« Contre le droit au travail » d’Alexis de Tocqueville

Un discours particulièrement virulent et d’une rare fermeté contre le socialisme et sa prétention à régenter les individus.

Par Johan Rivalland.

Contre le droit au travail TocquevilleJe n’ai jamais compris cette idée totalement illusoire et irréaliste d’un « droit au travail », pourtant si souvent entendue. Malgré toutes les belles intentions, même dans un pays comme le nôtre, particulièrement interventionniste en la matière, le taux de chômage demeure d’ailleurs bien ancré dans la réalité.

Il faut imaginer un monde entièrement régi par le communisme et le collectivisme généralisé pour pouvoir envisager une telle disposition… avec les résultats que l’on sait.

J’ai donc été surpris et stupéfait de découvrir qu’en 1848, au sortir de la révolution, Alexis de Tocqueville avait prononcé un discours incisif sur le sujet, face à un projet d’adjonction d’un article à la nouvelle constitution alors en débat allant en ce sens, dont il n’hésite pas à qualifier la portée de « fatale ». Une idée récurrente dans le droit fil de tout ce qui contribue aujourd’hui à scléroser notre marché du travail, comme le souligne Pierre Bessard dans la préface de ce livre, aux côtés des « restrictions aux licenciements (donc à l’embauche), salaires minimaux légaux, temps de travail limité, etc. »

L’État, grand et unique organisateur du travail ?

Se référant au travail de la Commission de l’Assemblée relatif au projet d’une nouvelle Constitution et à la volonté de celle-ci de consacrer la charité publique, Tocqueville met en cause cet amendement qui viserait à instituer un véritable droit au travail.

« (…) l’amendement, avec le sens que les paroles qui ont été prononcées et surtout les faits récents lui donnent, l’amendement qui accorde à chaque homme en particulier le droit général, absolu, irrésistible, au travail, cet amendement mène nécessairement à l’une de ces conséquences : ou l’État entreprendra de donner à tous les travailleurs qui se présenteront à lui l’emploi qui leur manque, et alors il est entraîné peu à peu à se faire industriel ; et comme il est l’entrepreneur d’industrie qu’on rencontre partout, le seul qui ne puisse refuser le travail, et celui qui d’ordinaire impose la moindre tâche, il est invinciblement conduit à se faire le principal, et bientôt, en quelque sorte, l’unique entrepreneur de l’industrie. Un fois arrivé là, l’impôt n’est plus le moyen de faire fonctionner la machine du gouvernement, mais le grand moyen d’alimenter l’industrie. Accumulant ainsi dans ses mains tous les capitaux des particuliers, l’État devient enfin le propriétaire unique de toutes choses. Or, cela c’est le communisme.

Si, au contraire, l’État veut échapper à la nécessité fatale dont je viens de parler, s’il veut, non plus par lui-même et par ses propres ressources, donner du travail à tous les ouvriers qui se présentent, mais veiller à ce qu’ils en trouvent toujours chez les particuliers, il est entraîné fatalement à tenter cette réglementation de l’industrie qu’adoptait, si je ne me trompe, dans son système, l’honorable préopinant. Il est obligé de faire en sorte qu’il n’y ait pas de chômage ; cela le mène forcément à distribuer les travailleurs de manière à ce qu’ils ne se fassent pas concurrence, à régler les salaires, tantôt à modérer la production, tantôt à l’accélérer, en un mot, à se faire le grand et unique organisateur du travail. »

Qu’est-ce qui se cache derrière la question de cet amendement ?

En définitive, et au-delà de cet amendement lui-même, Alexis de Tocqueville affirme que la question fondamentale à se poser consiste à se demander « si la révolution de Février est ou non une révolution socialiste. » Ou, autrement dit, comme il l’écrit dans ses notes préparatoires à ce discours, cette révolution « doit-elle avoir pour objet d’améliorer, de perfectionner la société que nous connaissons ou d’en faire une autre ? » (il est intéressant de noter, au passage, qu’il affirme craindre, en ce sens, l’instauration de systèmes tels que l’impôt progressif…).

La question est donc d’importance et l’amendement pas si anodin.

Et voici la définition que, s’adressant aux députés, il donne du socialisme :

«  Si je ne me trompe, messieurs, le premier trait caractéristique de tous les systèmes qui portent le nom de socialisme, est un appel énergique, continu, immodéré, aux passions matérielles de l’homme (…) Il y en a un second, c’est une attaque tantôt directe, tantôt indirecte, mais toujours continue, aux principes mêmes de la propriété individuelle [Il en profite pour faire référence, entre autres, à Proudhon à travers son célèbre « la propriété, c’est le vol »] (…) Voici le troisième et dernier trait, celui qui caractérise surtout à mes yeux les socialistes de toutes les couleurs, de toutes les écoles, c’est une défiance profonde de la liberté, de la raison humaine ; c’est un profond mépris pour l’individu pris en lui-même, à l’état d’homme ; ce qui les caractérise tous, c’est une tentative continue, variée, incessante, pour mutiler, pour écourter, pour gêner la liberté humaine de toutes les manières ; c’est l’idée que l’État ne doit pas seulement être le directeur de la société, mais doit être, pour ainsi dire, le maître de chaque homme ; que dis-je ! son maître, son précepteur, son pédagogue (…) à ce point que, si, en définitive, j’avais à trouver une formule générale pour exprimer ce que m’apparaît le socialisme dans son ensemble, je dirais que c’est une nouvelle formule de la servitude. »

Tocqueville nous éveille aussi au danger du mot « social » (révolution sociale), qui sous-entend la recherche de l’amélioration des conditions, ce qui n’est pas spécifique au socialisme (contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire aujourd’hui encore). Il écrit d’ailleurs : « Si avoir cette idée est être socialiste, je suis socialiste de cette façon. » Mais, toujours selon lui, alors que les socialistes entendent se poser en héritiers de la Révolution française, ils ne font que porter un masque. Pour les raisons évoquées plus haut. A l’inverse, selon lui, ils sont les « corrupteurs » de la Révolution et « nous ramènent vers les institutions qu’elle avait détruites », évoquant notamment le fait que toute la vie publique se trouve concentrée dans les mains de 200 000 personnes.

