Les Eaux troubles du mojito, de Philippe Delerm

Encore une fois, le regard que Delerm pose sur les situations procure au lecteur de réels instants de bonheur.

Par Francis Richard

410E8HLHYHL._SX349_BO1,204,203,200_L’été est finissant. Dans un peu plus de deux semaines l’automne sera là. Ce n’est pourtant pas une raison pour se morfondre. Il y a, quelle que soit la saison, tant de « belles raisons d’habiter sur Terre » et, parmi elles, celle de lire un des textes de quelque deux pages, à peine plus parfois, que Philippe Delerm cisèle pour le bonheur des autres.

Philippe Delerm sait si bien faire sortir ces raisons, comme des pépites, de la gangue où elles ne sont que dissimulées au regard, qu’on se dit qu’avec un peu plus d’attention on pourrait faire de même. Mais n’est pas Delerm qui veut…

Dans son dernier recueil Les Eaux troubles du mojito, il porte ce regard lumineux, avec beaucoup d’acuité, sur des choses simples de la vie et il ne se contente pas de les distinguer du lot : il sait trouver les mots justes pour exprimer ses points singuliers de regard sur elles.

Dans un de ces textes, il regarde, ravi, sans le déranger, son dévoreur de livres de petit-fils : « Son visage est pénétré, si grave. Il crée ses propres terres d’aventure, le secret silencieux de son éloignement. Ses lèvres bougent. Il boit à petits coups la magie difficile de l’échappée. »

Le grand-père qu’il est s’extasie : « On vole de le regarder voler. On ne l’a jamais trouvé si beau. Ses lèvres bougent à peine. »

Dans un autre texte, il raconte que le campanile de San Marco abritait des bonbonnes de vin et que le marchand les déplaçait au cours de la journée pour qu’elles restent à son ombre ; et que l’on disait : « Andiamo béver un’ombra! »

Philippe Delerm commente :

« Allons boire une ombre ! Comment résister ? À Venise, on ne résiste pas.

La ville où l’on boit le soleil est aussi celle où l’on sait boire une ombre. »

Comme les gens de sa génération (la mienne), il lisait enfant les aventures de Blake et Mortimer. Et il aimait surtout le début des albums, et, parmi eux, il y avait La Marque Jaune : « Ce qui compte, ce qu’on aime, c’est la première page. La tour de Londres noyée sous une pluie diluvienne. Big Ben vient de sonner une heure du matin. Le premier cartouche indique que la pluie tombe depuis deux jours. » etc.

Alors que la lumière s’éteint et plonge le corps de garde dans l’obscurité, on sait que « les joyaux de la Couronne sont en péril » : « On aime ce danger, cette pluie incessante qui fait si bonne la chaleur de la chambre. On ne va pas aller plus loin. Laisser tomber l’album à terre, et s’enfoncer dans le sommeil, troquer tous les soucis contre une terreur délectable (…) »

Quel homme n’a pas comme Philippe Delerm regardé des femmes en train de nouer leurs cheveux? « C’est bien, ce moment où elles dégagent la nuque, poitrine haute, les mains si sûres. On a l’impression qu’elles font ça dans l’intimité la plus complète, sans savoir qu’un regard pèse sur elles, mais au fond on n’en est pas si sûr. C’est si valorisant, si parfait ce petit scénario. Les coudes écartés donnent à la fois le sentiment d’un hératisme distant et d’une provocation savamment distillée. »

Faussement naïf, il demande : « Savent-elles qu’elles sont regardées, ou seulement qu’elles pourraient l’être ? Tout le mystère est là. La deuxième solution reste la plus probable, et la plus souhaitée. »

Bien sûr on pourrait dire un mot du texte Les Eaux troubles du mojito, qui donne fort justement son titre au recueil, parce qu’il donne à voir et à boire, mais, pour conclure, on lui préférera un autre alcool, le Guignolet, proposé en ces termes baroques, discutables, mais enchanteurs tels que formulés, par des amis qu’il ne connaît pas très bien encore : « Ici, c’est Guignolet ou rien. »

Ces amis sous-entendent : « Vous entrez vraiment dans notre vie, pas obligé de suivre, mais gentiment bousculé. On ne vous offre pas le meilleur, mais ce qu’on aime bien, dans le mouvement. On ne vous offre pas pour autant le fond de notre singularité – et cependant… Ce rouge sombre de province, de jardin de curé, n’est pas sans résonance. »

On ne dira pas à son tour : « C’est Delerm, ou rien ! », mais on a bien envie de le dire, parce que ses textes mettent de bonne humeur et procurent de réels instants de bonheur, peuplés d’images et de mots poétiques. Une rareté… Offrent-ils pour autant le meilleur de Delerm ? Je ne sais, mais ce que je sais c’est que, tels quels, ils offrent beaucoup de la singularité bienveillante de son regard, et que cela fait du bien.

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