Université PS de La Rochelle : la question qui fâche

Emmanuel_Macron (Crédits : Gouvernement français, licence Creative Commons CC BY SA 3.0)

Qu’est-ce qui déchire la gauche jusqu’à la polariser à l’extrême ?

Qu’est-ce qui déchire la gauche jusqu’à la polariser à l’extrême ?

Par Frédéric Mas.

Emmanuel_Macron (Crédits : Gouvernement français, licence Creative Commons CC BY SA 3.0)
Emmanuel_Macron (Crédits : Gouvernement français, licence Creative Commons CC BY SA 3.0)

Le spectacle offert par la gauche social-démocrate et son allié écologiste depuis l’ouverture hier de l’université d’été du PS est à la fois fascinant et consternant. Les conflits d’intérêts et les ruptures idéologiques semblent dominer le débat interne sans que l’observateur extérieur ne puisse réellement trouver de fil directeur entre les différentes voix qui se font entendre. La dégringolade continue du chef de l’État dans les sondages semble depuis maintenant quelques mois avoir lancé le sauve-qui-peut général au sein des barons du parti – le dernier en date étant celui de Rebsamen, pressé de retrouver Dijon après son passage inutile au gouvernement – ce qui n’est pas sans plomber l’ambiance générale d’un rassemblement qui se devait d’être à l’origine festif. Quelques jours avant La Rochelle, Arnaud Montebourg, qui n’a pas vraiment brillé au sein du gouvernement par sa compétence, apparaît auprès de Yanis Varoufakis, l’ex-ministre d’une Grèce en banqueroute essentiellement à cause de sa nomenklatura socialiste.

Alors qu’Emmanuel Macron critique timidement la loi sur les 35 heures, la gauche du PS proteste. Invitée vendredi après-midi à La Rochelle, Emmanuelle Cosse voit sa formation politique écologique se vider de deux de ses lieutenants, François de Rugy et Jean-Vincent Placé, mettant au passage en péril la survie du groupe EELV au sénat. Les alliés du PS se portent aussi mal que le PS lui-même, et les écologistes subissent le même sort que les communistes deux décennies auparavant. Ils ne seront bientôt plus qu’un « astre mort », pour reprendre l’expression de Jean-Vincent Placé, à la remorque d’un parti socialiste élargi, mais sans unité profonde.

Mais qu’est-ce qui déchire la gauche aujourd’hui jusqu’à la polariser à l’extrême ? Encore et toujours, depuis maintenant plus de 30 ans, c’est l’économie. Depuis les années Mitterrand et l’accession de la gauche au pouvoir, la gauche française est tiraillée entre son aile la plus idéologique, qui veut la rupture avec le capitalisme, et son aile pragmatique, qui reconnaît que l’économie répond à des lois qui lui sont propres. La première se pense comme la seule légitime, la seconde, un peu honteuse, et finalement plutôt d’accord avec la gauche de la gauche, a tendance à enterrer la question sous les questions de société.

« Rupture avec le capitalisme »

Depuis maintenant plus d’une décennie, certains idéologues à la gauche de la gauche se sont mis en tête de relire l’histoire récente du parti socialiste pour la rendre compatible avec leur propre vision de la marche du monde : celui-ci aurait basculé « à droite » dès 1984 et l’arrivée de Pierre Bérégovoy au ministère de l’Économie et des finances. Ayant renoncé à la mise en place d’un programme fondé sur la planification, les nationalisations et le dirigisme économique, le parti socialiste aurait délibérément choisi de libéraliser la finance et d’embrasser le grand méchant marché.

Si cette vision binaire ne correspond pas vraiment à la réalité – mais les idéologues se soucient-ils de la réalité ? – elle témoigne du malaise socialiste devant l’économie : le simple fait de prendre la discipline au sérieux apparaît comme une trahison et un pas vers le « capitalisme ». Ici, le terme « capitalisme » joue pleinement son rôle d’anti-concept, et renvoie à la résistance de cette économie, incapable de se plier aux desiderata d’une idéologie qui fait de la Politique, et de son bras armé l’État, l’outil central, efficace, omniscient et omnipotent pour transformer la société en paradis égalitaire. Peu importe que les amendements aux dogmes d’une gauche encore marquée par le marxisme se fassent au nom d’un keynésianisme nouvelle formule, en cherchant à préserver l’économie mixte ou au nom d’un État fort sans être envahissant : la reconnaissance de l’existence d’un marché qui ne dépende pas du bon vouloir de la puissance publique est vécue comme un affront permanent.

Le fétichisme des 35 heures

La gauche de la gauche, celle qui prétend soumettre l’économie à la politique, s’est étiolée en gauche morale, et chacun de ses moments de triomphe a pris un caractère sacré. Quand Martine Aubry défend sa loi sur les 35 heures, son passage en force se fait en s’inscrivant dans le storytelling identitaire socialiste : la réduction du temps de travail est un cadeau fait aux classes populaires, elle s’inscrit dans la Grande Marche de l’Histoire et du Progrès au même titre que les réformes de 1936. C’est une mesure de gauche, même et surtout aux yeux de celle la plus pure, celle qui se trouve à la gauche de la gauche.

Elle n’a pas de fondements sérieux dans le domaine économique. Toute critique de la loi sur les 35 heures devient un blasphème réactionnaire. Peu importe si elle pénalise les classes moyennes et populaires, si seules les grosses entreprises peuvent en supporter le coût, si elle a augmenté le coût du travail en France jusqu’à rendre nos concurrents, en particulier l’Allemagne, plus compétitifs. Revenir dessus, ce serait admettre que le politique ne peut pas tout, et que le « capitalisme » fonctionne selon des règles indépendantes des lubies des politique (et de leurs clientèles). Emmanuel Macron vient d’en faire les frais, il a du faire acte de contrition devant les militants PS.

L’exemple de la crise grecque

L’incapacité socialiste à penser l’économie s’est révélée avec force à travers la crise grecque : François Hollande s’est contenté d’être spectateur des négociations entre l’Allemagne et la Grèce, alors que l’extrême gauche en France, derrière un Mélenchon remonté comme une horloge, prenait fait et cause pour un gouvernement Tsipras ripoliné « victime » de la rapacité de ses créanciers. Personne ne semble se souvenir des années de gouvernement du Pasok, de son clientélisme financé par les marchés grâce à son adhésion frauduleuse à la zone euro, et de l’ardoise laissée par des dirigeants sans scrupules qui ont acheté les votes d’une population avec un argent qu’ils n’avaient pas. Comme toujours, comme la gauche idéologique est incapable de se remettre en question, elle désigne des ennemis imaginaires pour se dédouaner : hier les 200 familles, aujourd’hui l’Allemagne, les créanciers, l’ordolibéralisme européen. Comme toujours, la gauche pragmatique fait profil bas, et oscille entre l’attentisme et le réformisme en catimini.

Peut-être un jour, ces questions seront abordées au sein d’une université d’été, d’une fête de la rose ou d’un congrès de rentrée du PS. Malheureusement, pas cette année.

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