Piketty au piquet ! de Frédéric Georges-Tudo

« Enquête sur une imposture » ou comment un best-seller mondial est, de manière incroyable, truffé d’erreurs ou de mauvaise foi.

« Enquête sur une imposture » ou comment un best-seller mondial est, de manière incroyable lorsqu’il s’agit d’un grand économiste, truffé d’erreurs ou de mauvaise foi. Une lecture indispensable.

Par Johan Rivalland.

Piketty au Piquet (Crédits Editions du Moment, tous droits réservés)Ainsi que le rappelle Frédéric Georges-Tudo en préambule, l’ouvrage de Thomas Piketty s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires depuis sa sortie en septembre 2013. Il a également occupé la première place des ventes aux États-Unis pendant plus d’un mois.

Il s’agit, selon lui, du livre de tous les superlatifs. En effet, celui-ci a eu droit à un concert de louanges, jusqu’à être considéré par le magazine Esquire comme « le livre le plus important du XXIème siècle ».

Il est écrit, qui plus est, par un économiste universitaire reconnu, dont les titres devraient représenter un gage de fiabilité.

Pour ce qui me concerne, et alors que je m’apprête à présenter l’essai critique de Frédéric George-Tudo, je n’ai pas lu ce gros ouvrage de 960 pages. Mais qui l’a vraiment lu ? Pas grand monde, sans doute, y compris parmi ses admirateurs les plus fervents (comme le note d’ailleurs l’auteur, aux yeux de ces derniers, et à propos des nombreuses contestations d’économistes auxquelles l’ouvrage a donné lieu, « de telles « querelles » d’universitaires sont sûrement moins excitantes que la joyeuse perspective de la répression des méchants capitalistes par le biais d’un méga-ISF mondial. Néanmoins, cela n’excuse en rien les médias de ne pas avoir relayé davantage ces nombreux travaux (…) d’économistes reconnus »).

Je n’avais, en outre, aucun a priori de départ, tout au plus une simple curiosité, voire un relatif scepticisme sur ce qu’on pouvait reprocher à la thèse défendue, à partir du moment où elle était étayée de faits et chiffres officiels.

Je n’étais pas au bout de mes surprises en commençant la lecture du présent essai, qui permet à la fois de disposer d’un bon aperçu du travail de Thomas Piketty, tout en bénéficiant d’un regard analytique précieux qui permet d’aller de surprise en surprise.

À tel point que j’en suis arrivé à la conclusion que, d’un certain point de vue, et de manière tout à fait exceptionnelle, il serait même peut-être plus opportun, pour ceux qui voudraient se lancer dans la lecture du Capital au XXIème siècle, de commencer par lire le présent essai auparavant, pour une lecture plus avisée.

Car ce qui suit en vaut bien le détour.

Frédéric Georges-Tudo s’intéresse, en effet, aux raisons de ce succès, tout en s’évertuant à démonter soigneusement et tout à fait scientifiquement, multiples études internationales en renfort, les mécanismes des raisonnements de Thomas Piketty et en débusquer les erreurs, malgré l’arsenal de statistiques à l’appui de ses thèses, allant jusqu’à parler « d’imposture » tant les orientations ou « erreurs » grossières, si l’on peut dire, sont légion, relevant le plus souvent clairement de la manipulation.

En quoi consiste la thèse de Thomas Piketty ?

Dans la première partie de son essai, notre auteur commence par présenter un résumé en dix points de l’ouvrage de Thomas Piketty (voir l’excellent article de présentation de Francis Richard, dont nous ne proposerons ici qu’un exposé complémentaire).

Ainsi, pour l’essentiel, il s’agit, pour le célèbre économiste universitaire français, de montrer comment les inégalités n’auraient cessé de se creuser historiquement en Occident, entre salariés et possédants, si l’on écarte la parenthèse historique du XXème siècle et des périodes qui ont suivi les deux guerres mondiales.

Or, ce déséquilibre en faveur des plus riches serait amené, selon lui, à être amplifié sous l’effet du ralentissement de la croissance économique, de la démographie défavorable et d’autres facteurs.

Il conviendrait donc, solution qu’il propose, que les États s’entendent sur une fiscalité à même de réduire ces déséquilibres.

Quels sont les griefs de Frédéric Georges-Tudo à l’égard de cette thèse ?

