L’avenir du soft power américain

Entre espionnage et pressions judiciaires, le soft power américain est mort.

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captain america credits Andy Roth via Flickr ((CC BY 2.0))

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L’avenir du soft power américain

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 3 juillet 2015
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Par René Marigot.

Il fut un temps où le monde occidental marchait, sans effort, à l’heure américaine. Les États-Unis incarnaient un idéal et agissaient en modèle. Difficile d’identifier avec précision à quel moment de l’histoire ce phénomène s’est arrêté, mais force est de constater qu’aujourd’hui, l’admiration a disparu et la confiance s’est érodée. Coupables d’espionnage sur leurs propres alliés et terrorisant le monde avec leurs tribunaux et leur ingérence judiciaire, les États-Unis semblent avoir renoncé à leur légendaire soft power au profit de techniques largement contestables.

Les révélations de Wikileaks, Mediapart et Libération sur l’espionnage des présidents français par les États-Unis, le 23 juin, ne représentent que le dernier scandale d’une longue série. Il faudrait certes être naïf pour penser que l’action et le regard des services secrets, y compris de la France, épargnent les gouvernements amis, mais rarement une agence d’espionnage aura été, avec ce niveau de preuves, confondue dans ses opérations. De Jacques Chirac à François Hollande, en passant par le pourtant très atlantiste Nicolas Sarkozy, les trois derniers chefs de l’État, dont celui en exercice, ont ainsi été espionnés par la NSA, l’organe américain spécialisé dans la surveillance électronique. Pas de scoop fumant, mais désormais la certitude du sans-gêne américain lorsqu’il s’agit de surveiller le monde.

Cette affaire devrait encore renforcer l’inquiétude des Européens vis-à-vis du traité transatlantique actuellement en négociation. En discussions depuis deux ans, ces accords doivent accroître la coopération économique et commerciale entre les deux continents tout en rendant incontournables les normes et standards occidentaux. Toutefois, le principe du « recours à l’arbitrage d’investissement », un mécanisme permettant à une entreprise d’attaquer un État en justice devant un tribunal privé, pourrait bien faire capoter les négociations. Si cette disposition attire nécessairement les investisseurs, elle inquiète également fortement les gouvernements et le Parlement européen dans la mesure où des entreprises peuvent ainsi contester des modifications de législation, pourtant démocratiquement approuvées, si elles portent atteinte à leur activité économique. Pour ne donner qu’un exemple, l’Australie, après avoir instauré la neutralité des paquets de cigarettes, a été attaquée en justice par Philip Morris via un recours en arbitrage.

Par ailleurs, les autorités publiques américaines elles-mêmes passent de plus en plus souvent à l’offensive, y compris à l’étranger. La condamnation de la banque BNP Paribas en 2014 par la justice américaine pour avoir « facilité des milliards de dollars de transactions avec le Soudan, l’Iran et Cuba », des pays alors sous embargo américain, avait offert un premier coup de semonce. Au motif que la banque française avait utilisé la monnaie américaine pour des opérations reconnues comme illégales aux États-Unis, cette dernière s’est ainsi vue infliger une amende record de près de 9 milliards d’euros. « L’extraterritorialité des normes américaines, liée à l’utilisation du dollar, doit conduire l’Europe à se mobiliser pour faire progresser l’usage de l’euro comme monnaie d’échange internationale », avait à l’époque réagi Michel Sapin, ministre des Finances.

Méfiants, les Français et les Européens le sont de plus en plus à l’égard des États-Unis. La rébellion semble même commencer à poindre. En atteste la décision de la justice autrichienne, en avril dernier, de refuser l’extradition d’un ressortissant ukrainien, Dmytro Firtash, que demandait Washington, invoquant de prétendus pots-de-vin versés à des responsables indiens dans le cadre d’un projet de production de titane. Le juge viennois Christoph Bauer, chargé de l’affaire, a en effet estimé que les motivations américaines concernant ce milliardaire anciennement proche du président déchu Ianoukovitch étaient entièrement politiques. Initiées alors que l’Ukraine hésitait entre l’accord d’association avec l’Union européenne et un nouveau rapprochement avec la Russie, les poursuites avaient été mises en suspens alors que Viktor Ianoukovitch semblait avoir « choisi » l’Occident… avant d’être réactivées immédiatement après le début de l’occupation de Maïdan. L’excuse du hasard du calendrier ne tient évidemment pas. Comble du camouflet pour les États-Unis, le juge Bauer a même déclaré douter de l’existence même des témoins invoqués par le ministère américain de la justice, mais dont la présentation devant la cour autrichienne a toujours été refusée.

