Un ou des libéralisme(s) ?

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La liberté individuelle est une et indivisible. Vouloir la diviser relève d’une escroquerie dont sont adeptes les dirigistes de gauche et de droite.

Par Ferghane Azihari.

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À en croire le discours médiatique dominant, il y aurait plusieurs « libéralismes » indépendants les uns des autres. Tout d’abord le libéralisme « politique ». Il prônerait l’optimisation des relations entre l’autorité politique et l’individu, le tout au profit du second. Il serait à l’origine de la démocratie constitutionnelle, de la séparation des pouvoirs, de l’État de droit. Existerait ensuite le libéralisme « économique ». Cette « idéologie » prônerait simplement le « laissez-faire ». Viendrait enfin le libéralisme « culturel ». Il s’attacherait à promouvoir la liberté des mœurs, celle de vivre selon son éthique indépendamment des pressions politiques. Toujours selon le même discours caricatural, le positionnement politique d’un courant de pensée dépendrait de son adhésion et de son rejet de certaines libertés. Ainsi la gauche se définirait par son adhésion aux valeurs libérales « sur le plan politique et culturel » en prônant des mesures comme la légalisation des drogues, de la prostitution, le droit de vote des étrangers, la défense de l’égalité des genres et des ethnies tout en abhorrant la liberté économique et son corollaire l’économie de marché. La droite, quant à elle, se définirait par son adhésion au libéralisme économique et à son scepticisme quant aux libertés politiques et culturelles. C’est pourquoi elle manifesterait une foi inébranlable vis-à-vis de l’économie de marché tout en étant attirée par la tentation sécuritaire, le conservatisme social et culturel, le nationalisme ou encore en manifestant un certain scepticisme vis-à-vis de l’immigration. Cette approche pose deux problèmes.

Le premier tient à ce qu’elle invente des catégories aux délimitations parfaitement arbitraires. Et pour cause, toutes les libertés évoquées sont interdépendantes. Elles s’interpénètrent pour constituer un paradigme par définition indivisible. Ainsi la liberté de consommer de la drogue ainsi que celle de se prostituer volontairement moyennant une rémunération seront arbitrairement classées dans le « libéralisme culturel » parce qu’elles seraient relatives à des « questions de mœurs ». Ces libertés seraient pourtant parfaitement solubles dans le libéralisme économique ou politique. Il s’agirait de laisser les individus disposer de leur corps et de leurs ressources librement, dans une perspective éventuellement commerciale, tout en priant l’État de s’abstenir de prêcher une morale particulière et en se contentant d’être un gendarme garant de l’exécution des contrats, des droits et libertés de chacun dans un cadre juridiquement égalitaire. De la même manière, défendre le droit de vote des étrangers relèverait avant toute chose du libéralisme politique. Pourtant, la possibilité pour les étrangers d’accéder au statut de citoyen sans nécessairement se convertir à la religion nationale peut relever du libéralisme culturel. De même que la possibilité, pour ces derniers, de choisir les représentants qui décideront de lever les impôts auxquels ils sont assujettis indépendamment de l’identité nationale peut aisément relever de la liberté économique.

Le second problème tient à ce que même si l’on envisage faussement ces libertés de manière indépendante, elles ne correspondent pas aux mouvements politiques que les médias prétendent décrire. En effet, la droite française n’est pas libérale sur « le plan économique » et ne le sera jamais. Elle a, historiquement, toujours été adepte d’un capitalisme de connivence au service des puissances économiques installées. Qui s’étonnera qu’elle se soit fait l’avocate de toutes les corporations de France lors du débat sur la loi Macron en défendant les notaires, les huissiers, les banques et autres professions pseudo-libérales contre les puissants moteurs de lutte contre les rentes que constituent la libre-entreprise et la libre-concurrence ? Quant à la gauche, jadis hédoniste, libérale et libertaire, elle a refoulé ses valeurs subversives et son idéal d’émancipation individuelle par rapport aux pressions sociales. Sur le travail du dimanche, elle tient un discours de curé en donnant à la société des injonctions morales sur l’utilisation de son temps. Elle fait le jeu des élites économiques en défendant ses privilèges. Elle entrave la formation d’une conscience de classe transnationale en flattant les nationalismes à coups de « démondialisation ». Elle prohibe la prostitution, refuse de légaliser les drogues, diabolise la gestation pour autrui voire la procréation médicalement assistée… La gauche « culturellement libérale » qui scandait hier « il est interdit d’interdire » semble souffrir d’amnésie.

Décidément non. La liberté individuelle ne peut pas être à géométrie variable en fonction des préférences et intérêts d’une petite oligarchie politico-économique désireuse de conserver son contrôle social et ses privilèges anachroniques. Et parce qu’il ne faut rien attendre d’une droite historiquement conservatrice et hostile à l’individualisme sous toutes ses formes, on attendra que la gauche retrouve la mémoire et reprenne conscience du fait que sa volonté historique de transformation sociale ne peut s’épanouir que par la subversivité d’un projet de société qui s’articulerait autour de la liberté individuelle et l’égalité juridique, toutes deux dénaturées par la pression d’une oligarchie politico-économique qui doit être remise à sa place.