La Fayette : un lien entre la France et l’Amérique

lafayette (Image libre de droits)

Il n’y a pas d’autre exemple dans l’Histoire de la reconnaissance de toute une nation pour un étranger.

Par Jacques de Guenin

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En 1776, à l’âge de 18 ans, le jeune Gilbert Motier, marquis de La Fayette, stationné à Metz, où il fait son apprentissage dans les mousquetaires noirs, découvre le mouvement des insurgés américains contre le pouvoir de l’Angleterre et se passionne pour la philosophie de liberté qui anime ce mouvement. Il se met alors en congé illimité de son régiment et rallie à la cause américaine une petite troupe de gentilshommes. En mars 1777 il achète un bâtiment, La Victoire, pour se rendre en Amérique avec sa troupe. En juillet, recommandé par une lettre de Benjamin Franklin, qui était alors le représentant officiel du Congrès en France, il est nommé major général et aide de camp de Washington, sans commandement effectif. Le 1er août, il rencontre Washington. La sympathie entre ce jeune homme de 20 ans et cet homme expérimenté de 45 ans est instantanée. Elle ne fera que se développer au cours du temps.

Début septembre, Philadelphie, siège du Congrès et de l’État-Major de l’armée révolutionnaire est menacée par les forces du général Cornwalis. La Fayette demande à accompagner le général Sullivan, dont la division est la plus exposée, et se trouve bientôt menacée d’encerclement. Bien qu’il ne soit pas supposé participer aux combats, il rassemble avec une énergie hors du commun les hommes qui s’enfuient tous azimuts. Une balle lui traverse la jambe. Il tombe de cheval, se fait remettre en selle, et continue à regrouper les soldats, jusqu’au moment où, l’hémorragie devenant inquiétante, il doit être hospitalisé.

Mais Washington ne peut empêcher l’évacuation de Philadelphie devant une armée anglaise professionnelle, plus nombreuse et mieux entraînée. Il rassemble ses troupes à Valley Forge, au Nord-Ouest de Philadelphie. L’hiver est rigoureux. On y manque à peu près de tout. Il faut se débrouiller pour survivre. Le major général La Fayette va partager les dures épreuves de ses subordonnés. Il s’impose par sa sobriété, son mépris du confort, sa générosité, son enthousiasme pour la cause.

Le 18 mai 1778, Washington envoie la Fayette désorganiser les lignes ennemies au Nord de Philadelphie. Il mène une guerre de harcèlement qui conduisit finalement les Anglais à se retirer de Philadelphie.

Ses multiples actions d’éclat lui valent les félicitations du congrès.

Le 11 janvier 1779, il est envoyé en France pour contribuer à convaincre le Roi d’envoyer des navires et des hommes à ses nouveaux alliés. Il va passer son temps à harceler les ministres pour les convaincre d’envoyer des ressources en Amérique afin de soutenir la révolution. Le Roi décide finalement d’envoyer 6000 hommes sous les ordres du général de Rochambeau et une flotte de guerre d’une trentaine de navires sous les ordres de l’Amiral de Grasse.

Hermione-Mobilus in Mobili (CC BY-SA 2.0)
Hermione-Mobilus in Mobili (CC BY-SA 2.0)

La Fayette repart pour l’Amérique le 9 mars 1780 à bord de la Frégate l’Hermione. Il se retrouve sous les ordres de Washington comme général américain. Washington le charge de préparer l’accueil des forces françaises.

Pendant que Rochambeau combat les Anglais dans la région de New York, Washington envoie La Fayette défendre la Virginie, où Cornwallis avait renforcé ses positions. Il va de nouveau infliger des pertes aux Anglais avec des effectifs quatre fois plus faibles. Il sacrifie encore une partie de sa fortune pour aider les soldats sous ses ordres, et, joignant la prudence au courage, il fatigue Cornwallis en harcelant ses troupes par des marches forcées et des retours subits.

Pendant ce temps, le comte de Grasse coupait la retraite à lord Cornwallis du côté de la mer. Après avoir tenu en échec pendant plusieurs semaines toutes les forces britanniques, La Fayette opéra sa jonction avec Washington, qui amenait avec lui le corps d’armée de Rochambeau et une division américaine.

Il prit une part glorieuse à la bataille décisive de Yorktown, qui conduisit à la capitulation de Cornwallis.

Officier américain, il demande au congrès l’autorisation de rentrer en France pour servir son roi. Il reçoit la médaille de Cincinnati et il est fait citoyen d’honneur des États-Unis. Une frégate, l’Alliance, est mise à sa disposition. Après des adieux émouvants à Washington, il quitte Boston, sous les vivats, le 23 décembre 1781.

Invité par Washington, il se rendra de nouveau aux États-Unis en août 1784. Ce sera son troisième voyage. Après quelques jours à New York, il ira à Mount Vernon, demeure de Washington, où il passera 11 jours. Il ira ensuite voir quelques amis. Sur le trajet, ce ne sont que foules enthousiastes, banquets et fêtes. Il ne repartira en France qu’en décembre.

