Guerre des monnaies : la BCE campe sur sa ligne

poilu credits metro centric (licence creative commons)

La BCE campe sur sa ligne Maginot en abusant de la création monétaire.

Par Michel Leter.

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Autres temps, autres mœurs : de Marignan 1515 à Francfort 1.15

Depuis le 11 août, date fatidique de la dévaluation du yuan, le monde semble déboussolé. Nul ne semble plus se soucier du résultat de la sempiternelle-élection-en-Grèce-qui-a-inventé-la-démocratie. Les lendemains d’élections grecques sont devenus ordinaires. L’abaissement de la note attribuée par Moody’s à la France n’a pas eu plus d’impact et la manifestation des mafias municipales en France, qui exigent des bons citoyens qu’ils renoncent au capital et s’endettent encore davantage pour continuer à arroser les clients des élus, n’alarment plus personne alors que c’est un signe patent de la crise du système anticapitaliste qui frappe la France d’immobilisme.

Tandis que l’on peut penser que la Fed prépare en secret l’arme absolue contre le capital : la plateforme de forage des taux négatif, la BCE toujours en retard d’une guerre campe sur sa ligne Maginot en abusant d’un QE auquel la Fed n’ose plus recourir tant elle semble condamnée, en matière de « mesure non conventionnelle », à faire du nouveau.

Alors que quelques nostalgiques d’un temps où un roi de France, (François, le grand, premier du nom et non pas François le petit, qui gouverne aujourd’hui) pouvait encore s’allier avec les Ottomans sans perdre sa légitimité, s’apprêtent à commémorer le 500e anniversaire de la bataille de Marignan, seule date historique gravée dans la mémoire des Français, la mémoire de la BCE s’arrête à la ligne Maginot où ce n’est plus 1515 que l’on défend mais la barrière des 1.15, que l’euro ne doit surtout pas dépasser sous mettre en péril la fameuse « balance du commerce » de l’Europe. Preuve que la BCE n’est pas indépendante du pouvoir politique, ses gouverneurs flattent ici la vieille lune  selon laquelle une monnaie faible profite aux exportations, sans se soucier que la baisse de l’euro nuit aux exportations et surtout qu’elle détruit le capital donc l’investissement sans lequel il n’y a ni croissance ni emploi.

Le tir de barrage des ténors de la ligne Maginot de la BCE le 18 septembre pour défendre les 1.15

Reprenons le fil des événements pour comprendre pourquoi les hauts fonctionnaires de la BCE ont enfilé le treillis au lendemain de la réunion de la Fed.

Comme l’indique le graphique à la fin de cet article, une heure avant la publication du communiqué de la Fed maintenant le statu quo, le 17 septembre à 20 heures, l’euro/dollar était à 1.1303. Après une poussée haussière jusqu’à 1.1440 à la clôture, il a consolidé dans un range étroit entre 1.1400 et 1.1460, pendant la séance asiatique le 18 septembre, et à l’ouverture de la séance européenne. Rien ne permettait de dire à ce moment si la hausse allait continuer ou s’il ne s’agissait que d’un soubresaut.

Le consensus s’attendait alors à ce que le dollar soit sous pression en raison de la déception post-Fed et que la ligne de front des 1.15 défendue par la BCE soit testée. C’est ainsi que les gouverneurs de la BCE, au saut du lit, ont décidé d’envoyer une salve d’actes de langage pour défendre la ligne des 1.15.

Les fameux « développements internationaux » mis en avant par la Fed pour justifier le statu quo sur les taux directeurs mettent autant la zone euro que les pays émergents sous pression. C’est d’abord les indices boursiers qui réagissent. Le 18 septembre, ils ouvrent à la baisse, le CAC perdant plus d’1,6% avant midi. Dans la journée, les indices dévissent. Vers 16 heures, les pertes du CAC et du Dax s’élèvent à 3,5% et le FTSE à 1,8%. Dès l’ouverture des marchés américains en début de l’après-midi le Dow, le S&P et le Nasdaq sont au diapason des marchés européens enregistrant 1% de perte.

On le sait, la hausse de l’euro et celui des indices boursiers est souvent corrélée car l’achat d’euros traduit sur le marché des changes un « appétit pour le risque » (puisque l’on vous répète que le dollar est une valeur refuge !) mais dans la tour de Francfort ce n’est pas une raison pour laisser les marchés s’ajuster seuls. Comme dit Cocteau dans Les Mariés de la tour Eiffel « Puisque ces événements nous dépassent feignons d’en être les organisateurs ».

