Platon, Aristote, Colbert et Boisguilbert

Extraits du dernier essai économique de Romain Treffel.

Par Romain Treffel.

Boisguilbert (image libre de droits)L’écrivain et économiste français Boisguilbert (1646-1714) haïssait Colbert, le célèbre contrôleur général des finances de Louis XIV qui est à l’origine de la doctrine colbertiste. Il lui reprochait son mercantilisme1, visant à augmenter la quantité d’or détenue par la France et négligeant dès lors l’agriculture, alors que la richesse d’un pays, soutenait Boisguilbert, réside dans sa production et ses échanges. Ainsi, c’est sur cette base théorique qu’il a beaucoup critiqué la gestion de Colbert et de ses successeurs. Il rapporte notamment dans sa Dissertation sur la nature des richesses, de l’argent et des tributs les propos d’un négociant qui, au célèbre ministre lui demandant ce qu’il fallait faire pour rétablir le commerce, a répondu qu’il fallait seulement « que lui [Colbert] et ses semblables ne s’en mêlassent point ». On ne peut que sourire en imaginant cette scène : le tout-puissant contrôleur général du Roi-Soleil renvoyé à son impuissance et à la nocivité de son interventionnisme par un simple commerçant !

Boisguilbert cite cette anecdote dans le but de défendre le principe libéral du « laissez faire laissez passer », grâce auquel on doit obtenir un état d’opulence, c’est-à-dire dans la terminologie moderne un optimum économique. Il écrit : « Il n’est pas question [pour le pouvoir politique] d’agir, il est nécessaire seulement de cesser d’agir avec une très grande violence que l’on fait à la nature, qui tend toujours à la liberté et à la perfection ». Ébranlé par la détresse économique et sociale de la France dans la deuxième partie du règne de Louis XIV, il a donc polémiqué pour persuader les contrôleurs généraux de faire les réformes qu’il estimait nécessaires, notamment un allègement de la fiscalité, mais en vain.

Pas de croissance dans l’Antiquité (Platon et Aristote)

Fonctionnant sur une économie foncière et agricole, la société antique ignorait la croissance économique. En effet, elle concevait les échanges économiques comme un jeu à somme nulle, d’où notamment sa propension à considérer les fortes inégalités dont elle était marquée comme naturelles. La pensée économique de Platon est caractéristique de cette ignorance : une de ses idées principales est la nécessité de limiter la population (la cité idéale doit rassembler 5040 (7 !) citoyens) afin de limiter la production agricole nécessaire à son alimentation ; il rend ainsi la croissance (agricole) inutile, la pensant impossible. Son disciple, Aristote, est conduit par la même ignorance à condamner le prêt à intérêt, car il y voit un mécanisme qui conduit inexorablement les emprunteurs à la ruine, puis à la perte de liberté ; Athènes pratiquait la servitude pour dette jusqu’à son interdiction par le législateur Solon. En prenant en compte la potentialité d’une croissance du produit, on comprend, comme plus tard Saint Thomas d’Aquin, que la croissance est la condition qui justifie et rend possible l’endettement à intérêt, le supplément de production permettant de rémunérer le risque pris par le créancier.

La croissance économique est en réalité à la fois un concept et une réalité relativement récents. Les historiens et les statisticiens ont mis en évidence qu’avant la Révolution industrielle (XVIIIe siècle) la croissance de la production résultait essentiellement de celle de la population, autrement dit la croissance hors démographie était nulle. Les très fortes croissances de la première moitié du XIXe siècle vident de son sens l’angoisse démographique de l’Antiquité (plus tard partagée par Malthus), dès lors que les moyens de subsistance peuvent suivre la démographie.

Sur le web

  1. Au XVIe siècle, les mercantilistes (Colbert en France, Mun en Angleterre) prônent l’accumulation des métaux précieux par le moyen d’un excédent commercial obtenu par la substitution aux importations.