Frédéric Georges-Tudo n’hésite pas à accuser Thomas Piketty de mensonge et de tricherie, tout en se déclarant parfaitement conscient de la gravité de l’accusation.

Et, pour mieux étayer sa démonstration, il entend s’appuyer sur des arguments qu’il estime solides.

Parmi ceux-ci, il relève que l’une des principales courbes, sur laquelle s’appuie Thomas Piketty pour illustrer les inégalités de revenus, omet les aides sociales reçues notamment par les plus défavorisés et les impôts sur les revenus primaires payés par les plus aisés.

Ce qui fausse catégoriquement les résultats, la progression des inégalités n’ayant plus rien à voir (passage des 10% les plus riches de 35% du revenu national dans les années 1970 à 37% dans les années 2000-2010, au lieu de 50% environ, comme annoncé, ainsi que l’ont montré certains universitaires américains notamment).

Le brillant universitaire français cacherait donc surtout un militant politique, selon l’auteur, d’autant que de nombreux autres biais apparaissent dans ses travaux (bases de données sujettes à caution, erreurs, extrapolations, exploitations arbitraires, voire falsifications, noyées dans un océan de chiffres difficilement vérifiables, mais dont des journalistes du Financial Times sont allés en vérifier un certain nombre, ainsi que des études négligées aux résultats parfois contraires).

La fameuse formule au centre du raisonnement, sujette à caution

La fameuse formule r > g, avec r = taux de rendement du capital, évalué par Thomas Piketty à 5% sur le long terme et g = taux de croissance économique, évalué à 1%, peut, en effet, être remise en cause par la confusion sur les notions évoquées, tel que l’IREF notamment a pu le montrer dans une étude de 2014.

Ainsi, sur la période 1996-2012, l’IREF trouve r = 3,58% et g = 3,18%, soit 0,4 points d’écart au lieu de 4 !

De plus, Thomas Piketty raisonne, semble-t-il, avec r à prix courants (donc intégrant l’inflation) et g à prix constants (c’est-à-dire hors inflation), ce que Frédéric Georges-Tudo qualifie, à juste titre, de véritable « supercherie ».

De même que l’économiste universitaire retient pour base de calcul à la fois les revenus acquis sur le sol du pays concerné et à l’étranger pour r, contre seulement sur le territoire national pour g.

Ensuite, le raisonnement est basé sur des données du passé très incertaines (estimations de taux de croissance durant l’Antiquité !), ainsi que des extrapolations hasardeuses sur la croissance jusqu’à 2200 !

Des chiffres dont certains auteurs démontrent le caractère hautement fantaisiste, totalement au service de la thèse de Thomas Piketty.

Autres contre-vérités

Frédéric Georges-Tudo démonte ensuite d’autres contre-vérités stupéfiantes de la part d’un économiste d’un tel renom. À la fois sur la notion d’incertitude et de risque, oubliée lorsqu’il s’agit des placements des riches, comme du mythe marxiste selon lequel « plus les riches s’enrichissent, plus les pauvres s’appauvrissent », pourtant infirmé par tous les chiffres disponibles de la manière la plus officielle.

De même en va-t-il des « petits arrangements avec la réalité historique », pas si anecdotiques et particulièrement manichéens dans l’esprit (heureusement que certains veillent !). Lorsque la fiction ne remplace pas la réalité de manière parfois honteuse (voir l’exemple relatif au Titanic, page 54).

Mais Piketty n’en serait pas à sa première en matière de trucage de chiffres, comme en témoignent différents exemples cités dans le livre qui, malheureusement, se sont propagés un peu partout jusqu’à devenir des références. Impressionnants de mauvaise foi ! Conformes au célèbre principe selon lequel un mensonge mille fois répété est amené à devenir vérité.

Sans oublier les multiples contradictions déjà relevées et dont plusieurs exemples émaillent cet essai.

« Une théorie en grande partie erronée »

Dans son deuxième chapitre, Frédéric Georges-Tudo entre ensuite dans le détail de ce qui en fait « une théorie en grande partie erronée ».

Multipliant les références et les démonstrations contraires, il révèle ainsi comment, « qu’ils appartiennent à l’école marxiste, keynésienne, néo-classique ou autrichienne, les chercheurs en sciences économiques sont nombreux à rhabiller notre génie national pour l’hiver. Au point qu’il en devient impossible de s’attarder sur l’ensemble des démonstrations ».

