Pourquoi la Légion d’honneur ?

Napoléon credits Ahmad Alnusif via Flickr ((CC BY-NC-ND 2.0)

À l’heure où François Hollande décore trois héros de la légion d’honneur, petit retour sur cette décoration.

Par Michel Gay1

Napoléon credits Ahmad Alnusif via Flickr ((CC BY-NC-ND 2.0)
Napoléon credits Ahmad Alnusif via Flickr ((CC BY-NC-ND 2.0)

 

Napoléon Bonaparte était certes un génie militaire mais sa priorité était de reconstruire une France à l’agonie, ruinée, haineuse et désespérée. La Terreur puis le Directoire avaient laissé le pays dans une déliquescence telle que « le peuple avait démissionné » selon le terme de Roederer en juin 1799 (prairial an VII).

Après ses fulgurantes victoires, Bonaparte rentrait à Paris pour relancer l’économie, refonder l’industrie, bâtir les infrastructures et organiser l’administration dans un pays qui en était dépourvu. Il forgea la préfectorale, l’administration judiciaire et fiscale telles qu’elles existent encore aujourd’hui, après plus de 200 ans.

Mais, son grand projet était de réaliser ce qu’il appelait « la fusion ». Convaincu qu’aucun redressement ne serait possible sans d’abord réaliser une unité nationale, il s’attela à rassembler toutes les fractions d’un peuple qui se haïssait et se jalousait en les forçant à travailler ensemble. Il voulait reconstituer des « masses de granit » capables de recréer du lien dans un peuple sans repère.

C’est ainsi que naquît la Légion d’honneur, cette « noblesse démocratique » qui devait, selon lui, inspirer et redonner l’exemple. Premier Consul, il envisageait déjà les mesures propres à constituer cette société nouvelle contre les retours de la réaction.

« On a tout détruit » disait-il « il s’agit de recréer. Il y a un gouvernement, des pouvoirs, mais tout le reste de la Nation, qu’est-ce ? Des grains de sable… Nous sommes épars, sans système, sans réunion, sans contact. Tant que j’y serai, je réponds bien de la République, mais il faut prévoir l’avenir. Croyez-vous que la République soit définitivement acquise ? Vous vous tromperiez fort. Nous sommes maîtres de la faire, mais nous ne l’avons pas, et nous ne l’aurons pas si nous ne jetons pas sur le sol de France quelques masses de granit. »

En parallèle avec le Concordat et le rétablissement de la paix aux frontières, il menait deux projets de front : l’institution d’une Légion d’honneur et la réorganisation de l’Instruction publique. Il fallait une nouvelle éducation cohérente, solide, soumise à une discipline intellectuelle, morale et civique qui formerait les nouvelles couches de la société moderne. Mais quinze années s’écouleraient en attendant de pouvoir forger ces enfants qu’on allait couler dans le nouveau moule. Devait-on, pendant ce temps, laisser la nouvelle société sans cadre, sans lien, sans hiérarchie ?

Le Consul voulait former cette noblesse démocratique avec les meilleurs serviteurs de la France nouvelle, et la fonder, comme l’autre aristocratie, sur les services rendus au pays. Il voulait faire oublier cette antique société que la Révolution avait brisée et qui, au sens du Consul, devait rester brisée. Cet « état major » de 30 000 citoyens groupés en une « légion » se renouvellerait sans cesse.

Mais elle ne pouvait être une simple « association d’intérêts ». Il fallait lui donner un idéal. L’ancien régime en avait eu un : la fidélité au souverain de droit divin. Les tenants de l’Église un autre : la fidélité à la doctrine du Christ représenté par le Pape. Que donner comme idéal aux nouvelles générations dont la majorité n’était plus fidèle ni à une dynastie, ni au Christ, ni à l’Église ? Bonaparte a choisi l’Honneur ! Ces hommes nouveaux au service du pays se regrouperaient sous l’enseigne de l’honneur qu’il mettra toujours au premier rang des vertus et des ressorts de l’âme. La Légion d’honneur sera l’élément de cohésion et d’action pour la société nouvelle, mais aussi la sanction accordée à la valeur, à toutes les valeurs.

Article premier du projet de loi : « En exécution de l’article 87 de la Constitution concernant les récompenses militaires et pour récompenser aussi les services et les vertus civils, il sera formé une Légion d’Honneur. » Ce projet déchaîna un tumulte inouï et ne fut voté que de justesse.

Alors que l’attachement à « l’égalité » était encore fort, certains voyaient dans cette Légion d’Honneur un moyen pour le gouvernement de s’asservir l’élite par l’appât des hautes récompenses. Bonaparte prévint l’objection en prévoyant que les nominations seraient faites non pas par le pouvoir exécutif, mais par un Grand Conseil qui élirait lui-même un « grand chancelier ». Mais, pour défendre le projet de la Légion d’Honneur devant le Corps législatif, l’orateur (Roederer) avait été mal choisi par le Conseil d’État. Quelques années auparavant, il avait prononcé un violent discours à la Constituante dont la conclusion était que « pour frapper sûrement le vieux sentiment féodal, il y avait nécessité de déshonorer l’honneur ». Certains s’en sont souvenus.

Les survivants de la Révolution acceptaient donc mal le rétablissement d’une distinction qui pourrait conduire à la restauration d’une nouvelle « noblesse ». La Révolution s’était faite davantage contre une caste que contre un trône, et ils ne voulaient pas laisser se rétablir « une caste ». Dans l’esprit de Bonaparte, la Légion d’Honneur était pourtant bien une institution démocratique que les amis de la Révolution n’auraient pas dû combattre.

La loi fut finalement votée en mai 1802, mais Bonaparte attendra deux ans avant de la promulguer (11 juillet 1804). Des peintres (David en 1804, puis il fut fait Commandeur de la Légion d’honneur en 1815), des religieux (sœur Rosalie, cardinaux, évêques), des sculpteurs (Rodin), des militaires (Joffre), des bâtisseurs (Haussmann), des chercheurs (Pasteur), des constructeurs (Ader), des ingénieurs, etc., ont été décorés de la Légion d’Honneur.

La société avait sa nouvelle aristocratie issue du peuple. Voilà pourquoi la Légion d’honneur a été créée : pour jeter une « masse de granit » sur le sol encore mouvant de la France afin de stabiliser ses institutions et son avenir.


Supplément

Camp de Boulogne, 15 août 1804. Napoléon donne lecture du serment des légionnaires :

« Commandants, officiers, légionnaires, citoyens et soldats, vous jurez sur votre honneur de vous dévouer au service de l’Empire et à la conservation de son territoire dans son intégrité, à la défense de l’Empereur, des lois de la République et des propriétés qu’elles ont consacrées, de combattre par tous les moyens que la justice, la raison et les lois autorisent, toute entreprise qui tendrait à rétablir le régime féodal. Vous jurez de concourir de tout votre pouvoir au maintien de la liberté et de l’égalité, bases premières de nos constitutions ».

  1. Inspiré par un article de Jean-Michel Hieaux « La Légion d’honneur, une masse de granit » dans la revue La Cohorte de novembre 2013, article reposant lui-même sur les 16 volumes de « Histoire du Consulat et de l’Empire » de Louis Madelin.