Un périple autour du monde : Ouganda et Kenya, États sœurs

What Would Chuck Norris Do? credits Ian McBurnie via Flickr ((CC BY-NC 2.0)

Le dernier mois en Afrique à traverser l’Ouganda et le Kenya.

Parce qu’un con qui marche va toujours plus loin qu’un intellectuel assis, deux frères sont partis sur les routes depuis de longs mois, traversent les frontières, les villes et les campagnes à l’occasion d’un tour du monde à durée indéterminée, sans casques ni golden-parachutes. Au fil de leur voyage, ils livrent leurs impressions sur des expériences qui les ont marqués.

Aujourd’hui, le dernier mois en Afrique à traverser l’Ouganda et le Kenya.

Par Greg.

What Would Chuck Norris Do? credits Ian McBurnie via Flickr ((CC BY-NC 2.0)
What Would Chuck Norris Do? credits Ian McBurnie via Flickr ((CC BY-NC 2.0)

Mon dernier mois en Afrique s’est partagé entre l’Ouganda et le Kenya, environ quinze jours dans ces deux pays se ressemblant beaucoup. Les résidents bondiraient en lisant cela, et on m’opposera que l’un est de culture Swahili, et l’autre de je ne sais quoi, qu’ils ne parlent pas les mêmes langues ainsi que d’autres futiles détails. Bref, je ne fais pas ces différences-là. Les paysages y sont grandement similaires, et les bergers, qu’ils soient Maasaï au Kenya, ou du nord de l’Ouganda se ressemblent beaucoup. Quant au reste, c’est ce que j’appelle désormais la culture de l’ugali comme on pourrait parler de la culture kourgane. La culture de l’ugali s’étend du Botswana au Kenya et consiste à manger cette pâte de maïs, l’ugali, que j’ai déjà évoquée dans d’autres articles, à tous les repas et en grande quantité. Elle consiste aussi à toujours avoir un sourire contagieux et à crier Mzungu ! ou Chuck Norris sur mon passage.

Je prépare à manger, c'est super cool!

Il se passe systématiquement beaucoup de choses en Afrique et j’ai préféré raconter quelques anecdotes qui m’ont marquées plutôt que de suivre un ordre chronologique un peu ennuyeux.

Mon séjour à Kampala s’est clôturé sur la soirée de la finale de Ligue des Champions entre la Juventus et Barcelone. Quand je voyage, j’ai rarement l’occasion de débrancher mon cerveau en buvant des bières devant le football. C’était donc une soirée de repos très importante pour mes neurones et mon ami Dennis et moi nous sommes rendus dans un bar peuplé d’Ougandais afin d’analyser finement ce qui se passait sur le rectangle vert et échanger de puissants arguments footballistiques.

Mais ce qui nous a le plus choqué n’a été ni l’arbitrage, ni le talent de Yoyo l’Argentin, ni l’art capillaire débridé qu’arborent les joueurs : nous avons été harcelés comme jamais par la gent féminine. Et je ne parle pas de professionnelles. Nous avons tous les deux pas mal baroudé autour du monde et il nous en faut quand même un peu pour nous étonner. Eh bien ce soir-là, c’était Calmos. Je fais bien sûr référence au film de Blier fils, un chef-d’œuvre avec Blier père, Marielle et Rochefort qui raconte la fuite à la campagne de nos protagonistes pour échapper à l’appétit des femmes. Nous fêtions une fois encore nos retrouvailles surprises à l’autre bout du monde et étions engagés dans une conversation houblonnée ne laissant aucune place à ces dames. Celles-ci, en désespoir de cause, en sont venues à nous payer et nous servir des bières dans une danse du ventre effrénée qui ne faisait qu’aiguiser notre intérêt pour la susdite boisson. Nous avons été obligés d’évoquer nos mariages respectifs pour nous en dépatouiller, et il a fallu encore argumenter pour éloigner temporairement le danger. Un défilé de deux ou trois heures pendant lequel je n’aurais jamais cru avoir à repousser autant d’avances en si peu de temps. Il faut dire que les Africaines ont souvent un comportement assez direct et sexuel. Dans notre auberge, un américain de 60 ans fricotait avec des minettes de 30 ans… Il est aussi arrivé plusieurs fois sur la route qu’on me propose de partager un lit, alors que ce n’est jamais arrivé sur d’autres continents. Au risque d’étonner, je n’ai jamais accepté : après 80/100km de vélo, tout ce dont je rêve est de m’enfiler ma popote de riz et m’endormir sur mon bouquin sous ma tente, le reste n’existe pas. Et pour être tout à fait honnête, aucune des protagonistes n’était désirable non plus…

Le lendemain de cet épisode scabreux, j’ai repris la route en direction de Gulu sans avoir de but bien précis. Le nord du pays, personne ne m’en a parlé et j’en ai donc conclu avec raison que mon passage y serait apprécié ; j’ai d’ailleurs eu droit à une interview sur une radio locale, Rupiny FM, en arrivant à Gulu.