Quant au petit nombre des super-riches, censés concentrer une grande partie de la richesse entre leurs mains, en grande partie par l’héritage, une étude du Crédit Suisse révèle que « parmi les 613 milliardaires identifiés en 2000, seuls 52 l’étaient toujours dix ans plus tard ».

De plus, certaines études montrent des résultats, vus d’ici étonnants, sur l’incroyable mobilité sociale aux États-Unis, révélant « une extraordinaire porosité entre les strates ».

Tout à l’encontre de ce que Thomas Piketty entendait montrer.

De même que les héritiers, parmi les individus ayant un patrimoine supérieur à 30 millions de dollars, ne seraient que 13% tout au plus, d’après une étude américaine. Pour des raisons évidentes, que Frédéric Georges-Tudo nous expose dans l’ouvrage. Les nouveaux noms des success stories du capitalisme, loin d’être des « rentiers », ne se renouvellent-ils pas en effet régulièrement ? (ce qui n’est pas vraiment le cas en France, comme le souligne notre auteur, en raison du poids de l’État de connivence dans notre économie, empêchant l’éclosion de grands champions internationaux).

Sans compter que :

« Quoi qu’il en soit, il est perfide de sous-entendre que le peuple pâtit de la prospérité économique de quelques centaines d’entrepreneurs hors cadre. (…) En l’occurrence, les fortunes récentes du web ont plutôt la vertu d’entraîner dans leur sillage des dizaines de milliers de salariés très bien payés. Mais surtout, on ne peut faire partie des millions de clients du dernier iPhone… et s’offusquer ensuite d’apprendre que le PDG d’Apple Tim Cook vient de s’offrir un yacht ! »

Bien au contraire, on sait ce que cache la notion de seuil de pauvreté et son caractère très relatif. Là encore, des études permettent de constater que quelqu’un appartenant par exemple « au décile supérieur israélien, russe, portugais, brésilien, mexicain, turc, etc. » n’a pas grand-chose à envier à quelqu’un du décile inférieur américain…

Une infime minorité serait amenée à posséder la quasi-totalité des richesses…

… raison pour laquelle il faudrait augmenter massivement les impôts.

À rebours de tout ce qu’a permis de constater l’histoire jusque-là, et au regard du simple bon sens mathématique, comme le démontre l’IREF à travers les conclusions de Jean-Philippe Delsol, la formule mathématique de Thomas Piketty est tout simplement « inapplicable sur le long terme » et ses résultats prédictifs « farfelus ».

La présentation pikettyste reflète, en outre, une vision assez pessimiste de l’avenir, là où les innovations et les technologies du futur nous réservent peut-être, qui sait, de forts gisements de croissance.

Et quid du prétendu creusement des inégalités lorsque, comme le souligne à juste titre le brillant article de Nathalie MP, celles-ci semblent bien, au contraire, s’atténuer ?

En réalité, comme le rappelle Frédéric Georges-Tudo, la croissance mondiale évolue à un rythme de 3 à 4 % en moyenne chaque année, entraînant une hausse sensible des salaires moyens dans certains pays. De plus, chaque grande phase de croissance a d’abord pour effet de profiter aux plus aisés, avant de se diffuser à l’ensemble de la population dans un second temps, conformément à ce que montre la courbe de Kuznets. Rien ne dit que ce n’est pas ce qui se profile actuellement.

N’est-ce pas, d’ailleurs, ce rééquilibrage en faveur des pays dits émergents qui explique en partie la fin de la domination sans partage de l’Occident ?

« Et si la mondialisation n’avait produit que le millième de ses effets sur l’économie de notre planète ? Quoi qu’en disent les antimondialistes d’extrême gauche et d’extrême droite recroquevillés sur leur bout de terre, l’accès au libre-échange universel est le moteur principal de l’enrichissement généralisé. Or, il reste encore des centaines de millions de personnes tenues à l’écart de ce marché générateur de développement économique. Inéluctable à terme, leur entrée dans la danse – certes lente et pleine de soubresauts – constitue une chance extraordinaire pour la croissance (…) Avec ses nombreux boulets aux pieds (code du travail obèse et inique, modèle social intenable, niveau de dépenses publiques démesuré, protection à outrance de certaines rentes, taux de prélèvements obligatoires record, etc.), la France pourrait faire partie des  grands perdants de cette redistribution des cartes. Et dans ce cas, bonjour les écarts de revenus ! Le fossé ne fera que se creuser entre les classes aisées en mesure d’échapper au pire grâce à l’expatriation et les classes populaires en majorité condamnées à aller pointer à Pôle emploi ! Si le pire n’est jamais sûr, le meilleur non plus… »

Une solution désastreuse pour l’économie

Le remède ainsi proposé à ces inégalités, au terme d’une présentation de 800 pages de celles-ci, prend la forme d’un ISF annuel et mondial, ainsi que d’un impôt sur le revenu, ultraprogressifs.

