Ce qu’un ophtalmo nous dit de la démocratisation par la technologie

oeil credits fabio (licence creative commons)

Comment une visite chez l’ophtalmo peut nous indiquer l’impact de l’innovation technologique dans nos vies… et ses limites par la réglementation.

Par Philippe Silberzahn.

oeil credits fabio (licence creative commons)
oeil credits fabio (licence creative commons)

Une visite chez un ophtalmologiste peut, pour le patient un tant soit peu observateur, se révéler plein d’enseignements sur l’impact de l’innovation technologique sur l’avenir et la médecine et des médecins, et sur sur la façon dont la réglementation empêche l’innovation.

D’abord, à mon arrivée, la secrétaire, après m’avoir demandé ma carte vitale, me fait passer un premier examen. Tout est automatique : je pose mon menton sur une machine, et voilà. En quelques secondes c’est terminé. En lisant de travers, j’apprends qu’il s’agit d’un tonomètre (appareil mesure de la pression oculaire). Les résultats sont envoyés à l’ordinateur. Quelques minutes après, je suis reçu, non pas par le médecin, mais par un technicien qui me fait une batterie de tests pour voir comment ma vision a évolué depuis la dernière fois. Là encore, tout est quasiment automatisé, et le reste est totalement routinier ; les résultats sont là aussi envoyés à l’ordinateur. Parfaitement huilé.

Retour dans la salle d’attente. Dix minutes après, le médecin me reçoit. Il consulte les résultats sur son écran. Un examen de quelques secondes des deux yeux, trois questions, une ordonnance, et c’est terminé. Je suis resté moins de cinq minutes dans son bureau.

Cette visite m’inspire deux choses. La première, c’est qu’effectivement la majorité des actes sont purement routiniers et largement automatisés. Ils ne requièrent plus la science d’un médecin, mais la connaissance d’un technicien, voire celle de la secrétaire d’accueil. On voit ici la banalisation de la connaissance, et surtout comment la technologie encapsule cette connaissance pour la rendre utilisable par ceux qui ne la possèdent pas. Il y a dès lors un glissement inévitable dans l’ordre de ceux qui peuvent effectuer ces actes médicaux. Ce qui nécessitait un expert il y a dix ans peut désormais être fait par la secrétaire. Cela entraîne nécessairement une évolution des coûts (en l’occurrence une baisse) et une répartition différente de la valeur. On l’a déjà vu dans le cas du remplacement de hanche : dans les années 60, se faire poser une prothèse nécessitait un chirurgien expert ; de tels experts étaient très rares, l’opération était naturellement très onéreuse et surtout, le chirurgien captait près de 60% de la valeur de l’acte lui-même (il était la ressource rare). Aujourd’hui, cette opération est devenue banale, beaucoup plus facile et moins risquée grâce aux progrès des prothèses (mieux adaptées, plus faciles à poser et créant moins de problèmes post-opératoires). Elle peut donc être effectuée par des chirurgiens moins expérimentés ; il existe même des cliniques spécialisées où les chirurgiens ne font que ça. Le résultat est un abaissement des coûts, et une augmentation de la qualité. Quant à la capture de valeur, elle a considérablement évolué, c’est désormais le fabricant de prothèse qui en capture la plus grande partie, celle-ci encapsule une large partie de la connaissance nécessaire pour que l’opération se déroule bien.

La deuxième chose que m’inspire cette visite c’est que pour autant dans mon cas, le prix n’a pas diminué : 60€ la visite ! Car en effet ce qui est frappant c’est combien l’intervention du médecin est inutile : trois minutes pour signer une ordonnance dont le diagnostic a été établi soit par des machines, soit par des techniciens. La raison de sa présence est simple, elle tient à la réglementation. Impossible d’avoir une nouvelle paire de lunettes sans ordonnance d’un ophtalmo. En pratique, mon examen aurait pu être tout à fait facilement réalisé par un opticien, pour un coût bien moindre pour la sécurité sociale et ma mutuelle. On voit comment l’impact de l’évolution des connaissances, dont la technologie n’est qu’une des manifestations, se retrouve bloqué par une réglementation qui n’a pour but que de protéger une situation acquise par une profession devenue inutile. La question est combien de temps cela pourra-t-il durer ? Il est étonnant que les mutuelles, qui sont le dindon de cette grande farce, n’aient pas encore réagi. Gageons que grâce à Internet, on commandera bientôt ses lunettes en Allemagne ou ailleurs en contournant l’octroi placé sur notre chemin. Comme souvent, la réglementation se bornera à interdire ce qu’elle ne peut plus empêcher.

Sur le web