Les Eaux troubles du mojito, de Philippe Delerm

Encore une fois, le regard que Delerm pose sur les situations procure au lecteur de réels instants de bonheur.

Partager sur:
Sauvegarder cet article
Aimer cet article 0

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

Les Eaux troubles du mojito, de Philippe Delerm

Publié le 6 septembre 2015
- A +

Par Francis Richard

410E8HLHYHL._SX349_BO1,204,203,200_L’été est finissant. Dans un peu plus de deux semaines l’automne sera là. Ce n’est pourtant pas une raison pour se morfondre. Il y a, quelle que soit la saison, tant de « belles raisons d’habiter sur Terre » et, parmi elles, celle de lire un des textes de quelque deux pages, à peine plus parfois, que Philippe Delerm cisèle pour le bonheur des autres.

Philippe Delerm sait si bien faire sortir ces raisons, comme des pépites, de la gangue où elles ne sont que dissimulées au regard, qu’on se dit qu’avec un peu plus d’attention on pourrait faire de même. Mais n’est pas Delerm qui veut…

Dans son dernier recueil Les Eaux troubles du mojito, il porte ce regard lumineux, avec beaucoup d’acuité, sur des choses simples de la vie et il ne se contente pas de les distinguer du lot : il sait trouver les mots justes pour exprimer ses points singuliers de regard sur elles.

Dans un de ces textes, il regarde, ravi, sans le déranger, son dévoreur de livres de petit-fils : « Son visage est pénétré, si grave. Il crée ses propres terres d’aventure, le secret silencieux de son éloignement. Ses lèvres bougent. Il boit à petits coups la magie difficile de l’échappée. »

Le grand-père qu’il est s’extasie : « On vole de le regarder voler. On ne l’a jamais trouvé si beau. Ses lèvres bougent à peine. »

Dans un autre texte, il raconte que le campanile de San Marco abritait des bonbonnes de vin et que le marchand les déplaçait au cours de la journée pour qu’elles restent à son ombre ; et que l’on disait : « Andiamo béver un’ombra! »

Philippe Delerm commente :

« Allons boire une ombre ! Comment résister ? À Venise, on ne résiste pas.

La ville où l’on boit le soleil est aussi celle où l’on sait boire une ombre. »

Comme les gens de sa génération (la mienne), il lisait enfant les aventures de Blake et Mortimer. Et il aimait surtout le début des albums, et, parmi eux, il y avait La Marque Jaune : « Ce qui compte, ce qu’on aime, c’est la première page. La tour de Londres noyée sous une pluie diluvienne. Big Ben vient de sonner une heure du matin. Le premier cartouche indique que la pluie tombe depuis deux jours. » etc.

Alors que la lumière s’éteint et plonge le corps de garde dans l’obscurité, on sait que « les joyaux de la Couronne sont en péril » : « On aime ce danger, cette pluie incessante qui fait si bonne la chaleur de la chambre. On ne va pas aller plus loin. Laisser tomber l’album à terre, et s’enfoncer dans le sommeil, troquer tous les soucis contre une terreur délectable (…) »

Quel homme n’a pas comme Philippe Delerm regardé des femmes en train de nouer leurs cheveux? « C’est bien, ce moment où elles dégagent la nuque, poitrine haute, les mains si sûres. On a l’impression qu’elles font ça dans l’intimité la plus complète, sans savoir qu’un regard pèse sur elles, mais au fond on n’en est pas si sûr. C’est si valorisant, si parfait ce petit scénario. Les coudes écartés donnent à la fois le sentiment d’un hératisme distant et d’une provocation savamment distillée. »

Faussement naïf, il demande : « Savent-elles qu’elles sont regardées, ou seulement qu’elles pourraient l’être ? Tout le mystère est là. La deuxième solution reste la plus probable, et la plus souhaitée. »

Bien sûr on pourrait dire un mot du texte Les Eaux troubles du mojito, qui donne fort justement son titre au recueil, parce qu’il donne à voir et à boire, mais, pour conclure, on lui préférera un autre alcool, le Guignolet, proposé en ces termes baroques, discutables, mais enchanteurs tels que formulés, par des amis qu’il ne connaît pas très bien encore : « Ici, c’est Guignolet ou rien. »

Ces amis sous-entendent : « Vous entrez vraiment dans notre vie, pas obligé de suivre, mais gentiment bousculé. On ne vous offre pas le meilleur, mais ce qu’on aime bien, dans le mouvement. On ne vous offre pas pour autant le fond de notre singularité – et cependant… Ce rouge sombre de province, de jardin de curé, n’est pas sans résonance. »

On ne dira pas à son tour : « C’est Delerm, ou rien ! », mais on a bien envie de le dire, parce que ses textes mettent de bonne humeur et procurent de réels instants de bonheur, peuplés d’images et de mots poétiques. Une rareté… Offrent-ils pour autant le meilleur de Delerm ? Je ne sais, mais ce que je sais c’est que, tels quels, ils offrent beaucoup de la singularité bienveillante de son regard, et que cela fait du bien.

Sur le web

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don
Laetitia Strauch-Bonart
2
Sauvegarder cet article

Cet essai de Laetitia Strauch-Bonart, rédactrice en chef au journal Le Point, vient utilement alimenter le débat sur ce qui caractérise l’évolution historique vers la France d’aujourd’hui, tout en posant un diagnostic approfondi et des réflexions d’avenir quant aux voies à emprunter pour espérer s’engager vers de meilleures orientations.

 

La vacuité du politique

Dès l’introduction de l’ouvrage, comme un trait caractéristique de notre inénarrable France d’aujourd’hui, la journaliste décrit ce fameux grand débat avec 60 inte... Poursuivre la lecture

lectures
2
Sauvegarder cet article

Par la rédaction de Contrepoints.

Avec l’été viennent pour beaucoup les vacances, et l’occasion de lire les livres qui s’accumulent sur votre table de chevet.

Nous vous proposons des lectures de plage certes, mais des lectures qui font réfléchir et qui sont utiles à une époque où dominent le pessimisme et le socialisme. Elles défendent la liberté, respirent l’optimisme et dessinent une véritable alternative libérale pour le monde de demain. Ménagez vos méninges et respirez un peu d’air frais !

-- Pascal Salin, Le vrai lib... Poursuivre la lecture

C’est à croire que l’histoire est sinon cyclique, du moins ironique. Autant de dynamiques socio-économiques persistantes qui constituent des clés de lecture essentielles pour analyser le présent. Le retour du tragique, cher à Raymond Aron, avec la guerre en Ukraine, une colère sourde contre les élites et les technocrates, une archipellisation croissante de notre communauté nationale qui n’a plus de société que le nom.

L’élection présidentielle de 2022 faisait figure d'îlot de continuité, croyait-on, avec la réélection du président sort... Poursuivre la lecture

Voir plus d'articles