Éloge de la Révolution française

S’en suit un éloge de la Révolution française, qui « a restitué à l’homme sa grandeur individuelle » et joue le rôle de garde-fou contre les attaques à la propriété.
Quant à la liberté, il établit un parallèle entre socialisme et Ancien Régime qui, tous deux, prônent l’idée que « la sagesse seule est dans l’État, que les sujets sont des êtres infirmes et faibles qu’il faut toujours tenir par la main, de peur qu’ils ne tombent ou ne se blessent ». De même qu’ils conduisent tous deux à la compression des libertés individuelles et à la réglementation de l’industrie, ainsi qu’à empêcher la libre-concurrence.

Alexis de Tocqueville en profite aussi pour dresser un éloge de la démocratie en Amérique, lieu où la liberté lui semble se trouver la mieux défendue concrètement.

Pour mieux opposer ensuite démocratie et socialisme, qui sont « contraires ». L’un « étend la sphère de l’indépendance », tandis que l’autre, assimilé à une tyrannie, « la resserre ».

« Les socialistes font du citoyen un enfant ; la démocratie un homme. »

« La démocratie et le socialisme ne se tiennent que par un mot, l’égalité ; mais remarquez la différence : la démocratie veut l’égalité dans la liberté, et le socialisme veut l’égalité dans la gêne et dans la servitude. »

 D’où son insistance à refuser que la révolution de 1848 entre dans la voie socialiste, s’opposant à l’héritage de Babeuf, dont il décrit alors les menues intentions.

Selon lui, ce qui a donc causé les révolutions, qu’il avait vu venir, n’était pas des causes passagères, mais bien « un dérogation profonde aux principes les plus sacrés que la Révolution française avait répandus dans le monde », qui a abouti à ce que le pouvoir et tous les éléments essentiels qui guident notre vie soient régentés par une seule classe dont même l’aristocratie anglaise n’égalait pas, loin de là, l’influence.

« Je voyais que, dans le sein de cette petite classe privilégiée, il arrivait ce qui arrive toujours à la longue dans les petites aristocraties exclusives, il arrivait que la vie publique s’éteignait, que la corruption gagnait tous les jours, que l’intrigue prenait la place des vertus publiques, que tout s’amoindrissait, se détériorait. »

La suite est, elle aussi, d’une étonnante actualité. Se référant aux moins aisés de la population, les laissés pour compte, en quelque sorte, voilà ce qu’il dit :

« (…) le peuple vivant, pour ainsi dire, en dehors de tout mouvement officiel, se faisait une vie qui lui était propre : se détachant de plus en plus par l’esprit et par le cœur de ceux qui étaient censés le conduire, il livrait son esprit et son cœur à ceux qui naturellement étaient en rapport avec lui, et beaucoup d’entre ceux-là étaient ces vains utopistes dont nous nous occupions tout à l’heure, ou des démagogues dangereux. »

De là venait cette divergence détonante entre deux mondes radicalement opposés, à la source de la révolution.

Réhabiliter l’esprit de la Révolution

Et c’est en ce sens que, par son discours, Alexis de Tocqueville exprime le souhait que la révolution de février s’inscrive dans le prolongement de celle de 1789, pour en consolider les principes fondamentaux, l‘idée d’une société sans classe, et aboutir à leur mise en œuvre réelle, plutôt que de n’être qu’un épiphénomène stérile, n’ayant pour seul résultat que de déboucher sur d’autres révolutions. Il en va, selon lui, de la liberté et de la sécurité publique.

Et c’est ainsi que, pour en revenir plus strictement à la question de l’amendement sur le droit au travail (qui fut finalement rejeté par 396 voix contre 187), Tocqueville insiste sur le fait que « d’après la rédaction de la Constitution au contraire, le pouvoir social se charge seulement de venir au secours de l’homme qui souffre par manque de travail ou autrement. Il prend l’obligation de le faire vivre quand les moyens d’existence manquent. »

Il s’agit, autrement dit, de secourir l’individu en difficulté dès lors que la prévoyance individuelle a échoué, et non que l’État s’y substitue.

La fin du volume est ici intéressante. A l’intérieur des notes de travail préparatoire et des esquisses de son discours, on y trouve des considérations sur le socialisme, les « vieilleries socialistes », l’esprit antisocialiste de la Révolution française, sur les rapports entre socialisme et liberté, ainsi qu’une définition de la démocratie et ceux entre démocratie et République.

Le véritable but de la Révolution, nous dit Tocqueville, en substance, était la démocratie, et non le socialisme. Elle n’y a pas abouti. L’objet de la révolution de Février 1848 doit donc être d’y parvenir… et d’aider les plus faibles (c’est sans doute là que réside le malentendu de ceux qui tentent de récupérer Tocqueville dans le giron socialiste alors que nous voyons bien qu’il en rejette radicalement l’esprit ou, en tout état de cause, nient qu’il puisse avoir quelque attache que ce soit avec le libéralisme, au sujet duquel règne aussi un terrible malentendu, les idées reçues tendant à laisser croire que tel ne pourrait être, lui aussi, l’un de ses buts fondamentaux).