Préférence pour le chômage c. tyrannie majoritaire : le dilemme français

Coq (Crédits : Olibac, licence CC-BY 2.0), via Flickr.

Contre le chômage de masse, comment expliquer que l’on fasse si peu, si tard et si « compliqué » ?

Par Christophe de Voogd.

coq credits olibac (licence creative commons)
coq credits olibac (licence creative commons)

 

13 000 chômeurs de plus en février ! Et pourtant, le moins que l’on puisse dire est que la nouvelle ne fait pas les grands titres ni le « buzz » sur les réseaux sociaux. Effet de lassitude ou de résignation devant la hausse continue du nombre de demandeurs d’emploi depuis bientôt 4 ans ? En partie sans doute : la nouvelle n’est justement pas « nouvelle » ! Mais plus que cela, n’avons-nous pas là l’aveu involontaire d’une certaine indifférence, malgré les protestations rituelles, vis-à-vis du phénomène ? Il faut bien admettre qu’il y a une « préférence française pour le chômage ».

Elle se traduit par de nombreuses réalités qui conjuguent leurs effets négatifs : lourdeur ubuesque du code du travail, fiscalité confiscatoire et poids des charges sociales, dysfonctionnements du système éducatif, formation professionnelle dévoyée dans son contenu et ses destinataires et régime d’indemnisation du chômage qui désincite à la reprise d’activité. Sans oublier les insuffisances de Pôle emploi, submergé par la tâche. Autant de facteurs qui expliquent le haut niveau du chômage aussi bien structurel que conjoncturel en France, en particulier celui des jeunes et des seniors – avec une aggravation peu remarquée depuis mai 2012 – alors même que l’ensemble de la zone euro voit la situation s’améliorer depuis 18 mois.

Consensus impuissant

Le consensus est quasi-unanime et alimente notes, rapports, et autres recommandations depuis des lustres, sans que le système soit corrigé, sauf à la marge. À quoi il faut ajouter l’un des grands maux nationaux, dans ce domaine comme dans les autres, l’instabilité réglementaire qui paralyse les anticipations positives et incite au mieux les acteurs sociaux à l’inaction : voir la fin du bouclier fiscal ou de la défiscalisation des heures supplémentaires. Et que dire des mouvements de yoyo sur les charges sociales ? Après tout, quelle garantie les chefs d’entreprise ont-ils que le fameux « Pacte de responsabilité », à peine entré en application, soit respecté jusqu’à son terme ? Quelle garantie qu’il ne soit pas, au moins en partie, sacrifié sur l’autel d’un rapprochement avec les Verts ou les Frondeurs ? Et nous allons tout de suite voir que la nouvelle hausse de février va relancer la demande d’une « autre politique » !

On remarquera que tous ces exemples sont empruntés tant au bilan de la droite qu’à celui de la gauche, la deuxième ayant simplement poussé les logiques contreproductives à l’extrême. La vraie question devient alors la suivante : non pas ce qu’il faudrait faire contre le chômage de masse, car tout le monde le sait (même les adversaires de toute réforme !) mais comment expliquer justement que l’on fasse si peu, si tard et si « compliqué » ?

« Tyrannie de la majorité »

La pensée libérale nous donne une clef décisive pour comprendre le phénomène : celle de la « tyrannie de la majorité » analysée par Constant, Tocqueville et John Stuart Mill :

« La volonté du peuple signifie en pratique la volonté du plus grand nombre ou de la partie la plus active du peuple : de la majorité, ou ceux qui parviennent à s’imposer en tant que majorité. Il est donc possible que les « gens du peuple » soient tentés d’opprimer une partie des leurs ; aussi est-ce un abus de pouvoir dont il faut se prémunir au même titre qu’un autre. C’est pourquoi il demeure primordial de limiter le pouvoir du gouvernement sur les individus, même lorsque les détenteurs du pouvoir sont régulièrement responsables devant la communauté, c’est-à-dire devant son parti le plus fort1 ».

Application à la politique de l’emploi : dans un pays où 80% de la population salariée est en CDI, où plus de 5 millions de personnes sont fonctionnaires et où de nombreuses professions indépendantes sont réglementées, c’est-à-dire protégées, l’immense majorité de la population n’a a priori pas intérêt à remettre en cause les « avantages acquis » pour le bien des 15 à 20% exclus du marché du travail. On sait que le libéralisme considère que l’économie politique mobilise avant tout des intérêts et que parier sur la vertu des hommes relève d’une utopie dangereuse. Nul cynisme dans cette attitude mais un pragmatisme de bon aloi, un constat peu discutable sur les comportements humains dominants, dont l’ignorance ne peut conduire qu’à la désillusion ou à la dictature.

