La vertu de politesse

Quel est le rôle de la politesse dans la formation des communautés humaines ?

Par Emmanuel Brunet Bommert.

The Honorable Henry Fane with Inigo Jones and Charles Blair credits Thomas Hawk (CC BY-NC 2.0)
The Honorable Henry Fane with Inigo Jones and Charles Blair credits Thomas Hawk (CC BY-NC 2.0)

 

Bien des lois n’ont pas besoin de rédacteurs, pour s’appliquer de tout leur poids à l’humanité entière. Il en va ainsi de la politesse, des mœurs et des usages. Ils nous viennent du fond des âges et ont traversé le temps avec bien peu d’altération, si l’on compare à l’état déplorable qu’arborent les concepts les plus délicats de nos religions, après seulement quelques millénaires.

S’ils sont aussi tenaces, c’est que les usages ont une importance dans la formation de nos sociétés. Les coutumes sont l’incarnation de l’habitude, la répétition continue d’une façon bien particulière d’agir, maintenue dans l’unique objectif d’engendrer et d’entretenir la confiance. Car s’il y a une chose difficile, pour les mammifères et notamment notre espèce, c’est bien la vie sociale : nous donnons toujours très peu crédit aux intentions de nos voisins. Ils sont, à nos yeux, la principale menace à notre survie bien avant d’évoquer des alliés.

En conséquence, pour qu’une cité puisse se former, croître et apporter la prospérité à ses membres, ils doivent pouvoir s’astreindre par un certain nombre de limites. En tant que personne, « Paul » doit pouvoir montrer qu’il n’est pas une menace à « Jack », avant d’espérer que s’établisse une relation réciproque. Les salutations, l’intérêt porté à l’état de santé, la tolérance vis-à-vis des imperfections, sont autant de manières de créer un espace apaisant, suffisamment confortable1 pour qu’une conversation soit possible. Sans quoi, la tendance naturelle de notre espèce à la méfiance prendrait rapidement le dessus.

Nous avons bien plus à voir avec le hamster qu’avec la fourmi, sur ce point. Une expérience simple, bien qu’assez cruelle, nous permet d’estimer à quel point ce sympathique rongeur est même exemplaire du comportement de la vie terrestre : prenez en deux, enfermez les dans une même cage et attendez quelques minutes. La tendance ira presque toujours vers l’agression. C’est l’héritage de générations de penseurs, d’une profonde naïveté, qui nous font imaginer les autres animaux comme autant de créatures douces et charmantes, dont nous serions dès lors la plus perverse exception.
Toutefois, l’opinion inverse est tout aussi éloignée de la vérité, car l’on s’imagine dès lors que les gens malfaisants ne font pas appel à leur conscience, un trait propre de l’humain. Quelle autre idée reçue bien nuisible ! L’être malintentionné n’agit pas malgré sa bonne volonté ni n’est perverti par une quelconque force invisible, qui le dédouanerait de ses actes. C’est bel et bien par dessein que l’action la plus terrible s’accomplit. Le petit criminel, comme le plus monstrueux des hommes, agit conformément à ce qu’il désire. Il s’accomplit volontairement en faisant appel à sa conscience, sans laquelle il serait bien incapable de s’affranchir de la nature lorsque vient le temps de préméditer l’action.

Une société qui évolue devient inévitablement intellectuelle, puisque sa population grandissante voit émerger d’autant plus de penseurs, en son sein. Cependant, ces derniers se montrent bien plus sensibles aux imperfections neurologiques, du fait que le développement de la conscience implique d’extraordinaires contreparties, du côté de l’esprit. Ces difformités prennent des aspects aussi divers que nombreux, pouvant conduire parfois jusqu’au rejet total de certains comportements, au motif qu’ils gênent la création. C’est pourquoi le dialogue entre les lettrés se fait de plus en plus marqué par les manières, avec le passage du temps, formant une série d’usages construits pour sauvegarder le confort nécessaire au créateur.

Ces coutumes, imitées de ceux qui côtoient les gens de l’esprit, finirent par pénétrer la société au point de devenir des habitudes ancrées : c’est ce que nous appelons les « mœurs ». Plus encore que les lettrés, les guerriers y contribuèrent aussi, par leur façon d’estimer autant la valeur que l’hostilité. Alors même que les artisans prirent habitude de juger ce qui est convenable à l’usage de ce qui ne l’est point, par des agissements encore plus significatifs et distincts.

Ces groupes, auparavant séparés, furent forcés par la croissance de la population à vivre au sein d’une cité unique. On dit alors que leur environnement s’est fait « cosmopolite » : un monde aux multiples usages. Car c’est à force de devoir communiquer entre eux que ces réseaux sociaux finirent par s’échanger leurs habitudes.

L’on nomme ce socle formé par les usages une « tradition », base de ce que nous désignons comme étant la « culture », qui fait d’une société une civilisation à part entière. Elle est comme une série de règles, formées par la répétition d’agissements, manière de faire des intellectuels et des artisans, qui permettent de distinguer la façon de raisonner d’une peuplade par rapport à une autre. Elle est équivalente, pour la cité, de ce que la « nature humaine » est à notre espèce.

