House of Cards : une troisième saison en demi-teinte

Moins cynique et plus réaliste que par le passé, House of Cards semble plus en phase avec le monde politique réel, mais cela lui fait perdre également plusieurs de ses points forts.

Par Aurélien Chartier.

The man in the shadow credits JE Branch (CC BY-NC-ND 2.0)
The man in the shadow credits JE Branch (CC BY-NC-ND 2.0)

 

House of Cards est en quelque sorte un symbole. Habituellement chasse gardée des chaînes télévisées nord-américaines, les séries TV grand public commencent à être produites directement par les sites de streaming. Si Netflix a commencé timidement avec Lilyhammer, une série relativement peu connue, le site de streaming a ensuite frappé un grand coup avec ce remake d’une mini-série britannique culte. Réunissant un casting prestigieux (Kevin Spacey et Robin Wright dans les rôles principaux, mais également Kate Mara et Corey Stoll), la série montre dès ses débuts une qualité de production excellente, une intelligence d’écriture des scénarios et un rythme haletant. Le succès rencontré par House of Cards est le précurseur d’autres séries produites par Netflix (Orange is the new black, Marco Polo, Unbreakable Kimmy Schmidt…). À tel point qu’aux États-Unis, des fournisseurs d’accès Internet (Comcast) et des chaînes traditionnelles (HBO) commencent à se lancer dans ce nouveau marché lucratif du streaming en ligne. Mais ceci est une autre histoire.

Du côté de House of Cards, on atteint l’âge de maturité, avec une troisième saison où on avait du mal à voir dans quelle direction les scénaristes allaient maintenant pouvoir se tourner. Les deux premières saisons avaient en effet été centrées sur l’ascension au pouvoir de Frank Underwood, d’abord au poste de vice-président à la fin de la saison 1, puis de président à la fin de la saison 2. Difficile de continuer dans la même dynamique à présent que l’anti-héros du show occupe le poste le plus important du monde politique américain. De plus, si les deux premières saisons avaient été en partie marquantes par des personnages antagonistes diaboliquement calculateurs (notamment le milliardaire Raymond Tusk), on peinait à voir qui allait pouvoir s’opposer à Frank maintenant qu’il occupe la Maison Blanche. Ces craintes ne sont qu’en partie résolues par cette saison 3, notamment pour la simple raison que le show s’oriente dans une nouvelle direction, malheureusement pas encore assez approfondie pour s’en faire un avis définitif.

Tout d’abord, la saison 3 a l’intelligence de sauter les mois suivant l’investiture du nouveau président, l’équivalent de la période de grâce de l’autre côté de l’Atlantique. On arrive donc au moment où sa popularité est au plus bas et où Frank doit se relancer dans la perspective des élections présidentielles de 2016. Le Parti Démocrate décide alors de soutenir un autre candidat pour ces élections, jugeant que Frank Underwood ne possède pas suffisamment de chances de gagner. On se heurte là encore une fois à un des principaux défauts de la série : le manque de réalisme. Cherchant à aller de rebondissement en rebondissement, le scénario a une tendance certaine à laisser de côté la plausibilité des actions de ses personnages. En effet, il apparait hautement improbable qu’un parti américain (que ce soit chez les Démocrates ou les Républicains) cherche à nominer un candidat autre que le président actuel si celui-ci est de son camp, et ce malgré le manque de popularité de ce dernier. En effet, l’expérience étant considérée comme un facteur important dans la vie politique américaine, le président sortant bénéficie automatiquement d’un avis favorable sur ce plan. De plus, le nombre de mandats de président est limité à deux par la Constitution, ce qui limite théoriquement la mainmise d’une personne sur la vie politique américaine (en réalité, cela se produit via des familles comme les Kennedy, les Bush, les Clinton…).

L’opposition à Frank au sein du parti démocrate est, comme dans les saisons précédentes, assez décevante. Bien que certains personnages œuvrent dans l’ombre, la majorité des Démocrates sont bien loin de Frank Underwood en termes de manigances. Quant aux Républicains, ils sont quasiment absents de cette saison. Le scénario se voit alors contraint de recourir à des coups du sort pour redonner un peu de suspense et le principal antagoniste de la saison se trouve être au final le président russe, ayant une ressemblance assez marquée et probablement volontaire avec Vladimir Poutine. Seul celui-ci se trouve être un adversaire à la hauteur de Frank Underwood, bien que l’on tombe là dans un des autres défauts de la série à savoir la surestimation de l’intelligence des hommes politiques, capables de créer des plans élaborés sans jamais commettre d’erreur. Comme le faisait justement remarquer Reason l’an dernier, on a du mal à imaginer les membres actuels du Congrès américain s’engager dans des stratagèmes aussi compliqués sans que rien n’aille de travers. Il faut toutefois reconnaître que cette saison fait un pas dans la bonne direction en faisant commettre quelques faux pas au couple Underwood, visiblement atteint de l’ivresse du pouvoir.

Dans les autres points peu crédibles de cette saison, on notera le programme politique de Frank, basé sur des coupes budgétaires dans Medicaid et Medicare, les principaux programmes d’assistance sociale aux États-Unis. On a du mal à imaginer ne serait-ce qu’un instant un homme politique remettre en cause l’équivalent de la Sécurité sociale française, et encore moins un Démocrate, sans que cela ne ruine définitivement sa carrière politique. Frank cherche également à se débarrasser d’un membre de la Cour Suprême atteint de la maladie d’Alzheimer à la candidature démocrate aux élections afin de le remplacer par sa principale rivale. Il évoque le scandale que cela ferait dans la presse, mais n’a apparemment pas l’idée de faire fuiter l’information lui-même. Pourtant, ce genre d’actions était partie intégrante de sa stratégie dans les saisons précédentes. Enfin, on notera également le parcours étrange de son allié habituel Doug Stamper dont le rôle vraisemblablement imprévu au casting de cette saison semble avoir été écrit de manière précipitée. Dans la direction opposée, le Républicain Hector Mendoza semblait devoir jouer un rôle important dans cette saison, mais se retrouve écarté étrangement après une poignée d’épisodes (la raison officieuse semblant être que l’acteur ait obtenu un rôle en parallèle dans American Crime).

En revanche, la nouvelle orientation à laquelle je faisais référence au début de cet article, est nettement plus intéressante et présente même le principal attrait de cette nouvelle saison. Après deux saisons où le couple Underwood paraissait un bloc uni que rien ne pouvait ébranler, on commence à voir apparaître les premières fissures. Les ambitions sans fin des deux personnages finissent par entrer en conflit et on transite lentement de l’alliance que l’on connaissait à une situation de quasi-adversité. Cet arc scénaristique ne fait visiblement que commencer et constituera probablement une partie majeure de la prochaine saison, mais l’étude des relations entre Frank et Claire est un tournant majeur de la série. Moins orienté politique mais davantage sur l’étude de personnages, la série montre une nouvelle facette intéressante et à laquelle on ne s’attendait pas forcément.

Si cela ne suffit pas à sauver cette saison, d’un niveau nettement plus faible que les précédentes, on peut espérer qu’elle anticipe une prochaine saison plus excitante autour de l’élection présidentielle de 2016. Moins cynique et plus réaliste que par le passé, House of Cards semble plus en phase avec le monde politique réel, mais cela lui fait perdre également plusieurs de ses points forts. Cette nouvelle direction, faite de l’adjonction d’une dose de subtilité, pourrait cependant se révéler un choix gagnant sur le long terme. Saison de transition ou début de la fin pour House of Cards, il est probablement encore trop tôt pour en juger, mais cette troisième saison nous laisse clairement sur notre faim.