Salaire minimum : ses effets à San Francisco

waterstones in London credits Paolo Margari licence (CC BY-NC-ND 2.0)), via Flickr.

Quand le petit commerce ferme à cause du salaire minimum et non de la concurrence…

Par Aurélien Chartier, depuis les États-Unis.

waterstones in London credits Paolo Margari licence  (CC BY-NC-ND 2.0)), via Flickr.
waterstones in London credits Paolo Margari licence (CC BY-NC-ND 2.0)), via Flickr.

Bien que la tendance générale se trouve davantage à la centralisation, la politique aux États-Unis continue à rester largement décentralisée, notamment par rapport aux pays européens. Il est courant d’avoir des lois spécifiques à un État, un canton voire une ville. Un des exemples les plus représentatifs est le salaire minimum, l’équivalent du SMIC français. S’il ne se situe qu’à un raisonnable $7.25 par heure au niveau fédéral, il est plus élevé dans de nombreux États ou villes. La Californie a ainsi un salaire minimum de $9 par heure, l’Oregon est à $9.25 et Washington à $9.47. Le choix de ces trois États dans mon exemple n’est pas un hasard : ils forment la côte Ouest des États-Unis, réputée pour être plus à gauche politiquement que le reste des États-Unis. On les surnomme d’ailleurs officieusement Left Coast, jeu de mots sur le fait qu’ils sont à la fois sur la gauche de la carte géographique et politique américaine.

C’est donc sans surprise qu’on retrouve ces États dans le top 5 des États ayant le salaire minimum le plus élevé (les deux autres étant le Vermont et le Connecticut). De plus, la plupart des grandes villes de ces États ont des lois locales élevant encore le salaire minimum et la tendance est nettement à la hausse sur ces dernières années. Ainsi, Seattle prévoit de l’augmenter de $9.32 à $15 d’ici la fin 2017, soit une hausse vertigineuse de plus de 50%. Du côté de Portland, on est passé depuis février à $15 pour les employés municipaux, le taux pour les autres salariés restant pour le moment à $9.25. Mercredi dernier, Los Angeles vient juste d’adopter une hausse du salaire minimum de $9 à $15 d’ici 2020. Enfin, San Francisco et Oakland se sont alignés à $12.25 avec une hausse prévue à $15 pour la première ville dans les trois ans qui suivent. On est donc ici en présence d’une expérience à grande échelle sur les effets du niveau d’un salaire minimum.

La suite de cet article se focalisera davantage sur San Francisco.

En effet, les résultats de cette augmentation commencent ici à se faire sentir après le vote de cette loi en novembre dernier, qui imposait déjà une augmentation de $11 par heure jusqu’au taux actuel. Début février, le quotidien The New Yorker, pourtant orienté à gauche, relatait les soucis de la librairie Borderlands qui envisageait de fermer suite à la hausse du salaire minimum rendant ce commerce « non viable financièrement si soumis à ce salaire minimum ». Pourtant, son propriétaire Alan Beatts se déclare ouvertement favorable à cette mesure tout en reconnaissant qu’elle l’oblige « mathématiquement à fermer sa librairie ». Le salaire de ces cinq employés, dont un seul à temps plein, compte pour 42% de ses dépenses, ce qui donne un impact énorme au changement de législation. Après avoir envisagé de nombreuses solutions, Alan Beatts finit par annoncer la fermeture de sa librairie, regrettant que les petits commerces ne soient pas soumis à un salaire minimum moins élevé que les moyennes et grandes entreprises.

Comme le reste de l’article le décrit, cette annonce irrita de nombreuses personnes considérant qu’elle laisse à entendre que la cause principale de la fermeture de la libraire est la hausse du salaire minimum, et non la compétition d’Amazon et des e-books. Cela reflète une incohérence fondamentale de la gauche américaine qui, tout en reconnaissant généralement qu’il y aura potentiellement une perte nette d’emplois sur le court terme, pense que les effets sur le long terme seront positifs grâce à l’augmentation du pouvoir d’achat des moins aisés. Or, cette vision macro-économique ignore le fait que les magasins indépendants seront touchés nettement plus que les chaînes par la hausse du salaire minimum. Ces mêmes magasins indépendants sont généralement prisés des personnes en faveur de cette hausse car ils les considèrent essentiels à la vie communautaire du lieu où ils vivent. On pensera bien entendu ici à la célèbre citation de Bossuet : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont il chérissent les causes. »

Plus récemment, le magazine conservateur National Review s’intéressait au cas de la librairie de comics Comix Experience qui existe depuis 1989. Son propriétaire et fondateur Brian Hibbs est depuis devenu un personnage important de ce milieu, tout en réussissant à rendre son magasin profitable chaque année depuis sa création. Ses premiers calculs indiquent cependant qu’il lui faudra obtenir une augmentation de ses bénéfices annuels de $80.000 pour rester profitable une fois le salaire minimum de San Francisco fixé à $15 par heure. Sachant que les comics américains ont leur prix imprimé sur la couverture, il lui est impossible d’augmenter ses prix. Rechignant à lancer une campagne de crowdfunding dans la lignée de Borderlands (à qui cette solution a offert un an de sursis), Brian Hibbs se montre amer sur cette hausse du salaire minimum.

« Bien qu’étant un progressiste vivant à San Francisco, je crois au capitalisme. J’aimerais qu’on laisse le marché régler ce problème. […] Nous sommes pour un salaire décent, un salaire minimum en principe…mais je pense qu’une loi qui ne vérifie pas que les gens puisse payer n’est pas la meilleure solution. […] Pourquoi empêcher deux personnes consentantes de s’arranger sur un salaire inférieur à x dollars de l’heure ? »

Restant fidèle à ces principes, Brian Hibbs a lancé un abonnement à un club dont les membres recevront chaque mois un comic sélectionné par son staff et seront invités à des soirées réunissant artistes et scénaristes de comics, le tout streamé afin d’attirer des membres vivant en dehors de la ville. Cette solution nécessite toutefois d’obtenir 334 abonnés dès juillet pour faire face à la prochaine augmentation du salaire minimum. On souhaitera bien entendu à cette initiative de réussir, la volonté entrepreneuriale de son créateur étant admirable.