À la sortie du local de la radio

C’est en chemin pour le nord de l’Ouganda que j’ai commencé à connaître mes premiers problèmes de camping. Je me suis longtemps moqué de ces populations qui entassent leurs maisons sur un petit périmètre entouré d’immenses plaines vierges. Je ne pouvais pas reprocher ceci aux Ougandais et aux Kenyans qui font preuve d’une remarquable répartition des propriétés rendant tout camping sauvage particulièrement ardu. J’ai habituellement l’option de demander l’hospitalité des locaux, dans leur jardin ou dans les écoles, mais ceux-ci, effrayés par la proximité d’Al-Shabab et ma barbe de trois mois faisaient systématiquement tout un cinéma impliquant généralement mon réveil et/ou mon déplacement par la police une fois tout mon barda déballé. Ô joie d’avoir à replier toutes ses affaires sous la pluie parce qu’on pense que vous allez égorger tout le monde ! Quel plaisir d’être réveillé à minuit par quinze gars armés qui veulent checker votre identité…

Ils attendent les terroristes...

J’ai par exemple été viré d’une école ougandaise à Kotido, où l’on m’avait accepté alors qu’il pleuvait des cordes, après que la police ait fini par les convaincre que j’étais un danger. Ma pire soirée fut celle d’Eldoret au Kenya. Habitué à la crainte que j’inspirais aux locaux (grâce à ma barbe on me surnommait successivement Al-Shabab, Jésus, ou Chuck Norris, trois bonnes raisons de ne pas me chercher des noises !), j’ai anticipé et me suis déplacé à deux postes de police pour solliciter d’y poser ma tente comme j’en avais pris l’habitude, en argumentant qu’ainsi, ils n’auraient pas à se déplacer plus tard, comme dans 90% des cas… Résultat : deux refus, un compteur de vitesse perdu et une malléole fêlée par la chute du grand plateau de mon vélo ; les perdreaux m’ont regardé d’un drôle d’air quand, sous l’effet de la douleur, j’ai crié tous les jurons français de mon répertoire. La soirée de rêve donc, mais elle n’était pas finie.

J’ai trouvé finalement refuge sur l’immense pelouse de la cathédrale d’Eldoret où le gardien a accepté gentiment que je monte ma tente, alors que la nuit est déjà noire. À 23h30, tandis que je dors profondément, serein, la malléole en feu, pouf, on secoue ma tente, on veut que je sorte. J’enfile une chemise et mon pantalon et sors pieds nus à la rencontre de… la police et son escouade anti-terroriste vues 4 heures auparavant. Ils me bombardent alors de questions stupides et je réponds à un interrogatoire prolongé, comme jamais je n’ai parlé à un flic, ma frontale braquée sur leurs visages. Au bout de cinq minutes, c’est bon, je ne suis pas un terroriste, je peux rester… mais va te rendormir après ça ! J’ai eu l’occasion de rencontrer plusieurs cellules anti-terroriste au Kenya et beaucoup de policiers Ougandais et Kenyans : Al-Shabab peut courir tranquille. Cela fait même parfois peur de savoir la police armée et de ne pas l’être soi-même…

Après cette soirée mouvementée, je me promenais avec mes lettres de recommandations du prêtre et de la police, ce qui facilitait grandement mon installation nocturne. La police elle-même m’a parfois adressé en camping chez le curé, grâce à mon laisser-passer de la cathédrale d’Eldoret. C’est ainsi que j’ai été invité à assister à une messe dans la campagne kenyane après une nuit dans un presbytère. J’ai accepté l’invitation après avoir prévenu que je n’étais pas croyant pour dissiper les malentendus, plutôt curieux d’assister au déroulement d’une messe africaine. Les lectures et les sermons y sont similaires à ceux que je connais de la France mais les chants et les danses y sont beaucoup plus colorés, rythmés. Sur les 400 participants, je suis le seul blanc de l’assemblée et ma présence est vite remarquée, surtout lorsque j’entends le curé utiliser le mot « mzungu » (white man) dans des sermons qu’il me traduit par la suite. Je suis la star de l’église et les gamins sont plus souvent tournés vers moi que vers l’orateur. Au bout d’une heure et demie, je m’éclipse discrètement pour aller chercher mon vélo et attendre le père Jacob, le remercier de son hospitalité, provoquant alors un véritable exode des jeunes et, avant même que j’ai eu le temps de fendre la foule, le curé me demande de revenir pour… saluer l’assemblée ! « Tiens prends le micro et présente-toi, tu les salues ». Ma première pensée a sans doute été quelque chose comme « Eh meeeeeeerde ! » accompagnée d’un grand sourire. Je ne me souviens plus vraiment ce que j’ai dit mais on m’a applaudi, j’ai dû leur plaire.