À tel point que, d’après les calculs de Stefan Homburg, Professeur à l’Université Leibniz de Hanovre, à partir des propositions émises par Thomas Piketty, les plus aisés seraient assujettis à un taux de prélèvement global de… 330%.

De quoi les décourager de poursuivre une quelconque activité économique.

Le tout serait conçu selon le modèle de déclaration pré-remplie de tous les revenus et actifs détenus à travers le monde, système coercitif rendu obligatoire à tous les pays, sous peine de lourdes sanctions.

À titre illustratif, Frédéric Georges-Tudo prend l’exemple de l’introduction en bourse de facebook en 2013. Cette année-là, en appliquant les taux d’imposition proposés par Thomas Piketty, ce sont 14,2 milliards de dollars que Marx Zuckerberg aurait alors eu à payer. Soit 42 % de sa fortune théorique confisquée en une seule année ! Excusez du peu.

Dans ces conditions, qui serait assez fou pour continuer à fournir des efforts et prendre des risques ?

Et que se passerait-il si les créateurs de richesses et d’emplois stoppaient toute activité ?

Absurde.

Derrière une approche pseudo-scientifique, un projet politique tristement célèbre

Tel est le titre de la dernière partie du livre de Frédéric Georges-Tudo, qui présente ici les liens de parenté intellectuels entre Karl Marx et Thomas Piketty, tout en montrant ce qui les sépare sur les plans théorique et personnel.

S’il est relativement indulgent avec le premier, au bénéfice du doute quant à la sincérité de ses convictions de l’époque et l’ignorance qu’il pouvait avoir de ce qu’il allait advenir de ses théories, il l’est bien moins avec le second, dont il montre l’engagement politique manifeste dissimulé derrière son profil universitaire et le caractère manipulateur, voire « vicieux » des démarches, allant jusqu’à susciter la confusion entre inégalité et pauvreté, là où la seconde connait un recul, que traduit l’élévation incontestable des niveaux de vie de décennie en décennie.

« Adepte des séries longues, il est notamment au courant que le revenu moyen journalier aux États-Unis est passé de 3 dollars par jour en 1800 à environ 130 dollars aujourd’hui (en prix constants de 2008). Il sait aussi qu’au cours des deux siècles passés, cette prodigieuse accélération de l’histoire a profité à l’ensemble des citoyens des pays riches. Quel que soit son prisme mental, il ne peut nier que le niveau de vie de l’Occidental misérable de 2014 est astronomiquement supérieur à celui de son ancêtre de 1867 (année de publication de la première version du Capital). »

Et, face à la persistance de Thomas Piketty, selon les bons préceptes de la lutte des classes, à considérer les rémunérations des plus hauts dirigeants d’entreprise comme indues, Frédéric Georges-Tudo s’en prend à cette vision étriquée et dangereuse en montrant les dangers de ce type de ce raisonnement malsain et les déniant à travers de nombreux faits, chiffres et constats significatifs ou exemples concrets.

« La société égalitariste, magnifiée par Thomas Piketty, a été tentée à plusieurs reprises et dans de nombreux pays au cours du XXème siècle. Sachant qu’elle n’a engendré que misère, privation et désolation, nous devrions en être vaccinés à tout jamais. Las, la jalousie qui sommeille en chacun rend les peuples amnésiques. »

Et notre auteur de rapprocher les projets de Piketty des dérives décrites par Alexis de Tocqueville à travers la notion de despotisme démocratique.

Au total, on le voit, un ouvrage surprenant, qui nous en apprend beaucoup sur Thomas Piketty et les dessous de son Capital au XXième siècle.

Très instructif. Une excellente synthèse des nombreuses critiques qui commencent à s’accumuler à l’encontre de l’auteur d’un ouvrage sujet à caution à plus d’un titre.