640px-Washington_and_Lafayette_at_Mount_Vernon,_1784_by_Rossiter_and_Mignot,_1859 The Metropolitan Museum of Art
640px-Washington_and_Lafayette_at_Mount_Vernon,_1784_by_Rossiter_and_Mignot,_1859, The Metropolitan Museum of Art, Domaine public

En France, on connait plus ou moins bien ces événements mais on ne mesure pas l’importance qu’ils ont aux yeux des Américains, ni l’extraordinaire gratitude qu’ils ont suscité et suscitent encore chez ces derniers. Aussi faut-il être reconnaissant à l’institut Coppet d’avoir publié ces quelques pages extraites du journal que fit Auguste Levasseur, secrétaire de La Fayette, à l’occasion du quatrième et dernier voyage de ce dernier aux États-Unis, d’août 1824 à septembre 1825. Il avait alors 67 ans et il était très malheureux. Il avait perdu sa chère femme. S’il avait joué un rôle glorieux pendant la phase libérale de la Révolution, il avait connu surtout des déboires pendant les deux phases qui avaient suivi : la phase totalitaire avec les jacobins, puis la phase absolutiste avec Napoléon, Louis XVIII et Charles X.

Il débarqua le 15 août 1824 à Boston, attendu par 30 000 personnes. Il fut conduit à l’Hôtel de ville de New York dans un carrosse tiré par 4 chevaux blancs. Sur son passage, les gens lui envoyaient des fleurs et les mères lui présentaient leurs enfants pour qu’il les bénisse.

Son séjour dura 13 mois au cours desquels il se rendit dans chacun des 24 États de l’Union et fut invité dans 132 villes et villages dont plusieurs portaient son nom. Partout il fut accueilli par des foules immenses contenant beaucoup de femmes et d’enfants. Il fut reçu par John Adams à Quincy, Thomas Jefferson à Monticello et James Madison à Montpelier. Il alla s’incliner sur la tombe de Washington.

Son emploi du temps était si serré que ses accompagnateurs et lui étaient souvent obligés de voyager de nuit. De longues files d’attelages étaient escortées par des cavaliers porteurs de torches. Dans certains endroits, il y avait des feux allumés au sommet des collines autour desquels des familles se regroupaient. Il arrivait souvent que lorsqu’il s’arrêtait dans une ville une délégation de la ville voisine vienne à sa rencontre pour l’escorter.

Levasseur nous plonge dans cette atmosphère, puis celle du départ de La Fayette sur le vapeur Mount Vernon au milieu de foules denses tassées sur les rives, puis celle de sa traversée de l’Atlantique sur la frégate Brandywine.

La reconnaissance du peuple américain pour La Fayette ne s’arrêta pas là. En 1834, lorsque la nouvelle de sa mort parvint aux États-Unis, Le président Jackson demanda qu’on lui rende les mêmes honneurs que le président Adams avait ordonnés pour Washington trente-cinq ans avant. Les drapeaux furent mis en berne. Vingt-quatre coups de canon furent tirés dans toutes les casernes et sur tous les bateaux militaires et les officiers portèrent un crêpe pendant 6 mois. Des rideaux noirs furent suspendus dans les deux chambres du Congrès. Il fut demandé à tous les citoyens de porter des habits de deuil pendant 6 mois ! John Quincy Adams prononça une oraison funèbre devant les deux chambres du congrès en présence de hauts fonctionnaires et du corps diplomatique. En voici deux extraits :

« Présentez-le comme le premier de sa génération, et vous ne lui aurez pas encore rendu justice… »

« …Tournez vos yeux vers le passé, passez en revue les plus grands défunts de chaque période et de chaque culture depuis la création du monde à ce jour, et demandez-vous si un seul a été supérieur à La Fayette comme bienfaiteur ».

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640px-Sépulture_la_Fayette par Tangopaso, domaine public

Aujourd’hui, il est enterré au cimetière de Picpus, près de sa femme, sous un drapeau français et un drapeau américain que l’ambassade des États-Unis vient renouveler tous les ans le 4 juillet, jour de la fête nationale de l’indépendance.

Il y a aux États-Unis une montagne, des centaines de villes, de comtés, de places, d’écoles, d’églises, de rues et même un sous-marin atomique qui portent son nom sous une forme ou sous une autre. Les portraits de La Fayette et Washington sont suspendus des deux côtés de l’estrade de la chambre des représentants. La Fayette a aussi son portrait dans la « National Portrait Gallery ». Il a son buste dans la pièce ronde du capitole de Richmond, en compagnie des premiers présidents des États-Unis. Sa statue est également présente dans de nombreux endroits, notamment au « La Fayette square », situé immédiatement derrière la Maison Blanche, à Washington. En 1916, de jeunes pilotes américains ont créé l’escadrille Lafayette au sein de l’armée française. 209 y participèrent au total et 14 y ont laissé leur vie. Tout le monde connait la phrase célèbre prononcée en 1918 par le colonel Stanton sur la tombe de La Fayette : « Lafayette nous voilà ».

L’Association américaine des Amis de La Fayette est toujours très vivante et possède plus de mille tableaux historiques qui le représentent.

Il n’y a pas d’autre exemple dans l’Histoire de la reconnaissance de toute une nation pour un étranger.

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