Camille Froidevaux-Metterie : La Révolution du féminin, histoire et corporéité

Le mouvement féministe a fait plus que défendre l’égalité hommes-femmes. À quelques jours de la journée de la femme, il est bon de rappeler qu’il a complètement remodelé notre monde commun.

Par Thierry Guinhut.

révolution au feminin recension t guinhutLe féminisme n’existe pas. Cette affirmation apparemment aussi aberrante que provocatrice ne signifie rien d’autre que la nécessité de concevoir que le féminisme est un humanisme, en tant qu’il existe déjà dans ce dernier, qui d’ailleurs n’est ni complet ni essentiel sans la dignité égale de la femme et de l’homme. C’est ce que postule Camille Froidevaux-Metterie, en son essai, clair, roboratif, apaisé. Si La Révolution du féminin est toujours en cours et à parfaire, elle a déjà, depuis un demi-siècle, accomplit une révolution copernicienne, auparavant inimaginable. Pourtant sa généalogie est plus lointaine, entre anthropologie et libéralisme politique.

Droit de vote des femmes, accès égal à l’éducation, à des dizaines de professions auparavant à elles fermées, à la représentation entrepreneuriale, militaire, politique, les décennies qui nous séparent de l’immédiat après-guerre, ont marqué une révolution des mentalités et des actes, étonnante et brillante au regard d’une longue histoire, parmi laquelle la séparation des sphères domestique et politique était celle de la séparation du féminin et du masculin. Pour incomplet qu’il soit et à parfaire encore, le tableau est celui, étonnant d’une post-histoire, intrinsèquement libéral.

Pourtant « la consécration du dessein égalitaire et l’avènement d’une société à la fois neutre et mixte n’ont pas fait disparaître cet invariant anthropologique que constitue la division du genre humain en deux sexes ». Devenir humain n’efface pas la féminité du corps. C’est à cette « dimension incarnée de l’existence féminine » que se propose de réfléchir Camille Froidevaux-Metterie, ce « dans une perspective féministe ». En effet, « quel sens revêt pour les femmes l’obligation de devoir vivre dans le monde comme des hommes, tout en continuant de s’éprouver comme des femmes ? » Elle nous dira combien la femme est un « individu de droits », qu’il s’agisse de figurer dans la sphère privée intime, autant que dans la sphère sociale et politique.

Pour mesurer cette révolution du statut féminin, Camille Froidevaux-Metterie examine les lointains de l’histoire, depuis les Grecs et Platon, qui fait renaître dans un corps de femme ceux qui ont échoué à vivre une vie vertueuse. Du même, La République condamne l’épouse et l’enfant au même statut d’objet que le bétail. Ensuite, « la définition aristotélicienne du destin domestique féminin traversera les âges »… La Rome patriarcale, accueillant le christianisme, fait de la femme, autant que de l’homme, une créature divine, quoique le « patriarcalisme d’amour » de Saint Thomas d’Aquin justifie le chef de famille. C’est avec Locke, au XVIIème, que le libéralisme pense le mariage comme « un contrat entre deux égaux », même si le philosophe conserve l’argument de la « force » masculine, pour « légitimer un substrat inégalitaire enraciné dans la nature ». Hélas, Rousseau consacrera la dépendance féminine…

Il faut attendre le timide « droit de cité » des femmes de Condorcet, en 1790, la revendication de l’anglaise Mary Wollstonecraft en faveur du droit de vote des femmes, en 1792, et surtout Olympe de Gouges, dont la « Déclaration de droits de la femme et de la citoyenne », de 1791, ne fut guère entendue, pour espérer un changement. Ainsi, la modernité politique du XIXème continuera à exclure les femmes. Les philosophes libéraux ne vont jusqu’au bout de leur démarche, en n’accordant pas la même liberté à ces dernières, sauf, imparfaitement, John Stuart Mill. Pourtant, il ne faut pas omettre que « généalogiquement, le féminisme s’est constitué en dialogue avec la doctrine libérale ». C’est à partir de 1845 que nait le féminisme américain. Seul le XXème siècle verra se succéder droits politiques et fin de « l’enfermement au foyer ». Et les années 70 seront à cet égard cruciales, grâce à leur « rejet de la division sexuée du monde ». Et surtout grâce à la maîtrise de la fécondité : « Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, une femme peut se rêver un avenir sans enfants et s’imaginer une vie non domestique ». Mais aussi l’homme peut révolutionner sa paternité, en participant aux tâches paternelles. Si l’on est passé « de la guenon à la lady », il s’agit d’accéder, à l’instar de l’homme, à la femme libre.

