Avec les chiens, d’Antoine Jaquier

Un roman qui dépeint l’âme humaine avec sobriété et noirceur.

Par Francis Richard

avec-les-chiens-jaquierParmi les êtres humains, les monstres, que l’on a de la peine d’ailleurs à qualifier encore d’humains, mettent mal à l’aise. Ils sont incompréhensibles pour le commun des mortels et ne paraissent décidément pas amendables. Leurs méfaits réclament vengeance, châtiment, protection contre leur capacité de nuisance ou de récidive.

Si la réalité de ces monstres dépasse la fiction, la fiction peut dépasser leur réalité. C’est le cas dans le dernier roman d’Antoine Jaquier, Avec les chiens, qui se passe en France et où un ogre, un tueur d’enfants en série, qui a été condamné à perpétuité, est relâché dans la nature après 13 ans passés derrière les barreaux, pour bonne conduite, et parce qu’il a changé, en bien.

Gilbert Streum est pourtant bien un monstre. En tout cas il l’a bien été. Au cours de l’année 1999, il a tué trois petits garçons, Daniel, Guillaume et Grégory, qu’il a enlevés et séquestrés, et il en aurait même, vraisemblablement, tué un quatrième.

Le narrateur est justement ce dernier otage de Gilbert, Julien, aujourd’hui âgé de 23 ans. Sa mère s’est pendue aussitôt après qu’il a été libéré… et il est devenu aussitôt orphelin, parce qu’il ne se connaît pas de père, sinon peut-être Gilbert, paradoxalement, qui part à ce moment-là en prison…

Les pères des trois premières victimes, respectivement Jesús, Patrick et Michel, tous trentenaires à l’époque, le premier maçon, le deuxième avocat d’affaire et le troisième journaliste à l’AFP, se retrouvent un  jour, secrètement, dans l’arrière-salle d’un tripot de Belleville, trois mois après l’incarcération de Gilbert. Rien ne les réunit sinon d’avoir chacun perdu un fils.

Ce jour-là les trois hommes condamnent le monstre à mort, symboliquement, puisque la peine de mort a été abolie en France, et jurent que, si Streum ressort un jour de prison, l’un d’entre eux le tuera. Ils se font une entaille dans la main comme des gamins et mêlent leur sang solennellement. Le sort désigne alors Michel pour exécuter l’éventuelle sentence. Maintenant, justement, Gilbert est ressorti…

Michel approche Gilbert sans que celui-ci ne le reconnaisse (il a pris le patronyme de sa deuxième femme), sous couvert, étant journaliste, de vouloir écrire un livre sur lui. Mais les choses ne se passent pas comme prévu. Surtout après qu’il apprend comment Gilbert en est arrivé à enlever, puis à séquestrer, enfin à tuer les trois petits garçons. De connaître mieux Gilbert change sa façon de le voir. Comprendre, là encore, n’est pas approuver, mais « à dormir avec les chiens, on attrape des puces« …

Le portrait contrasté et fascinant de Gilbert se dessine au fil du récit, mais se dessinent aussi celui de Michel, de Patrick et de Jesús ; celui de Julien, le rescapé ; celui des compagnes de Michel, Nathalie (dont il a divorcé), puis Clarisse ; celui de la compagne de Patrick, Valérie ; celui de la compagne de Jésús, Ester. Toutes ces femmes sont sans doute plus affectées qu’elles ne le montrent ou qu’on ne le croit.

Se posent bien sûr toutes les questions que l’on se pose quand un monstre sort de prison. S’est-il vraiment amendé ? A-t-il payé sa dette à la société (en l’occurrence toute la fortune de Gilbert, ou presque, est passée en dédommagements, versés surtout à l’État…) ? Va-t-il récidiver, c’est-à-dire présente-t-il un danger pour d’autres petits garçons ? Antoine Jaquier n’esquive aucune de ces questions et y répond.

En remontant habilement dans le passé des uns et des autres, et en levant le voile sur leur présent, Antoine Jaquier montre, dans ce roman écrit sobrement (il en est d’autant plus percutant), où la violence et le sexe se côtoient crûment, que la nature humaine présente de nombreuses facettes. Il y aurait plutôt, dans les comportements de chacun, des nuances de gris que du tout noir ou du tout blanc. Mais le tout, cependant, est… noirissime.

Antoine Jaquier, Avec les Chiens, L’Âge d’Homme, 188 pages, (sortie en novembre 2015)

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