Mea culpa

KIosque à journaux avec Le Monde (Crédits : MPhotographe, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

Slate et Le Monde m’ont permis de prendre conscience d’une erreur dans un précédent article, en déployant au passage la profondeur d’analyse qui les caractérise. Mea culpa, et merci à eux.

Samedi dernier, je publiais sur Contrepoints un éditorial intitulé « Non au parachute doré des élus ». Cet article contenait des informations erronées ; dès que nous en avons eu connaissance, la rédaction et moi-même avons rectifié le tir en supprimant l’article. Je présente mes excuses aux lecteurs pour les avoir induits en erreur.

Plusieurs médias ont mis en avant les erreurs de l’article, et il faut les en remercier. Slate.fr a été le premier à réagir. Puis ce fut, plus récemment, le tour du Monde, qui est allé jusqu’à mettre un lien vers une archive de l’article paru sur Contrepoints. Merci à eux, donc, pour leur zélée vigilance ; ils ont pris la peine de rectifier une information qu’ils n’avaient initialement pas couverte du tout.

Pour avoir aimablement pointé l’erreur de Contrepoints, ils n’en ont pas moins oublié de citer le média qui constituait la source de mon éditorial : Le Figaro. Un oubli tout à fait anodin, à n’en pas douter.

Concrètement, les députés n’ont pas voté un parachute doré pour l’ensemble des élus, mais une indemnisation de fin de mandat pour certains élus locaux. Pour Le Monde, cela change tout, et le journal apporte d’éclairantes précisions.

Grâce au texte, les élus locaux toucheront pendant plus longtemps une « indemnité différentielle », même s’ils retrouvent une activité professionnelle1. Et cette activité professionnelle leur est garantie, puisque les fonctionnaires réintègrent automatiquement l’administration et que les entreprises sont contraintes de réintégrer les employés qui font le choix de s’engager en politique.

Cette indemnité prolongée n’est donc ni plus ni moins qu’un cadeau fait aux élus locaux, un privilège de plus octroyé aux élus par les élus. L’article était erroné dans la lettre, mais pas dans l’esprit. Et il est surprenant que Slate et Le Monde, si prompts à relever une erreur, n’en profitent pas pour faire le point sur les différents privilèges dont bénéficient les élus : outre des rémunérations élevées, ils bénéficient par exemple de retraites très confortables à des conditions avantageuses, de logements de fonction pour certains, de nombreux services mis à leur disposition et de budgets importants pour leurs bonnes œuvres et le recrutement de collaborateurs qu’ils choisissent souvent parmi leurs fidèles, leurs proches et leurs familles.

Et tout cela est apparemment tout à fait normal aux yeux de nos pointilleux journalistes. Il faut dire que les élus leur accordent, à eux aussi, quelques avantages : Le Monde reçoit des millions d’euros de subventions chaque année. Ses actionnaires n’auraient bien évidemment pas les moyens de débourser une telle somme, et le principe même de cette subvention ne pose bien entendu aucun problème de déontologie et d’éthique à nos amis journalistes – qui bénéficient d’ailleurs d’une confortable niche fiscale. 7 650 euros par an, tout de même. Mais il n’y a absolument aucun risque – aucun, vous dis-je – que des journalistes partiellement rémunérés par l’État2, dont l’employeur est subventionné par l’État, soient biaisés et se montrent sélectivement pointilleux.

Un citoyen objectif pourrait cependant légitimement se demander si une carrière politique doit automatiquement donner droit à tant de privilèges, et s’interroger sur l’esprit d’une loi qui vient les renforcer alors que de plus en plus de Français sont au chômage, que l’endettement déjà colossal et les impôts déjà écrasants continuent d’augmenter. Renforcer les privilèges des élus est-il dans ces conditions une saine priorité budgétaire ?

Cette extension de l’indemnité de fin de mandat vient renforcer les différences de traitement entre citoyens. Les indépendants, par exemple, n’ont pas non plus accès à Pôle Emploi ; leur régime de protection sociale est bien moins favorable, pour un coût bien plus élevé, que celui – par exemple – des fonctionnaires.

La presse française est massivement subventionnée, au nom de la pluralité et de son rôle crucial de contre-pouvoir. Les journalistes qui y travaillent bénéficient de niches fiscales avantageuses. Et ils choisissent de jouer à plein leur rôle de contre-pouvoir en défendant des choix budgétaires plus que douteux qui renforcent l’inégalité entre citoyens devant la loi. Surtout si cela passe par la mise en avant d’erreurs occasionnelles commises par des médias réellement indépendants.

Il faut dire que nous n’avons pas les mêmes valeurs : Contrepoints refuse toute subvention et exprime une réelle pluralité d’opinions. Nous n’avons pas non plus fait les mêmes erreurs. Tout le monde ne peut pas annoncer par erreur la mort de Martin Bouygues et une libération d’otages, ou détruire en toute décontraction 50 000 clichés photographiques perdus à jamais.

Toujours est-il que Le Monde tient à informer ses lecteurs que les élus locaux seront désormais sanctionnés en cas d’absentéisme, sans offrir une nécessaire mise en perspective : lorsque de telles sanctions ont été imposées aux sénateurs, elles n’ont pas réellement été mises en pratique.

Sans se demander non plus si la réintégration forcée d’un salarié dans son ancienne entreprise après 12 ans d’absence est réellement justifiée par le fait que l’élu puisse tout simplement choisir de conserver son contrat pendant la durée de son mandat, alors que les autres citoyens doivent bien souvent choisir entre leur engagement et leur carrière. Et sans préciser, par exemple, si l’élu n’exerçant plus son activité accumule tout de même des droits à la retraite.

Sans se demander si l’engagement politique est une cause si digne et noble qu’elle donne le droit à ceux qui l’embrassent de retrouver automatiquement leur emploi après leur mandat, qu’ils soient fonctionnaires ou salariés du privé, alors que nos voisins allemands et britanniques ne concèdent pas les mêmes largesses – et ont imposé aux fonctionnaires de démissionner pour mener à bien leur mandat.

Il semble donc admis, pour nos sympathiques journalistes, que les candidats à une élection aient aussi droit à un congé pour faire campagne aux frais de la princesse – une fois de plus, s’engager pour une autre cause requiert d’investir son propre temps. Qu’après son mandat, l’élu défait soit non seulement assuré de retrouver son emploi, mais bénéficie en plus d’une indemnité pour éviter un retour trop brutal à la réalité salariale du Français moyen. Il semble admis, en somme, que les élus soient des privilégiés, quitte à ce que les avantages de la fonction suscitent plus de vocations que les idées.

Que les citoyens soient donc rassurés : les journalistes (bénéficiant de niches fiscales) travaillant dans les journaux (subventionnés) de notre beau pays ont heureusement relevé l’erreur factuelle dans mon édito, ce qui leur permet, sans même en avoir l’air, de défendre bec et ongles les privilèges des élus. Merci à eux.

  1.  À condition que leur salaire soit inférieure à leur rémunération en tant qu’élu.
  2. La niche fiscale leur apporte un complément de rémunération nette par rapport au salarié moyen.
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