Les mères, les fils et leur psy

Qu’est-ce qu’une mère, fut-elle la meilleure, peut bien connaître de son fils dont elle a certes accouché mais qui au fil du temps s’est transformé en jeune mâle gorgé de testostérone ?

Par Philippe P.

 

martino credits  Alessandro Valli  (CC BY 2.0)
martino credits Alessandro Valli (CC BY 2.0)

 

Lorsque je reçois de jeunes patients, la plupart du temps cela se passe bien. Même ceux dont le destin semble le plus étrange, le plus anticonformiste, trouvent chez moi une oreille compatissante prête à les écouter sans les juger. Moi qui possède les deux seuls livres jamais écrits en français sur les hérissons, j’aurais mauvaise grâce à m’ériger en juge de la normalité.

Finalement, dans ces cas là, mes pires ennemies ce sont leurs mères ! Elles sont toujours là, à guetter ce qui ne va pas et à mesurer la distance entre ce que leur fiston fait et ce qu’elle considère comme étant la normalité. Et dans un monde dévirilisé, ne comptons plus sur les pères pour dire aux mères : mais cesse de l’emmerder le pauvre, laisse le un peu vivre ! Non, ça n’arrive plus. Le père vit planqué à l’abri des soucis, parfois comme un adulescent laissant reposer sur la mère toute puissante l’éducation des marmots.

Or qu’est-ce qu’une mère, fut-elle la meilleure, peut bien connaître de son fils dont elle a certes accouché mais qui au fil du temps s’est transformé en jeune mâle gorgé de testostérone ? Rien bien sûr ! Et tandis que certains errements, certaines remarques, certaines angoisses de leur progéniture, m’amusent parce que je n’y vois juste que la confrontation entre ces jeunes hommes et la vie, les mères se tordent les mains en gémissant. Parce que vous comprenez, le petit il ne va pas bien du tout puisqu’il ne fait rien de ce que je lui dis !

Quand je commence un travail avec un de ces jeunes mâles, il arrive que je me rende compte qu’il est très différent du commun des mortels et qu’il ne s’épanouira pas dans un environnement classique. Et alors ? Après tout, moi je suis marchand de bonheur et non consultant à l’APEC et il ne m’échoit pas de désigner comme seul avenir possible l’exercice d’une profession avec costume cravate et voiture de fonction !

Mais les mères ne le conçoivent pas ainsi, elles qui pensent que si elles veulent des petits enfants, la meilleure manière pour leur marmot de rencontrer l’élue de leur cœur est justement d’avoir un travail salarié. On a beau donner des tas d’exemples de gens ayant réussi sans être pour autant salaryman, elles s’en foutent. Aux autres les grands voyages, les aventures curieuses et les destins complexes, mais pour leur gamin, elles n’en démordent pas, il sera cadre dans une assurance ou dans une SSII.

Alors de guerre lasse et avec l’autorisation des jeunes patients, je reçois les mères. J’essaie de m’en faire des alliées, de leur montrer que je partage totalement leurs angoisses, mieux, que je les comprends et que leur fiston est entre de bonnes mains, que je suis un type sérieux qui ne va pas faire n’importe quoi avec la chair de leur chair. D’ailleurs, le jour où j’en reçois une, je passe spécialement l’aspirateur et je fais la poussière dans le cabinet, je vide les cendriers et je balance du fébrèze (parfum fraise) dans la pièce !

Parce qu’elles ont l’œil à tout et quel que soit mon discours, fut-il le plus posé, le plus raisonnable, il n’aura aucun poids si elles détectent la moindre poussière, ou leur nez la moindre odeur suspecte. Je deviens aussi lisse que je peux l’être ! La plupart du temps, quand je discute avec elles, je sais que cela ne sert pas à grand chose. Le mieux que je puisse obtenir, c’est qu’elles sachent que le petit est entre de bonnes mains et que je comprends leurs angoisses. Jamais au grand jamais, je n’obtiendrai qu’elles adhèrent totalement aux projets de leur fils ou qu’elles comprennent que parfois, dans la vie d’un homme, le choix d’un destin puisse être compliqué.

C’est ainsi que je connais fort bien Madame Jésus, la mère de Jésus, mon patient exorcisé. Après que ledit exorcisme eut bien fonctionné et que l’état de Jésus se soit considérablement amélioré, je l’ai reçue pour parler de tout cela, car il faut bien admettre que ce n’est pas tout le monde qui a un gosse possédé !  Il faut savoir, comme je l’ai déjà dit, que la psychiatrie se révélait impuissante et que quelques mois encore, et on collait des électrochocs à Jésus, faute d’autres moyens thérapeutiques efficaces.

Que croyez-vous que Madame Jésus m’ait dit ? Qu’elle était contente ? Oui, un peu, il allait mieux et c’était notable. Que cette aventure était incroyable mais qu’on s’en sortait bien ? Oui, un peu aussi, ça avait fonctionné mais l’important n’était pas là. L’important c’était que Jésus ne débarrassait pas la table après avoir diné et avait laissé des saletés en râpant du gruyère sur le plan de travail et que ce n’était pas bien du tout. Et pourtant Madame Jésus est diplômée de Sciences-Po. Mais s’agissant de son fils, elle redevient une mère se plaignant qu’il a beaucoup changé tout de même, lui qui était si mignon petit et si affectueux.

À la fin, je suis désarmé et obligé de sourire en promettant que le miracle ce sera pour bientôt et qu’après avoir aidé Jésus à surmonter une névrose qui aurait pu l’envoyer en HP jusqu’à la fin de ses jours ou le pousser au suicide, je m’attaquerai au plus grave de ses problèmes : que ce jeune verrat n’essuie pas le plan de travail de la cuisine après avoir râpé du fromage !

Une autre mère, tandis que je n’avais aucun problème avec son fils qui s’est toujours révélé charmant, me disait que, oui peut-être mais il est très différent de sa sœur, beaucoup plus remuant ! Sans doute qu’en le castrant et en le bourrant d’œstrogènes, on aurait pu en faire un fils parfait, tout doux, mais je ne prescris pas et je doute qu’un médecin soit prêt à ordonner un tel traitement.

Une autre, pas une mère mais une femme médecin, me parlant d’une patiente que nous avions en commun, semblait plutôt timorée face aux résultats obtenus, arguant du fait qu’elle continuait à fumer des cigarettes. Comment ? Cette patiente qui avait été jusqu’à vendre son cul pour sa dope, était considérée comme perdue, et s’était sortie d’à peu près tout, continuait malgré tout à acheter des Marlboros ! Cette fois aussi j’avais expliqué que pour les miracles, on attendrait un peu.

D’ailleurs avec ce médecin, pour qui j’ai la plus grande estime, lorsque l’on aborde le cas de patients que l’on a en commun, parfois j’ai l’impression qu’on joue au papa et à la maman. Je finis toujours par me fâcher en lui disant de lâcher l’affaire à untel ou une-telle !

Bref, je n’irai pas jusqu’à dire que les mères m’emmerdent parce qu’elles jouent leur rôle finalement. Disons que les pères manquent cruellement dans le tableau.

Sur le web