Europe : la fin de l’élargissement ?

drapeau européen (Crédits : jeunes-europensdotorg vx_lentz, licence Creative Commons)

L’élargissement de l’UE n’est plus prioritaire aux yeux de ses dirigeants. Devons-nous nous en réjouir ?

Par Corinne Deloy
Un article de Trop Libre

drapeau européen (Crédits : jeunes-europensdotorg vx_lentz, licence Creative Commons)
drapeau européen (Crédits : jeunes-europeensdotorg vx_lentz, (CC BY-NC-SA 2.0) )

Constitutif du projet européen, l’élargissement est aujourd’hui au point mort. Au-delà des frontières de l’Union comme en son sein, le désir d’Europe s’émousse.

Un processus à l’arrêt

Dès son entrée en fonction, le nouveau président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a affirmé qu’aucune nouvelle adhésion ne serait signée sous son mandat à la tête de l’exécutif européen. L’Union a besoin de faire une pause dans son processus d’élargissement pour consolider ce qui a été fait à 28, a t-il dit, même si « les négociations continueront avec les Balkans occidentaux qui ont besoin d’une perspective européenne ».

Un temps, il a même été question que la mention de l’élargissement soit supprimée de la liste des attributions de la Commission et que seule subsiste la Politique de voisinage. Finalement, Johannes Hahn a bien le titre de commissaire de la Politique européenne de voisinage et des Négociations d’élargissement.

Néanmoins, les choses sont claires : l’élargissement ne constitue plus une priorité pour l’Union européenne. À ce jour, cinq pays demeurent toutefois candidats officiels à l’adhésion : la Turquie, le Monténégro, la Serbie, la Macédoine et l’Albanie. Les trois premiers ont officiellement ouvert des négociations d’adhésion.

La Politique européenne de voisinage est née au début des années 2000, en raison d’une part des craintes que faisait peser l’éventualité d’une instabilité à la frontière Est de l’Union après l’intégration prévue de douze nouveaux États majoritairement issus d’Europe centrale et orientale et, d’autre part, de la capacité limitée de l’Union à intégrer de nouveaux membres.

La Politique de voisinage concerne aujourd’hui seize pays (ou entité) : Arménie, Azerbaïdjan, Biélorussie, Géorgie, Moldavie, Ukraine, Algérie, Autorité palestinienne, Égypte, Israël, Jordanie, Liban, Libye, Maroc, Syrie et Tunisie.

Si elle va au-delà du simple partenariat, elle ne garantit nullement une adhésion future. « La Politique de voisinage, c’est tout sauf les institutions » disait le président de la Commission européenne (1999-2004) Romano Prodi. Elle permet à l’Union d’entretenir un désir d’Europe dans son voisinage proche, une action nécessaire sous peine de voir les États qui le constituent se marginaliser et d’assister au développement d’une Europe à plusieurs vitesses.

Le mauvais procès fait à l’élargissement

L’élargissement est constitutif du projet européen de 1957. La dynamique d’ouverture à d’autres pays est donc essentielle et d’ailleurs inscrite dans l’article 1 du traité sur l’Union européenne1.

Depuis 1969, date du premier élargissement, l’opposition entre élargissement et approfondissement, vu comme le préalable obligatoire à tout élargissement, a toujours figuré au cœur des débats lors de l’accueil de nouveaux États membres. Depuis 2006, la capacité d’absorption de l’Union, à savoir son aptitude à assimiler de nouveaux membres sans que cela nuise à son fonctionnement ou aux objectifs politiques établis par les traités européens, doit être prise en compte lors de tout nouvel élargissement. La question porte donc désormais moins sur le désir d’Europe des pays des Balkans que sur la capacité de l’Union à les recevoir en son sein.

Le bilan des élargissements passés est largement bénéfique. Les derniers en date – qui étaient en quelque sorte inéluctables et qui ont ancré les anciens pays communistes dans la démocratie et l’État de droit et permis d’unifier l’Europe pour la première fois de son histoire – constituent l’une des plus belles réussites de l’Union.