Contrairement à ce que la presse économique nous chante, ce n’est pas l’impression monétaire, « l’assouplissement quantitatif », le « QE » qui est l’arme principale de la BCE mais les actes de langage. Encore une fois, sur un marché des changes, qui brasse 3000 à 4000 milliards par jour, imprimer 60 milliards d’euro par mois comme le prévoit le QE de la BCE annoncé le 22 janvier n’est qu’une goutte d’eau dans un océan où l’euro ne fait plus figure que de péninsule. La force de la BCE ne tient donc pas tant au prétendu « bazooka » de l’assouplissement quantitatif qu’à l’impact de ses actes de langage qui eux tirent leur puissance de la vanité des gouvernants et de la crédulité des marchés zombifiés par l’anticapitalisme.

La BCE a donc fait donner ses ténors dès le vendredi 18 septembre. Ce fut d’abord l’éternel Benoît Coeuré (adepte de la méthode du même nom, qui consiste comme celle du bon docteur Coué à répéter une contre-vérité pour se persuader de sa véracité),  qui, le vendredi 18, est venu rappeler que les politiques monétaires de la Fed et de la BCE sont sur des trajectoires divergentes et qu’une augmentation du QE est tout à fait possible si nécessaire. Vitor Constacio (Vice-président de la BCE) emboîte le pas du docteur Coeuré et  pour faire bonne mesure, Alain Bokobza, stratège de la Société Générale, alias « l’homme qui voyait le CAC40 à 7 200 points et le S&P à 3 000 points » y va de sa déclaration en jugeant que la BCE va prolonger, voire augmenter ses injections de liquidités, tandis que la Banque du Japon devrait doper son QE au mois d’octobre : champagne pour tout le monde ! Qu’on se le dise la BCE est prête à prendre la tête de la fronde des banques centrales bien résolues à accroître leurs « QE » pour riposter à l’absence des taux de la Fed !

Les « marchés », comme les Bourbons, n’ont rien appris

guerre des monnaies rené le honzecLes marchés sont comme les Bourbons, qui selon Talleyrand n’avaient rien oublié ni rien appris. La Fed a beau se couvrir de ridicule en ne tenant pas ses promesses depuis qu’elle a commencé à faire miroiter une hausse des taux en 2014, le consensus des « marchés » reste collé à l’idée fixe que la Fed agira en décembre.

Dans un communiqué publié après la non décision de la Fed, les pseudos-experts de Morgan Stanley qui font la tendance en alimentant la crédulité à l’égard des fausses anticipations des banques centrales continuent de répéter que la « divergence monétaire » (entre une Fed hawkish – haussière faute d’assouplissement quantitatif – et une BCE dovish – baissière en raison d’un assouplissement quantitatif – va soutenir le dollar. Les zombies de Morgan Stanley cultivent encore l’idée que les hauts et les bas sont affaires de cycle du capitalisme. D’après eux c’est en raison de la reprise économique globale en ordre dispersé que les politiques monétaires ne sont pas synchronisées comme ce fut le cas lors des précédents cycles. La Fed va rehausser ses taux directeurs dans un environnement où Morgan Stanley s’attend à ce que 60 % des banques centrales vont rester neutres voire assouplir leur politique monétaire jusqu’à la fin de l’année 2016. Cette divergence monétaire devrait continuer de soutenir le Dollar au cours des prochaines années.

Morgan Stanley pense que la volatilité sur le FOREX sera plus forte au cours de ce cycle monétaire ce qui fait irrésistiblement penser aux présentateurs de la météo lorsqu’ils nous disent que la journée sera nuageuse, ensoleillée et pluvieuse.

Goldman Sachs ne prends pas toutes ces précautions oratoire et travaille résolument à fabriquer la tendance en anticipant un « potentiel baissier de 600 à 1000 pips » sur l’euro/dollar. Goldman Sachs « prévoit toujours que la paire euro/dollar atteindra les  0.95 dans un horizon de 12 mois ».