Outre la voie libérale, s’ajoutent en ce volume des lectures marxistes, psychanalytiques et radicales du féminisme, toutes voies bien excessives. Car le marxisme phagocyte le féminisme en l’agglomérant à sa mortifère lutte de classe, à sa lutte entêtée contre « la mondialisation néolibérale », donc en l’éloignant de ses racines inscrites au cœur du libéralisme. La psychanalyse, elle, s’embourbe dans « le manque du pénis ». Enfin, le radicalisme oppose l’homme prédateur à la femme opprimée, voit la grossesse comme une tyrannie de la nature, ce qui est le point de vue de Simone de Beauvoir, dans Le Deuxième sexe. Ce pourquoi « la contraception et la dépénalisation de l’avortement forment le cœur de l’action féministe ». Bientôt le concept de « genre », ou de « sexe social », permet de déconstruire les stéréotypes, de faire bouger la « matrice hétérosexuelle »…

Mais que vaut une vie si elle ne transmet pas la vie ? Comme lorsque la génération des femmes sans enfants compte en Allemagne 30% d’entre elles ? Bientôt la science permet la « pilule sans règles », le projet d’enfant grâce à la grossesse d’autrui, voire à un prochain utérus artificiel. C’est alors que Camille Froidevaux-Metterie, dans son projet conjoint de fonder la liberté féminine et de réinvestir sa corporéité, passe par le biais bienvenu de quelques pages autobiographiques qui, pour rompre le contrat apparent du strict essai, n’en sont pas moins à son service. Née en 1968, elle accède aux fonctions universitaires (elle enseigne la science politique) quand elle ressent le désir d’enfant. Être mère d’un garçon et d’une fille est vécu comme une réalisation intime complémentaire de la réalisation professionnelle. La gestation est une « générosité », auprès de « la transmission du langage et de l’avènement d’un être nouveau et autonome ». Au-delà de « la hiérarchisation sexuée du vivre ensemble », le défi pour les femmes est bien de « s’éprouver comme des sujets incarnés et libres », et « reliés aux autres », ne serait-ce qu’en lisant plus que les hommes, en s’investissant plus sur les blogs, en assumant la séduction comme désir de reconnaissance. Car elles sont aussi à la source de la responsabilité du monde meilleur de demain…
Si l’on consent de pardonner un léger manque de concision, l’essai de Camille Froidevaux-Metterie vaut autant par ses qualités historiques et politiques, que par ses qualités de modération et d’engagement. En effet, elle n’écrit pas un manifeste, encore moins un pamphlet, mais une réflexion raisonnable et raisonnée, à la fois encyclopédique et discrètement personnelle.

« Féminisation du monde », grâce à « l’être humaine ». Soit. On aurait tort d’y voir, si l’on est de sexe masculin, une menace ; plutôt une universalité, une complémentarité, où chacun a sa façon « d’exprimer sa singularité sexuée », parmi « le vertige de la liberté d’être soi ». Reste que le retour d’idéologies au machisme surdimensionné et tyrannique, non sans fonctionner comme une réaction d’incompréhension, de peur et de vengeance envers la révolution du féminin dans les sociétés occidentales, est une menace non négligeable. L’Islam, pour ne pas le nommer, quoiqu’il existe un féminisme arabe, quoique les Kurdes viennent de proclamer l’égalité homme-femme au grand dam de leurs ennemis, n’est-il qu’un éphémère archaïsme bestial devant la cause de l’humanité féminine ? Quel avenir pour le féminisme ; donc pour l’humanité ?

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