« Pardons et chemins de pèlerinage en Bretagne » de Bernard Rio

Une invitation passionnante au voyage historique et spirituel autour des Pardons bretons.

Par René Le Honzec.

Bernard Rio Sur les chemins des pardons et pélerinages en BretagnePlus de 3 000 ans avant le Pharaon Pépi 1er, un peuple inconnu érigea sur la terre de Bretagne une pierre levée de 21 mètres de haut et de 350 tonnes (dimensions de l’obélisque de la place de la Concorde à Paris) sans que personne, depuis, ne sache le pourquoi du comment. Puis, plus tard, des milliers de « menhirs » de toutes dimensions y parsemèrent côtes et terres sans que l’on en sache beaucoup plus. De nos jours, des milliers de chapelles catholiques, toutes aussi éparses, proclament la continuité sacrée de la terre celtique. Mais là, ô lecteurs, vous avez le privilège d’avoir un guide talentueux à l’érudition transgenre pour vous initier aux mystères de ces édifices et sites ésotériques qui les accompagnent, cette fois Sur les chemins des pardons et pèlerinages en Bretagne. Bernard Rio, journaliste, écrivain, marcheur, tout aussi capable de vous conseiller sur Les beaux trekkings en Auvergne (Ouest-France 2013) que sur La chasse en Bretagne, en n’oubliant pas, par exemple, Les chemins de légende (Glénat, 2007). Mais il est d’abord un Initié, un barde qui conte et enseigne le Sacré dans ses écrits, véritables guides pour ceux qui veulent savoir sans se contenter de voir.

Cet ouvrage sur les Pardons poursuit une démarche intellectuelle, spirituelle et physique initiée avec La Bretagne des chemins creux (Sud ouest, 2005), reliques de paysages anciens, développée dans l’extraordinaire Voyage dans l’Au-delà, les Bretons et la Mort (Ouest-France, 2013) dans lequel l’auteur met en évidence les liens entre vivants et morts. Il poursuivit, tout en n’hésitant pas à choquer la bien-pensance, avec Le cul-bénit (Coop Breizh,2013), dévoilant une Bretagne érotique et amoureuse à travers une multitude d’images sculptées sur plusieurs milliers d’années, remontant du mégalithisme jusque de nos jours. Cette quête ininterrompue à laquelle vous convie Bernard Rio dépasse le cadre étriqué de la religion pour atteindre le Sacré au travers de la Tradition. La pierre des morts de la chapelle de Cléguérec est un vortex qui enlève l’âme du trépassé, le centaure lubrique de l’église de Saint Armel à Ploërmel situe l’homme entre la terre et le ciel et ramène à l’iconographie indienne du Véda, le chemin creux y est une matrice de l’esprit.

Et c’est en mettant vos pas dans les siens « Sur les chemins des pardons et pèlerinage en de Bretagne » que vous dépasserez la fête profane et chrétienne pour envisager le Temps sacré millénaire. Il faut savoir, ami lecteur, que le Pardon est une fête religieuse autour et dans un édifice dédié à la mémoire d’un des huit cents et quelques saints dont s’honore la Bretagne, sanctifiés par la dévotion populaire et séculaire à défaut de la reconnaissance de l’Église Romaine, qui n’en admet que… trois (Guillaume Pinchon 1247, Saint Yves 1347, Louis Grignon de Montfort, 1947). J’attends un siècle ou deux pour les cinq autres rajoutés au XXIème siècle par Jean-Paul II et Benoît XVI. C’est dire que la cohabitation a été, et reste, houleuse, particulièrement à partir du XIXème siècle. Après les pillages révolutionnaires, nombre de chapelles furent détruites sur ordre des monseigneurs évêques, apôtres de la francisation et de l’architecture sulpicienne : 80% des chapelles du diocèse de Rennes furent ainsi victimes du zèle apostolique. Déprécier les croyances populaires pour installer une culture institutionnelle : tel a été en effet le pari de la hiérarchie empourprée ces deux derniers siècles. Mais il en reste quelques milliers… dont nombre revivent une fois l’an pour le pardon. Ainsi en est-il dans ma paroisse, avec les pardons de Santez Berhed, Santez Anna Locmaria, Sant Laorans, Sant Nicolaz, longtemps derniers refuges de la liturgie en breton.