De toute évidence, les États-Unis compensent de plus en plus leur perte d’influence géopolitique, consécutive à des choix de politique étrangère pour le moins contestables, par des pratiques expéditives et intolérables pour leurs alliés européens. Le cas Firtash, industriel ukrainien ne vivant pas aux États-Unis et n’y faisant pas d’affaires, est assez emblématique de ce mode opératoire inédit, consistant à faire valoir sa justice dans chaque recoin du monde, nonobstant l’absence de tout lien entre le « justiciable » et le pays de Barack Obama. Un phénomène que l’Europe ne peut plus ignorer et qui s’annonce comme une opportunité pour elle de s’affranchir d’une ingérence totalement indésirable. Pourvu qu’elle la saisisse.

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  • Il ne faut pas sous-estimer les Américains. Ils ont saisi par exemple l’opportunité du prétendu réchauffement climatique (tout en s’en exonérant): bon moyen d’affaiblir l’Europe et de limiter le développement des pays du tiers monde…

  • les USA étaient forts parce qu’ils faisaient rêver.
    Depuis qu’ils on fait le choix de faire peur, plutôt que rêver, ils s’affaiblissent.

  • ou plutôt Avenir du « software » power américain

    Oui, un petit pied-de-nez au titre car on peut aussi penser que les américains continuent à conquérir le monde avec leur technologie, et notamment l’informatique! Ca fait des années qu’on prédit la chute de l’Empire américain, mais je pense qu’il n’en est qu’au début de son apogée ! Ils ont réussit à imposer leur langue comme langue de la science (comme le latin à une certaine époque), leur technologie comme système nerveux de l’humanité (internet), et disposent aujourd’hui d’une énergie abondante sur leur propre territoire (gaz et pétrole de schiste, plus la peine de faire la guerre en Irak pour le pétrole!).

    La « perte d’influence géopolitique », c’est parce qu’ils le veulent bien ! Ils peuvent désormais controler le monde derrière leurs ordinateurs, sur leur territoire riche d’énergie, plus besoin de faire de la politique …

    Quant à l’Europe, finalement ils l’ont recréée sur leur modèle, le dernier processus de contrôle étant le traité transatlantique … comme vous dites, on verra peut-être un dernier sursaut des « européens » … bien que ça semble déjà joué d’avance (on fait croire aux peuples que ça « négocie » …)

  • les cas Assange et Snowden montrent que l’Europe a encore du chemin à parcourir pour s’affranchir de la tutelle des États-Unis…

  • Les USA sont désormais un vulgaire état policier : 1. 1% de la population des USA est en prison. 2.2% est en liberté surveillée ou sous contrôle judiciaire. 3. Au mois 1/4 des Américains ont un casier judiciaire…Je passe sur la surveillance généralisée et de dollar papier toilettes…On bascule des USA vers des pays de traditions autoritaires Russie et Chine donc avec des méthodes encore plus brutales et sans contrôle car il n’y a pas de système judiciaire et parlementaire crédible dans ces pays…

  • Les Etats Unis sont devenus franchement malhonnêtes : ils l’ont toujours un peu été mais ça ne se voyait pas car ils étaient parés de vertus qui éclipsaient cet aspect particulier.
    Aujourd’hui, ils le sont un peu plus mais ça se voit : sous le couvert de la défense de la liberté et des populations, leurs interventions ne servent quel leurs intérêts (Irak, …)
    et parlons de la liberté du commerce : pour eux, c’est normal que General Electric reprenne Alsthom mais ils s’opposent à ce qu’ Electrolux reprenne la branche électroménager de General Electric
    Et souvenez-vous du marché des avions porteurs militaires US gagné par Airbus, ensuite remis en cause pour que Boeing puisse le récupérer
    Avec eux, les traités commerciaux sont à sens unique

  • L’Allemagne réagit fortement : tous ceux espionnés, ont demandé la vérifications des écoutes ; y compris Mme Merkel , si cela était avéré ;: ils demanderont devant les tribunaux, des multi-millions d’indemnités.. Seul langage compréhensible par les USA.

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