L’antilibéralisme catholique : un triple malentendu (I)

Saint Pierre de Rome (Crédit : WolfgangStuck, Creative Commons)

Mettre un terme à l’opposition infondée entre christianisme et libéralisme suppose de lever les trois malentendus, parfois superposés, qui en sont à l’origine.

Par Florent Ly-Machabert.

Saint Pierre de Rome (Crédit : WolfgangStuck, Creative Commons)
Saint Pierre de Rome (Crédit : WolfgangStuck, Creative Commons)

 

Il est dans la vie humaine de stimulants paradoxes dont celui de mettre l’économie de marché devant la pensée catholique ne constitue pas l’un des moindres. Pourtant, à qui veut bien s’aventurer honnêtement aux confins du libéralisme économique et du catholicisme romain, il apparaîtra comme un malentendu historique, presqu’une incongruité morale, qu’il y ait, d’une part, si peu de théologiens catholiques et d’économistes catholiques libéraux, et, d’autre part, qu’aucun économiste libéral ne soit encore vraiment parvenu à familiariser les catholiques avec l’univers intellectuel du libéralisme. Mettre un terme à cette opposition infondée entre christianisme et libéralisme, non moins lourde de conséquences tant spirituelles que temporelles, suppose de lever les trois malentendus, parfois superposés, qui en sont à l’origine.

Premier malentendu

Le libéralisme économique a fait – et fait encore – l’objet de condamnations pseudo-catholiques, c’est-à-dire ne reflétant que des déviations religieuses plus ou moins anciennes du catholicisme et des déformations coupables de la tradition chrétienne. Parmi elles, on trouve d’abord un moralisme individuel qui dénonce l’immoralité des résultats sociaux du marché, en affichant notamment, dans une posture intellectuelle qui n’est pas sans rappeler le pharisaïsme contre lequel s’élève Jésus, un mépris ostentatoire pour le profit et une critique acerbe des inégalités. Pour les moralistes, le marché est injuste, l’appât du gain peccamineux. Aucun d’entre eux n’accède au rôle de baromètre du service rendu joué par le profit, dont la quête, sans être, bien évidemment, la fin ultime du chrétien, n’en est pas moins normale et bonne, bien qu’inférieure à d’autres ; oublieux du commandement du Christ de « s’aimer soi-même » pour aimer l’autre, le moralisme confond aussi charité et masochisme.

Deux encycliques ont relevé ce premier malentendu : Graves de Communi (Léon XIII) réprouve ainsi « une certaine démocratie qui va jusqu’à ce degré de perversité que de poursuivre la suppression et le nivellement des classes », tandis que Centesimus Annus (saint Jean-Paul II) rappelle que « là où l’intérêt individuel est supprimé par la violence, il est remplacé par un système écrasant de contrôle bureaucratique qui tarit les sources de l’initiative et de la créativité ». Si on compte de nombreuses occurrences du mot liberté (eleutheria) dans le Nouveau Testament, il est remarquable que celui d’égalité, synonyme de médiocrité et de stagnation, ne figure pas une seule fois dans la Bible.

À côté de ce moralisme individuel, on trouve un moralisme social plus fondamental, qui, en s’attaquant à l’amoralisme supposé du système libéral, n’en rompt pas moins avec la tradition chrétienne et notamment avec la vie galiléenne de Jésus, venu dépasser la Loi et annoncer la Bonne Nouvelle du Salut des âmes grâce à l’« injuste miséricorde » de Dieu : Jésus fonde ainsi une religion transcendantaliste, où le spirituel acquiert son autonomie par rapport à l’histoire temporelle, que le Christ ne dote d’aucune structure économique, ni sociale, ni juridique, contrairement aux religions théocratiques (Judaïsme, Islam), dont les prophètes sont en même temps les législateurs, dans les domaines du droit et de la morale. Le libéralisme n’exclut pas la morale : des individus libres de consommer le sont tout autant d’orienter moralement l’économie ; le marché possède lui-même de nombreuses vertus, parmi lesquelles on compte la loyauté, la responsabilité, l’esprit d’initiative, le respect des règles du jeu, l’anticipation, l’effort, la tempérance…

Ces dérives moralistes, si peu évangéliques, résultent pour l’essentiel de la réaction de l’Église catholique aux coups de boutoir de la Réforme d’Occident, réaction qui s’est peu à peu transformée en crispation vindicative (sorte de protestantisme inversé) contre toute parcelle de civilisation née de la Renaissance (en partie chrétienne avec Érasme) et en rejet par trop systématique de toute forme de nouveauté, pût-elle être pensée puis vécue très chrétiennement. Cette posture, originellement salutaire, permet de comprendre une certaine nostalgie catholique de l’époque médiévale précapitaliste.

À côté de l’égarement moraliste qui rompt avec la tradition chrétienne, il faut également considérer avec étonnement les infiltrations historiquement très poussées du marxisme dans la pensée catholique française. Cette influence trouve racine dans la convergence entre le rêve millénariste marxiste d’un avenir collectiviste et l’excessive préoccupation apostolique pour les pauvres au XXème siècle, contrecoup de l’abandon dont ces derniers ont fait l’objet de la part de l’Église tout au long du XIXème siècle. Ces excès ont ainsi contribué à l’émergence d’une théologie de la libération, en grande partie pseudo-catholique, qui n’est pas sans influencer l’actuel pape (jusque dans sa dernière Encyclique Laudato Si’), et qui donne parfois à l’Église de faux airs d’ONG ouvriériste, et à la Parousie une visée purement temporelle, tout à fait contraire aux Écritures : un retour du Christ venu sauver, sur cette Terre, les seuls prolétaires, pauvres et exclus.

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