Le père Jacob parle de moi (il a insisté pour que je prenne des photos)

Après l’expérience des pistes tanzaniennes, je me suis replongé dans la poussière des routes africaines au nord de l’Ouganda, et j’ai été d’abord agréablement surpris par leur état relativement bon. Comme tout le monde, je préfère rouler sur un bon bitume bien lisse même si les pistes assurent un dépaysement qu’on trouve rarement ailleurs. C’est ainsi que j’ai par exemple roulé sur des kilomètres de routes cernées de papillons, dans un calme olympien, au milieu d’une nature superbe. Que j’ai rencontré les tribus en tenues traditionnelles, qui, à défaut d’être souriantes, ont le mérite de savoir quel chemin prendre quand il manque un panneau au milieu du bush. On m’avait annoncé des guerriers, j’ai surtout vu des éleveurs de chèvres à moitié nus, un grand bâton dans une main pour taper sur le cul des vaches, le portable à écran tactile dans l’autre (je caricature, mais c’est du vécu…). Et quand ils n’avaient pas de téléphone, ils se promenaient avec un petit siège en bois à un pied pour se reposer ou dormir au bord de la route. Tous ces peuples permettent de jolies photos mais qui sont, je crois, vouées à disparaître prochainement. L’agriculture moderne ne leur laissera bientôt aucune chance de subsister autrement que par l’autosuffisance, la technologie poussera les jeunes à envisager un autre mode de vie ; les jeunes Maasaï aussi sont émoustillés devant un clip de Rihanna quand ils y ont accès. Ils vivent déjà plus ou moins dans des réserves où de gros 4×4 de safaris défilent pour les photographier entre deux lions qu’ils ne chassent plus depuis longtemps. Du coup, les voir plus ou moins abandonner leur culture plutôt que de s’adonner au « photo-dollar » des ethnies en perdition me réjouirait assez.

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Les lions… mon principal regret d’Afrique, un continent que j’ai adoré autant pour ses habitants que ses paysages. J’ai soigneusement évité tous les parcs nationaux et safaris hors de prix jusqu’à maintenant mais j’ai voulu avant de quitter le continent, voir ces félins depuis mon vélo. Le parc Naivasha, juste avant Nairobi m’a semblé idéal puisque pour 35$ je pouvais m’y promener en vélo. Ce serait ma seconde folie touristique financière africaine après les chutes Victoria. Le prix d’entrée du parc est passé de 15$ à 30$ en quelques années mais pour 15$ de plus, toujours pas de plan papier, ni d’informations de la part du cerbère vendant les tickets ; j’ai donc pris en photo le petit plan à l’entrée où vous remarquez comme moi les signes « Road closed ! ».

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Il était 14h et j’ai pensé qu’en partant d’Elsa gate, et en passant via les Olijowara gorge et en remontant vers l’Olkaria gate, je verrai mon lot de faune.

Les débuts me font rêver : le cadre est magnifique et les zèbres, antilopes et phacochères courent aux alentours de mon vélo pour mon plus grand bonheur. Mais la deuxième partie du parc est une immense usine géothermique ne prenant fin qu’à la sortie, là où se trouvaient les autres animaux et où je n’avais plus le temps de me rendre. Ah les pendards ! Mais je m’efforce toujours de positiver, même dans les situations les plus merdiques ; ma sortie prématurée m’a permis de croiser un girafeau échappé du parc et de rencontrer un cycliste aussi pouilleux que moi avec lequel j’ai passé ma dernière soirée camping au Kenya. Une aire où les hippopotames sont censés venir brouter la nuit. Mais comme je l’avais prédit à mon acolyte, « je suis là, tu n’en verras aucun cette nuit ». Heureusement, il avait du whisky.

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Et enfin, comment ne pas évoquer tous ces gamins qui m’ont couru après le long des pistes, m’ont salué vigoureusement, ont hurlé, éclaté de rire ou en sanglots sur mon passage, ont parfois fui ou accouru en m’apercevant. Le jour le plus extraordinaire a été celui du passage de la frontière entre Sipi et Suam river. Sur une piste de montagne extrêmement mauvaise, glissante, j’ai été poursuivi par des centaines de petits Mogwaï en furie. Leur course folle commençait souvent quand je passais devant leur école : un, puis deux s’échappaient, trente suivaient. Puis, au bout de dix minutes, quand les derniers étaient fatigués, je repassais devant une autre école ou une autre bande qui imitait immédiatement la précédente et prenait le relais. Ma faible vitesse facilitait leurs courses sur plusieurs kilomètres, souvent pieds nus.

Ma journée s’est finie au Kenya, de nuit, sur une route boueuse en pente où je glissais constamment dans la gadoue au milieu des camions embourbés. J’ai terminé à 21h, lessivé, les fringues maculées de terre qui bloquait aussi mes roues. J’ai mis plus de 8h pour faire 90km, un enfer. Eh bien c’était une des meilleures journées du voyage ! Merci les mômes !

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