Mais alors comment sortir de cette fatalité ? La loi de la majorité étant celle-là même de la démocratie, la cause paraît entendue. De fait, elle explique l’inertie des dirigeants depuis 20 ans en matière de lutte contre le chômage. Pourtant nos principaux partenaires ont su, eux, réformer en profondeur leur fonction publique et leur marché du travail ; comme ils ont su baisser fortement le poids des dépenses publiques. Or ils sont, pour le moins, aussi démocratiques que nous…

Le paradoxe s’explique d’abord par des considérations culturelles, et notamment par un rapport à l’État et à la politique en général forts différents des nôtres : pragmatisme contre idéologie, décentralisation contre règle unique, culture de l’expérimentation contre sacralisation de la loi, confiance entre citoyens contre guerre civile larvée ; enfin et surtout, primat de la société contre primauté de l’État.

Voilà qui assombrit encore, dira-t-on, les perspectives de redressement de notre pauvre France ! Voilà en tout cas qui explique notre retard et notre aveuglement. Il reste toutefois qu’une ouverture est possible, qui commence à se manifester dans l’opinion.

L’intérêt oui, mais bien compris !

Cette ouverture réside justement dans l’accord entre les intérêts bien compris (et non les intérêts apparents) et la logique majoritaire : dès lors en effet que la majorité prend conscience que ses propres intérêts sont menacés par les rigidités du système, elle peut être disponible pour la réforme. Facteurs objectifs, comme la montée foudroyante du travail précaire qui commence à entamer sérieusement le socle des « établis » ; et facteurs subjectifs, comme l’inquiétude croissante des parents (et des grands-parents !) pour l’avenir de leurs jeunes, se conjuguent ici. L’évolution très sensible et très rapide de l’opinion française sur des enjeux majeurs comme le rôle de l’entreprise, les dépenses publiques ou la fiscalité montrent les prémisses de cette prise de conscience indispensable. La France présente ainsi à la fois les mêmes signes de déclin et les mêmes signes encourageants que les Pays-Bas des années 80, le Canada ou la Suède des années 90, ou l’Allemagne au moment des réformes Schroeder. Avec juste 10 à 30 ans de retard…

Pédagogie et courage politiques

À une double condition cependant, que nous rappellent ces précédents : que les responsables s’emploient à une pédagogie de la réforme, claire et sans relâche et renoncent au faux-semblant idéologique et au clientélisme (le premier servant de paravent au second). D’où la deuxième exigence, dont l’histoire de France, de Mendès à de Gaulle, de Pompidou à Rocard en passant par le premier VGE, a montré qu’elle pouvait exister : le courage politique. Là aussi, signe des temps, quelques figures commencent à se dessiner dans le paysage politique qui ne manquent ni de lucidité ni de cran…Nul besoin de vertu particulière ni de caractère d’exception : après tout, il se pourrait bien, il est même nécessaire, pour poursuivre dans la même logique de l’intérêt bien compris, qu’une classe politique discréditée ait, elle aussi, intérêt à faire preuve de courage.

« La tentation conservatrice »

Faute de quoi, c’est une autre hypothèse qui pourrait se réaliser : inquiets devant leur perte, ou leur crainte de perte, de statut et de revenus, les différents groupes de la majorité sociologique risquent de se repasser le mistigri de la crise, se disputant les ultimes lambeaux de l’État-Providence, au risque du déchirement complet d’un tissu social bien fragile. La multiplication des revendications catégorielles depuis deux ans montrent que le scénario n’a rien d’hypothétique.

Cette « tentation conservatrice » est bien réelle. Elle transcende les clivages politiques, la gauche, où les réformateurs véritables sont ultra-minoritaires, rivalisant avec le Front National pour ne rien changer. Le refus de la première de toucher à son socle électoral, le secteur public au sens large, en faisant porter l’essentiel de « l’ajustement » comme disent joliment les économistes, sur le secteur privé et les chômeurs, réduit sa prétention à combattre « les inégalités » à ce qu’elle est : un artifice rhétorique. À ce « social-conservatisme », d’autant plus fort que l’on est plus « à gauche », répond le « national-conservatisme » de l’extrême droite. Il serait peut-être temps de s’aviser, lorsque l’on veut combattre la montée du FN, que sur tous les sujets, c’est ce national-conservatisme qui le définit. Mais le conservatisme traversant tous les partis, y compris à droite, ils rechignent tous à faire un tel diagnostic du « principal ennemi ». Car ce diagnostic pourrait bien leur revenir en boomerang…

Sur le web

  1. John Suart Mill, De la liberté, introduction.