, parfois, une écoute ? Est-il plus noble de draguer dans une discothèque, d’emballer une fille, de ne pas prendre la peine de lui demander son prénom et de terminer sur la banquette arrière ? Est-il plus respectable de rencontrer une charmante jeune femme de bonne famille lors d’un dîner entre amis, de lui sortir le grand jeu (l’appartement, la voiture et ses nombreux cylindres, la maison de vacances des parents, la garantie d’un confort matériel) en échange d’un passage à la mairie et devant monsieur le curé ?

Fabrice Guénier écrit « Personne ne m’avait donné ce sexe heureux et sans enjeux déplacés. Personne ne m’avait donné cette gentillesse. Cette attention. Cette fantaisie. […] Tu enjambais la mer. Tu remplissais le ciel. »

L’Amour est amour. Qui sont ceux qui portent des jugements ? Chacun fait son affaire de ses propres amours, il y a les mensonges, les tromperies, les mascarades, mais, parfois, aussi la sincérité, le simple bonheur de l’instant partagé, cette douceur de regarder dans la même direction. L’amour est un présent, celui du temps qui se suspend quand la passion nous étreint et que les corps s’enflamment, c’est un présent : un cadeau, un joyau que le destin ne nous offre pas toujours ou pas assez longtemps ou pas du tout « Petite Ann, je me souviendrai toujours de toi comme de cette fille qui m’aura fait ce cadeau rare d’être aimé sans fin, ce cadeau d’ordinaire réservé aux enfants. »

Les critiques littéraires, mais que font-ils donc ?

Ils reçoivent des piles de romans, la rentrée littéraire et son cortège de « grands » noms. Ils servent la soupe, trop souvent, comme je l’ai expliqué dans un article du 10 septembre dernier.

Certains, peut-être, entament des ouvrages et ne les finissent pas, les premières pages leur suffisent et ils se font une idée, puis d’un brutal revers de la main, referment une pépite. S’ils étaient chercheurs d’or, ils mourraient de faim mais la faim ne les connaît pas : ils se pressent dans les soirées mondaines et se gavent de petits fours, autant dire qu’ils lisent, hélas, les romans de leurs compagnons de fortune, ceux dont on parle sans cesse, ceux dont on nous parlera encore longtemps. Ils fabriquent à travers leurs articles les succès d’aujourd’hui et ceux de demain.

D’autres sont des lecteurs assidus mais comment leur jeter la pierre lorsque l’on sait le nombre de romans qui sont, même avant leur sortie, estampillés chefs d’œuvre, roman de l’été, roman incontournable et j’en passe.

Le gouffre

C’est celui laissé par la mort. C’est cet abîme de désarroi dans lequel se noie celui ou celle qui reste et qui doit, à tout prix, survivre afin de trouver un jour l’énergie de dire, de raconter, d’écrire la douleur, la souffrance, la perte de repères, la peur. « La mort est un mot qui ne s’arrête jamais. »

De sa plume sans ambages, Fabrice Guénier décrit cette béance qui nous laisse comme vides. « Je marchais ? Oui, je marchais. Je parlais ? Oui, je parlais. Je pouvais sourire ? Oui. Aussi. Comme un homme qu’on a privé de ses bras, mais qui peut vivre sans. ».

La boussole s’affole et pointe dans une seule direction : celle de la recherche d’un signe, d’un souffle du vent dans les arbres qui évoquerait la présence de l’âme de la disparue. « J’ai perdu ma boussole, celle qui rendait le monde supportable, celle qui faisait le monde beau et doux. L’inespérée. »

Ces signes, le survivant, les cherche partout, car c’est dans l’immatériel et pourquoi pas le surnaturel, que l’on peut espérer les trouver : « Je comprenais ceux qui faisaient tourner des tables. Ceux qui cherchaient à revoir un visage aimé dans la neige grésillante d’un écran de téléviseur. »

Le prix à payer

C’est celui de l’Amour, lorsque l’on s’y risque. Il est inhérent, omniprésent. C’est savoir que le bonheur c’est maintenant et qu’il n’existe pas d’assurance, de garantie que demain sera aussi beau. C’est offrir son cœur en pâture et ne regarder ni derrière, ni devant mais se concentrer sur l’instant présent. Quand Ann meure, Fabrice demeure comme suspendu à une attente permanente, qui ne peut trouver d’exutoire qu’à travers l’écriture : « J’espère désespérément que nos vols se recroiseront un jour. On volait bien ensemble. On a volé si vite. Je bénis cet ami qui m’avait dit de regarder du côté gauche de la rue. Ce côté où je ne regardais jamais : « Si ça se trouve, elle est là. » Tu étais là. »

C’est aussi le prix Renaudot qui sera décerné le 3 novembre. Et si Fabrice Guénier, qui n’a pas le carnet d’adresses de certains autres auteurs en lice, le remportait ?

Ce serait un pied de nez à l’absurdité d’un système qui ne récompense pas toujours les meilleurs. Ce serait aussi une sublime offrande et un immense hommage à ces femmes dont la vie et la mort n’intéressent personne. Ann serait mise à l’honneur. « Les pompiers brûlent, les soldats sont abattus, les alpinistes chutent. On pleure les héros. Ces filles tombent. Il y en aura d’autres. Des petits jouets. Personne ne dira, ne pensera : « une héroïne… » »

Je tiens à conclure en exprimant ma gratitude à cet auteur qui m’a transportée, ballottée parfois, fait pleurer, souvent. Sans cette annonce dans Libération, je ne l’aurais pas lu, j’ignorerais tout de son roman et serais passée à côté d’une œuvre qui fera référence, j’en suis persuadée. Fabrice aime toujours Ann avec la force et la puissance des débuts : « Je sais que tu es bien où tu es, mais moi j’étais bien avec toi. »

Fabrice, j’étais bien plongée dans la lecture de votre roman et je vous remercie infiniment de ce cadeau. Je me sens paradoxalement plus vaillante après cette lecture qui ne tombe jamais dans la facilité ni le sordide. Que serions-nous, nous simples humains, sans l’Amour ?

Et le respect dans tout cela ?

Le mot à la mode, celui qui sort souvent de la bouche de ceux qui ne respectent ni grand chose ni grand monde.
J’ai mille fois plus de respect pour Monsieur Guénier que pour un homme qui frappe sa femme, que pour les voisins qui entendent ses cris et ne lèvent pas leur fessier de leur fauteuil, que pour celui ou celle qui condamne le mariage d’un homme avec un homme, d’une femme avec une femme.

On voudrait faire de cet auteur une sorte de bourreau puisque dans notre société, qui n’a jamais été aussi manichéenne, il est de bon ton de s’enflammer pour une cause ou une autre, du moment qu’elle est embrassée par le plus grand nombre.

Ni Fabrice Guénier ni moi-même ne défendons les « beaufs » qui se livrent au tourisme sexuel et, à coups de billets, passent deux semaines par an loin des yeux de leurs amis et voisins à se vautrer dans une luxure minable et des beuveries interminables. Au contraire, même, il en fait une peinture criante de réalisme.

  • Fabrice Guénier, Ann, Gallimard, 2015, 304 pages.