L’agaçante uberisation de la solidarité

François Hollande - Crédits photo Philippe Grangeaud - Parti Socialiste via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0

Le Chef de l’État a bougé un peu ses lèvres de façon officielle : c’est dit, toute cette question syrienne agite maintenant l’opinion ce qui justifie amplement qu’il y intéresse son auguste personne un peu de temps lors d’une conférence de presse. Et puis, ça tombe bien, il a quelques éléments opérationnels à faire valoir.

Or donc, la guerre en Syrie provoque de biens grands malheurs. Les populations locales, par centaines de milliers puis par millions, fuient les combats et quittent le pays pour se retrouver rapidement dans les pays limitrophes à commencer par le Liban et la Turquie. Et si, pendant plusieurs mois s’accumulant en années, le Chef de l’État n’en a guère entendu parler, maintenant, c’est difficile de cacher le sujet puisque le flot de familles déplacées parvient jusqu’à nos frontières.

La première réaction du Grand Homme ne se fait pas attendre. Comme on ne peut quand même pas laisser les choses s’envenimer, on va tout d’abord faire un sommet européen ou deux, réunir les autres chefs d’État, gober des petits-fours, se mettre tous d’accord et, ensuite, la France pourra accueillir quelques unes des familles concernées. Histoire de ne vraiment pas laisser la guerre s’installer et les gens se faire massacrer par les bombes, le Grand Homme a aussi décidé, dans la foulée, d’aller faire la guerre et de lancer des bombes, parce que les budgets (qui ne seront pas mobilisés à accueillir trop de familles déracinées) le permettent — à l’aise — et que cette solution représente une vraie innovation sur la situation actuelle. Et puis pourquoi dépenser de l’argent à accueillir des gens alors qu’il suffit de les réduire à néant directement chez eux ?

La seconde réaction notable du Grand Homme est venue lorsqu’un journaliste lui a rappelé que le Premier ministre finlandais, Juha Sipilä, a annoncé vouloir mettre sa résidence secondaire à disposition des réfugiés et qu’il lui a demandé dans la foulée s’il comptait faire de même. Bien évidemment, notre Chef Suprême a immédiatement fait preuve de sa légendaire Solidarité en mentant calmement qu’il n’avait pas de résidence secondaire disponible (celle de Mougins, c’est du poulet, je présume, et La Lanterne n’est qu’un petit réduit à balais impropre à recevoir le moindre réfugié). Et puis bon, franchement, hein, bon, qu’est-ce qu’on attend du Chef de l’État, de dire ce qu’on peut faire à titre personnel hein non bon évidemment on attend qu’il prenne des décisions hein et puis qu’il fasse en sorte que tous ceux qui veulent accueillir puissent le faire mais bon lui, hein, non pas trop là il a poney, voilà, hein, bon.

Et c’est vrai que « faire en sorte que tous ceux qui veulent accueillir puissent le faire » demande un vrai travail de fond du côté de l’État et de son Chef, même si en pratique, la loi autorise déjà n’importe quel Français à accueillir un réfugié chez lui. La loi du 31 décembre 2012 a d’ailleurs fait disparaître le « délit de solidarité », qui revenait à sanctionner toute personne hébergeant des immigrants en délicatesse avec leurs papiers. Autrement dit, tant que l’hébergement n’est pas payant (le socialisme, toujours très cohérent, imposant par la loi que cette immigration ne génère aucun profit ni bénéfice) tout un chacun ne peut être poursuivi pour avoir accueilli chez lui un étranger en situation irrégulière. Ouf, tout est déjà prévu, François n’aura pas à travailler beaucoup plus.

Cependant, une fois la poussière retombée à la suite des si belles envolées lyriques du Grand Homme et de sa voix grave, chaude et ferme, il n’en reste pas moins que cette crise migratoire sévère aura déclenché une nouvelle tendance qui ajoute un peu plus d’agacement à une société française déjà fort crispée par le ridicule constant dont fait preuve son Chef de l’État.

Il semble en effet que l’utilisation d’internet provoque une nouvelle fois une petite uberisation désagréable comme les taxis ou les hôtels en ont été récemment victimes : pour que les individus désireux d’héberger des réfugiés se fassent connaître, plusieurs sites et applications existent maintenant et offrent un service qui n’est pas tout à fait du goût de Pierre Henry, le directeur général de l’association France Terre d’Asile.

Pour lui, tout ceci provoque comme un malaise :

« il faut surtout canaliser la générosité de nos compatriotes. L’accueil des réfugiés relève surtout de la compétence de l’État. »

Canalisons mes petits amis, canalisons ! François l’a très bien montré (la force de l’exemple, que voulez-vous, reste irremplaçable pour les vrais socialistes) en ouvrant toutes grandes les portes de l’Élysée : c’est l’État qui doit gérer ce bazar, pas vous. Si, maintenant, on commence à laisser les individus s’organiser directement, en pair à pair, pour accueillir des gens, où va-t-on ? On commence comme ça, et ensuite, les gens se rendent compte que l’État est surtout une encombrante variable d’ajustement qui s’insère dans toutes les équations à grands frais. Et ça, mes petits amis, ça ne doit pas se passer. Il faut canaliser tout ça, qu’on vous dit. En fait, plus précisément, Pierre Henry explique comment il faut s’y prendre :

« Accueillir chez soi n’est pas la bonne action à mener (…) Il faut savoir s’engager au-delà de l’émotion et surtout aider les associations qui sont en charge de cet accueil, et qui ont une mission de service public. »

Et devinez quoi ? Justement, ça tombe pile-poil (les hasards sont bien faits, finalement), son association est justement là pour ça. Et voilà : ne vous embêtez plus à accueillir machin truc bidule, on se charge de tout, et l’État prendra tout en charge en vous renvoyant seulement la facture le moment venu. Remballez vos petits sites et vos mignonnes applications amusantes, là, on va s’occuper de ça, laissez donc les grands faire. Il ne faudrait surtout pas qu’une belle association quadragénaire et reconnue d’utilité publique se retrouve ainsi sauvagement uberisée par une petite application ou un site web montés en quelques heures. Il ne faudrait pas qu’on démontre, par l’exemple, qu’on peut fort bien se passer de l’État dans un sujet aussi sensible, aussi émotionnel, et par voie de conséquence, électoralement juteux !

aides sociales

Comme je le disais dans un précédent billet, le problème de l’émotionnel est qu’il empêche complètement toute réflexion. Son avantage est cependant qu’il permet de révéler, dans le tourbillon de panique, de bons sentiments dégoulinants et de réactions immédiates quasi-réflexives, ce qui se passe vraiment dans les têtes de nos politiciens. Hypocrisie flagrante du président, mollesse caricaturale des journalistes lorsqu’ils la chroniquent, appels des uns et des autres à ne surtout pas se passer d’eux …

Quel beau tableau que ces émotions à fleur de peau permettent de dresser ! Et quelle confiance tout ceci instille dans l’avenir du pays !

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