Contrairement à ce que l’on entend parfois, aucun lien ne peut être fait entre la crise économique que nous traversons depuis 2008 et l’élargissement. Les États qui ont dû recourir à l’aide internationale sont d’ailleurs des membres de longue date (Irlande, Portugal et Grèce, après 34 ans d’appartenance, cette dernière ne dispose toujours pas d’un État qui fonctionne) alors que les plus récents, à l’image de la Lettonie, ont su gérer seuls et au prix d’importants sacrifices leurs difficultés financières.

Faire porter à l’élargissement le poids des difficultés, voire des échecs, de l’Europe est lui faire un mauvais procès tant le problème de l’Union réside moins dans son hétérogénéité que dans son organisation politique aujourd’hui principalement aux mains des États, ce qui complique la prise de décision et bloque toute évolution.

Un désir d’Europe émoussé

Du côté des opinions publiques, le désir d’Europe est également très émoussé. Dans la partie orientale de l’Europe, les opinions publiques sont de moins en moins enthousiastes à l’idée de voir leur pays intégrer l’Union dont ils attendent pourtant beaucoup (trop ?). En Serbie, si l’ensemble des élites voient désormais l’avenir de leur pays au sein de l’Union, la population se montre de plus en plus sceptique. L’euroscepticisme, jadis apanage des nationalistes et des extrêmes de droite comme de gauche, est désormais partagé par une partie de la population.

L’entrée de la Croatie 2013 comme l’ouverture des négociations avec la Serbie ont pourtant permis de tourner la douloureuse page des guerres de l’ex-Yougoslavie et de consacrer le retour des Balkans, région marquée au fer rouge par la question nationale, au sein de la démocratie. L’Union a ainsi poussé Belgrade à normaliser ses relations avec ses voisins et à entamer un rapprochement avec le Kosovo.

L’Europe n’attire pas plus au Nord. L’Islande vient d’ailleurs de décider de retirer sa candidature. Un temps attiré par la protection que pouvait représenter Bruxelles, Reykjavík, fortement secoué par la crise économique, avait engagé un processus d’adhésion. La très forte dépréciation de la couronne islandaise qui a dopé les exportations (et le tourisme), le problème jugé insoluble de la modification des quotas de pêche en cas d’adhésion (43% des exportations de l’île sont des produits de cette activité) et enfin la crainte de la technocratie européenne et notamment d’une perte d’identité dans un ensemble de plus de 500 millions de personnes (l’Islande compte 323 000 habitants) ont finalement eu raison de ce désir d’Europe de la gauche islandaise qui n’a d’ailleurs jamais été partagé par la majorité de la population2.

Reste la Turquie qui a longtemps manifesté le désir de rejoindre l’Europe mais où le soutien à l’intégration européenne est aujourd’hui en forte baisse : à l’automne 2014, moins d’un tiers des Turcs (29%) estimaient que l’appartenance de leur pays à l’Union serait une bonne chose (- 10 points par rapport au printemps précédent) et 36% considéraient que leur pays bénéficierait de son appartenance à l’Union européenne (- 14)3.

Au sein des États membres, l’élargissement fait également de moins en moins recette. Seuls quatre Européens sur dix (40%) se déclarent favorables à un nouvel élargissement, dont seulement un quart des Français (26%) et un cinquième des Allemands (21%)4. Cette hostilité prend appui sur la faiblesse de l’Europe qui, plus étendue, serait plus hétérogène, par conséquent difficilement gouvernable et moins en mesure de protéger ses citoyens.

Il est certes difficile de susciter le désir quand on est soi-même en plein doute sur sa propre identité et sur ce que l’on souhaite devenir.

 

Sur le web

  1. « Le présent traité marque une nouvelle étape dans le processus créant une union sans cesse plus étroite entre les peuples de l’Europe, dans laquelle les décisions sont prises dans le plus grand respect possible du principe d’ouverture et le plus près possible des citoyens », article premier du traité sur l’Union européenne.
  2. En mai 2014, 37% des Islandais se disaient favorables à l’entrée de leur pays dans l’Union, le chiffre le plus élevé jamais enregistré.
  3. Eurobaromètre Standard 82, L’opinion publique dans l’Union européenne, automne 2014.
  4. Eurobaromètre Standard 73, L’opinion publique dans l’Union européenne, printemps 2010.
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