Afin de renforcer ces anticipations des grandes banques, le 21 septembre, le chef économiste de la BCE et membre du directoire de la BCE, Peter Praët, déclare au quotidien Suisse Zeitung que le QE avait aidé à éviter une panique financière et que les turbulences persistantes sur les marchés financiers pourraient nécessiter une « modification» du QE. «Il est important de souligner que la BCE reste prête si nécessaire. » Peter Praët ajoute que les risques pour l’économie mondiale ont augmenté et que la BCE a dû réviser ses perspectives économiques à la baisse. « Je ne suis pas inquiet quant à une augmentation du QE car nous ne voyons pas de formation de bulle spéculative à l’horizon. Pour le moment, il serait prématuré d’augmenter le QE mais nous sommes prêts si nécessaire. »

Les gouverneurs de la BCE continuent leur communication sur le QE afin d’inciter les traders à ne pas aller s’aventurer au-dessus des 1.15. Cela n’a bien entendu rien à voir avec la valeur intrinsèque de l’euro, si tant est qu’une fausse-monnaie puisse avoir une valeur intrinsèque.

Encore une fois, notre lecteur aura compris, s’il nous suit un tant soit peu depuis quelque temps, qu’il ne s’agit que d’actes de langage pour créer de fausses anticipations anticapitalistes sur les marchés.

Effet ou non de l’acte de langage de Praët, ce même 21 septembre des seuils techniques important sont balayés, les « bears » (les ours, les baissiers) font un retour en force. La bataille des 1.15 tourne à l’avantage de Francfort.

Maintenant que plusieurs paramètres techniques importants ont été enfoncés la paire est clairement orientée à la baisse d’autant que l’affaire Volkswagen qui va plomber davantage les marchés d’actions européen ne peut que soutenir la tendance baissière de l’euro. Le BCE s’est arc-boutée, il y a quelques jours sur le seuil des 1.15 et voici que les 1.11 sont déjà en ligne de mire.

C’est la fête au village euro et certaines banques accoutumées aux salles de shoot de la BCE s’attendent à ce que Francfort renforce le QE dès le mois de Décembre.

Les « marchés » ne semblent pas capables d’imaginer que la Fed décide de reporter plus longtemps la hausse des taux directeurs. Si l’on tient absolument à charger la barque en prenant la pose de l’expert, on peut ajouter mille autres prétextes à la baisse de l’euro : dégradation de la France  par Moody’s, augmentation des carry trade (technique du marché des changes qui consiste à s’endetter dans une devise à faible taux d’intérêt et à placer ces fonds empruntés dans une autre devise à taux d’intérêt plus fort) en raison de la stabilisation du risk sentiment ou les révélations du gouverneur Williams (Fed) qui a déclaré ce weekend que la décision lors du dernier FOMC fut plus controversée que ne le laissent entendre les résultats du vote.

La Chine au secours de la BCE

Mais un des alliés les plus puissants de la baisse de l’euro est sans doute chinois.  En déclarant le 21 septembre que la Chine ne souhaitait pas s’engager plus loin dans la guerre des monnaies et qu’elle souhaitait, au contraire, développer des marchés financiers « ouverts et transparents », le Premier ministre chinois, M. Li, a donné un précieux coup de pouce à la baisse de l’euro. Selon M. Li, il n’y a aucune raison pour programmer une nouvelle baisse du yuan. Voilà qui va mettre en ébullition les experts des grandes banques car même si la Fed ne peut le confesser officiellement une des principales raisons du « report » de la hausse des taux est la récente dévaluation du yuan, qui est dans toutes les têtes. Puisque la Chine avait décidé de dévaluer brutalement le yuan et que l’on pouvait désormais s’attendre à de nouvelles attaques en piqué, il n’était pas opportun de hausser les taux. En revanche, dès lors que la Chine semble enterrer la hache de guerre, les spéculations sur la hausse des taux vont être relancées dans le cercle fermé des grandes banques qui fabriquent la tendance sur le marché des changes en suivant les anticipations des banques centrales.

Cette anticipation est baissière pour l’euro ce que vient de confirmer la séance du 22 septembre durant laquelle les ours après avoir dynamité plusieurs stops importants ont fait un retour tonitruant sous les 1.12 avec déjà la résistance des  1.11 en ligne de mire.

Il convient désormais d’attendre la séance plénière de l’assemblée générale des Nations Unis qui commence la semaine prochaine (avec un casting éblouissant, Poutine, Obama, Xi, le pape François, etc.) pour savoir si les déclarations pacifistes des Chinois ouvrent une période d’accalmie dans la guerre des monnaies ou si elle ne sont que tactiques. On aimerait croire que la géopolitique nous sauvera des banques centrales mais il est à craindre que la main puissante des bears sur les marchés boursiers et la fatalité d’un grand krach ne ruine tout scénario optimiste…

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Graphique horaire de la paire EUR/USD, le 22 septembre, à la clôture de la séance américaine

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