Flakka, la nouvelle drogue qui affole la presse

Self Portrait As A Stressed-Out Bride To Be credits Brittney Bush Bollay via Flickr ((CC BY-NC-ND 2.0))

Regard calme et rationnel sur Flakka, la nouvelle drogue tueuse dont raffolent les médias.

Par Édouard H.

Self Portrait As A Stressed-Out Bride To Be credits Brittney Bush Bollay via Flickr ((CC BY-NC-ND 2.0))
Self Portrait As A Stressed-Out Bride To Be credits Brittney Bush Bollay via Flickr ((CC BY-NC-ND 2.0))

Les médias raffolent d’histoires effrayantes, ici rien de nouveau. Et quand cette histoire peut nourrir le biais anti-drogue des Français et contenir des faits divers sordides, c’est jackpot. C’est ainsi que ces deux derniers mois, on a vu fleurir dans la plupart des journaux des articles alarmistes à propos d’une nouvelle drogue venue des États-Unis, appelée « flakka ». « États-Unis : la drogue bon marché flakka fait des ravages en Floride », lit-on dans 20 Minutes. « «Flakka», la nouvelle drogue de synthèse qui rend fou en Floride », titre encore Le Parisien. On raconte que cette drogue aurait entraîné des attaques diverses et variées, ou encore qu’elle pousserait certains à courir nu, ou à violer les arbres. Mais quelle est cette drogue au nom mystérieux, et est-elle réellement coupable de tous les maux dont on l’accuse ? Prenons un peu de recul.

Flakka est le nom à la mode de l’Alpha-PVP, une drogue stimulante synthétique de la classe des cathinones. Dans divers articles américains sur cette drogue, on dit qu’elle donne une force surhumaine. Sur Atlantico, on peut lire qu’elle permettrait un « décuplement des forces physiques des sujets ». Or, comme le rappelle le docteur Carl Hart, Neuropsychopharmacologiste à la Columbia University qui étudie les effets des drogues stimulantes, « l’idée que des drogues produisent une force surhumaine n’est simplement pas vraie. Ça n’a jamais été démontré. C’est juste une continuation du thème [NDLR : on a attribué cet effet à diverses drogues par le passé]. Cela devrait constituer un avertissement pour les gens quand ils lisent force surhumaine ».

Le Dr Carl Hart note que « on ne peut pas dire de quelqu’un qu’il acquiert une force surhumaine avec l’alcool parce que personne ne vous croira ». De même, « on ne peut plus raconter d’histoires sur le cannabis, parce que trop de gens dans notre société en ont consommé, donc si vous dites ça, vous perdez tout de suite toute crédibilité auprès d’eux ». À l’opposé, « vous pouvez le dire pour les nouvelles drogues synthétiques parce que les gens ne les connaissent pas. Et s’ils ne savent pas, c’est peut-être vrai. Ils veulent y croire. C’est une super histoire. »
Mais la réalité est toute autre. « Quand vous observez les effets des cathinones en laboratoire, elles ressemblent à n’importe quel autre stimulant ». Si des problèmes et des délires psychotiques peuvent se produire à des hautes doses, « c’est une chose rare », et on peut se douter que les effets sont liés à d’autres facteurs, comme le manque de sommeil ou des problèmes psychologiques existants. Des réactions fatales comme des arrêts cardiaques ou une hypothermie sont « possibles dans des situations limitées et extrêmes, peu probables ».

Les journalistes avides d’histoires sordides prennent les faits divers à la lettre : s’il y a eu un très grave incident, il est nécessairement lié à cette terrible drogue. Des recherches rapides permettent cependant de mettre en évidence les causes réelles de ces incidents. Par exemple, on a imputé à flakka l’accident d’un homme coincé et empalé sur un grillage. Dans le Sun-Sentinel, on apprend qu’il a confié à la police être diagnostiqué schizophrène. On raconte aussi qu’un dealer sous l’emprise de cette drogue a tiré accidentellement dans la tête d’un ami. Mais dans un reportage de NBC Miami, on découvre qu’il n’avait pas dormi depuis 3 jours et avait bu un cocktail à base de vodka, MDMA  et Alpha-PVP. Blâmer une substance au nom exotique est plus simple que faire un réel travail d’investigation, et ce d’autant plus quand cela nourrit la peur des drogues, à la base de la prohibition.

Si on souhaite des informations plus sereines et rationnelles des effets d’une drogue, il est toujours pertinent de chercher sur les forums de discussion d’utilisateurs. Ainsi sur le forum Psychonaut peut-on lire d’une personne ayant testé l’Alpha-PVP : « J’ai bien apprécié l’expérience, tout en y allant mollo avec ce produit que je ne connaissais pas. Un des seuls inconvénients est que ça m’a fichu une nausée pas possible. Difficile de manger quoi que ce soit, voire par moment de boire tellement j’avais envie de vomir. » Un autre utilisateur dénommé PaRaLLeL raconte sa mauvaise expérience en détails, et conclut pour sa part « c’est un produit que j’éviterai à l’avenir ». Sur Reddit, la substance a au moins un fan : « Je trouve que cette substance est assez incroyable si utilisée à bon escient. Je pourrais l’imaginer utile comme soutien pour travailler ou étudier avec des doses adéquates. C’est aussi génial pour l’excitation sexuelle. »

En fin de compte, aucun des témoignages ne relate de près ou de loin des effets similaires à ceux détaillés dans les articles de presse alarmistes. Si l’Alpha-PVP causait réellement et systématiquement autant d’effets négatifs que ceux décrits par des journalistes en mal de sensations, les américains auraient cessé d’en prendre ; et elle ne serait jamais devenue populaire.

Attention, il ne s’agit en aucun cas de prétendre que cette drogue ne comporte aucun risque. Comme le rappelle le Dr Carl Hart, à l’instar des autres stimulants, elle peut entraîner des problèmes cardiaques en cas d’abus. Par ailleurs, subsiste toujours le risque d’acheter de la flakka coupée à d’autres produits toxiques. C’est un des effets nocifs bien documentés de la prohibition des drogues : les utilisateurs achètent un produit dont la composition n’est pas indiquée sur une étiquette, créant ainsi un risque réel d’acquérir une substance autre que prévue. Ce risque est exacerbé quand les doses diffèrent sensiblement d’un produit à l’autre : une dose appropriée pour une drogue peut être extrêmement dangereuse pour une autre. Légaliser les drogues permettrait d’effectuer un contrôle de leur qualité, en réduisant ainsi grandement leurs risques pour les consommateurs.

Contre les effets négatifs alarmistes des drogues tels que rapportés par les médias, le meilleur remède est de conserver un esprit rationnel et sceptique, et d’effectuer des recherches appropriées. Contre les effets négatifs avérés des drogues, le meilleur remède ne peut pas être cette prohibition qui a causé tant de mal. La légalisation, si elle est loin d’être une réponse parfaite, permettrait de réduire grandement les risques.