Cependant la politesse et par extension la tradition, n’a pas pour seul objectif d’établir la confiance entre les personnes : elle favorise aussi l’estime de soi et le réconfort. Elle est messagère d’habitudes qui permettent l’élimination de la frustration face à ce qui nous est inconnu ou s’avère immuable. Les cérémonies funéraires, les mariages, ainsi que toutes les autres célébrations sont autant de coutumes conçues pour rétablir la confiance, devant les événements qui se trouvent en dehors de notre contrôle. Ces habitudes sont autant héritières de nos superstitions forgées, que l’expression sincère d’une volonté de surpasser un traumatisme. Elles sont autant de réactions de la conscience face aux choses qui lui sont inaccessibles.

Même venant de l’époque la plus primitive, l’être humain comprend ce qu’implique la mort, il peut concevoir que ce qui est valable pour son semblable le sera aussi, un jour, pour lui. Cette frustration pourrait conduire à son autodestruction, si elle n’était pas régulièrement apaisée. Les funérailles sont de ces nombreux rituels conçus pour aider à libérer la frustration que nous avons face à notre propre mortalité, lors d’une célébration.

Si nous répondons à la peur par un tel enthousiasme, c’est que nous n’avons pas de solution à lui apporter : nous devons accepter la réalité, sans pouvoir la comprendre. Alors, plutôt que de nous retrouver engloutis par la terreur, nous la brandissons au-dessus des ténèbres par une célébration et, ainsi, nous la mélangeons avec le reste de notre existence au point de l’y dissoudre.
La frayeur, face à l’oubli, motive la plupart de nos folklores : le choix de reposer avec une sépulture naît de la volonté qu’ont les survivants d’inscrire les défunts dans l’immortalité de la pierre, les rendant ainsi inoubliables. C’est moins la décision du disparu, que la crainte des vivants d’être eux-mêmes oubliés qui motive une telle attitude. Si elle n’est pas occasionnée par la perte, la tradition établit une sorte de « continuité de la confiance ». Elle est semblable à un témoin quant à la stabilité du passé et, par-là, s’introduit comme une preuve que les relations futures resteront emprunte du même succès, pourvu qu’elles s’inscrivent dans le même héritage.

La confiance, la peur quant à l’oubli ou la mort sont des spécificités typiques de la conscience. Les sociétés animales, pourtant composées de créatures pensantes, n’ont ni tradition ni culture, de ce fait : seule la conscience conduit à la peur d’une chose qui n’a pas d’incidence immédiate ni d’importance objective.

Notre esprit est mécanique, dans son fonctionnement : il voit le monde en séries d’instructions. Nos émotions les plus intimes nous viennent de la tentative de communication qui s’opère entre la conscience d’un côté et l’esprit de l’autre. Ce dernier, bien incapable de matérialiser les informations sous la forme d’un langage symbolique, réagit en renvoyant des stimulations variées. Ce qu’il considère dangereux, il le rejette, tout en incitant ce qu’il estime nécessaire.

La conscience, qui assimile parfaitement les notions élémentaires telles que le plaisir ou la souffrance, s’est brodée tout un « vocabulaire » avec l’intensité de ces quelques sensations basiques : ce furent l’amour, la haine, la peur, l’espoir, l’attachement, etc. qui en résultèrent. Tout ce que nous considérons comme la marque même de notre humanité, que nous plaçons sur un tel piédestal qu’elle en devient une drogue, n’est que le résultat d’une communication imparfaite entre deux fonctions neurologiques aux constitutions contradictoires.

L’esprit aspire à protéger le corps et la loi sur lequel il est bâtit, alors que la conscience se trouve libre d’enfreindre les lois de son propre fonctionnement. Cependant, le fait qu’il soit incapable d’une communication allégorique n’implique pas qu’il en soit plus faible pour autant. Le corps, tout entier, n’est qu’une part de cet esprit : il sert son fonctionnement et réciproquement. La dualité « corps et esprit » est vide de sens, face à l’opposition formée entre l’esprit et la conscience.

Nous disons de l’animal qu’il est hostile à la raison : c’est faux, il applique parfaitement le code qui le compose et respecte scrupuleusement sa propre nature. Nous le supposons incapable d’un tel trait, car inapte à la communication avec notre espèce. Cependant, il se nourrit, se développe et s’étend, sans se poser lui-même comme une menace permanente à son propre comportement biologique. Alors que l’être conscient s’avère bien peu sensé, en comparaison, du fait qu’il peut enfreindre les règles qui le constituent, même par accident.

La raison, telle que nous la comprenons, est cette capacité qu’a notre esprit à fonctionner en harmonie avec la conscience. La bienséance, définie comme une nécessité construite pour combattre l’irrationnel de notre propre fonctionnement, est donc un caractère exclusif aux sociétés basées sur la conscience.

  1.  C’est aussi l’une des raisons du calme admirable des grandes sociétés aux temps modernes : le confort rend les populations bien moins promptes à l’hostilité réciproque. Il suffit cependant de la moindre altération, quant à la qualité de vie, pour qu’elles redeviennent méfiantes et hostiles.