Mais relire et relier le pardon à une dimension mythologique plutôt qu’historique, c’est assurément lui restituer tout son sens, pas seulement une signification sociologique, morale ou allégorique. Hier, aujourd’hui, demain, le sens profond du pardon demeure intérieur. En Bretagne, sa fonction recouvre un usage moins exclusif et plus universel que la fête religieuse. Elle suppose des relations singulières et familières avec le sacré et une dévotion très personnelle à l’égard des saints protecteurs. Les pardonneurs s’adressent davantage au saint local qu’à Dieu le Père. Le propos s’annonce austère, la plume de l’auteur, à l’occasion facétieuse autant que savante, le rend passionnant, frôlant parfois le thriller métaphysique. Conçu en chapitre thématique, le livre vous donne une description vivante du pardon choisi au hasard de votre inspiration, avec sa ou ses localisations et dates, à travers toute la Bretagne et tout au long de l’année. Si donc vous aurez raté, hélas, le pardon des Cônards de Rimou, ou celui des aboyeuses de Josselin, de Hervé le barde, magicien et exorciste, vous pourrez toujours rejoindre les 20 000 et quelques pardonneurs de Sainte Anne, convertie en Ana, élue grand-mère de Jésus, Mamm Goz, élue patronne des Bretons le 26 juillet 1914, ou faire bénir votre bécane au pardon des motards de Porcaro (675 habitants à l’année, 30 000 le 15 août).

Vous pourrez surtout, une bolée de cidre à la main, réfléchir et méditer le livre de Bernard Rio, tout en suivant les rituels avec l’œil de l’Éveillé… Ainsi le modeste pardon de Locenvel, 17 juin, une centaine d’habitants, avec sa messe, sa procession jusqu’à la fontaine suivie du brasier du Tantad (feu de joie), permet à l’auteur de vous emmener visionner au-delà de Saint Envel, de son frère jumeau et de sa sœur Yuna, la mythologie indo-européenne la déesse de l’Aurore et les jumeaux divins de la tradition celtique, équivalents des Dioscures romains. Et chose extraordinaire, vous pourrez marcher sur les étoiles à la Grande Troménie de Locronan, 12 kilomètres de dévotion séculaire, répétée toute une semaine de juillet, tous les six ans, en alternance avec la petite Troménie. « Continuation à peine renouvelée d’un grand cérémonial préchrétien lié à la représentation du cycle calendaire, de la marche du temps et de l’alternance des saisons » (Donatien Laurent et Michel Tréguier). Et Bernard Rio de préciser : « Aux douze stations de la Troménie correspondraient les douze lunaisons de l’année. La configuration quadrangulaire se conformerait aux quatre grandes fêtes annuelles du calendrier celtique, ainsi qu’au tracé d’un temple antique orienté d’ouest en est… Le dieu Lug, Mercure celtique, aurait précédé l’ermite Ronan, saint breton. »

Quand j’accompagnais mon recteur au pardon de Sainte Brigitte en ma paroisse, avec la procession du quartier vers le Tantad qu’il allait allumer après l’avoir christianisé en le bénissant, j’en avais discuté avec lui : « René, je sais bien que derrière tout ça, il y a des relents de paganisme. Mais tous ces braves gens n’en savent plus rien, j’assume ma bretonnité, l’essentiel c’est de prier Dieu, et les voies du Seigneur sont impénétrables ». Et ensuite on allait boire notre coup avec tous les fervents pardonneurs du quartier, avant la kermesse suivie d’un fest noz qui permettait de récolter les sous pour retaper notre chapelle, si modeste qu’elle fut… Les livres initiatiques de Bernard Rio me confortent dans ma foi chrétienne en me rappelant le lent cheminement de mes ancêtres vers la Foi, l’enracinent dans les millénaires des mystérieuses religions mortes, qui, à l’instar des rayonnements de planètes défuntes qui continuent de nous parvenir chaque jour, nous éclairent par la grâce d’un guide cheminant sur les sentes du Savoir, faisant ressortir la lumière du passé à la lueur du présent.