Où je me montre jaloux et mesquin !

jalousie cretis T Dohnal (licence creative commons)

Je suis rassuré en constatant que je peux être jaloux comme une teigne et pétri de mauvaise foi !

Par Philippe P.

jalousie cretis T Dohnal (licence creative commons)
jalousie – T Dohnal (licence creative commons)

 

Dans mon boulot, c’est un fait, on est censé être des adultes ayant fait le tour des passions humaines et les ayant rejetées au profit d’explications psychologiques alambiquées. La psyché, la connaissance intime de l’âme, c’est notre job alors Dieu sait si j’ai fait le tour de la mienne. Parfois, j’ai même l’impression d’avoir atteint l’ataraxie la plus complète et faire partie de la bande à Sénèque et Cicéron, c’est vous dire si je me la pète !

Eh bien non ! Je n’en suis pas là. Tant mieux d’ailleurs parce que l’ataraxie complète, si elle empêche toute souffrance, est aussi l’antichambre de la mort. Et moi, j’aime bien vibrer un peu. J’aime la sagesse mais un peu seulement, disons juste ce qu’il faut pour me distinguer du commun des mortels, mais point trop pour ne pas devenir un vieillard étique revenu de tout.

La semaine passée, un de mes ex-patients m’adresse sa copine avec qui il est depuis quelques mois. Elle arrive, blonde, tailleur pantalon et escarpins noirs. Dans les cabinets de conseil on ne rigole pas ! C’est l’executive woman. On se croirait dans un film ricain dans lequel on verrait plein d’avocats courir partout et bosser la nuit ! Sa couleur est parfaite, c’est un beau balayage, pas un truc qu’elle s’est fait toute seule dans son lavabo avec un produit acheté chez Carrefour (j’étais coiffeur pour dame dans une autre vie) !

Je la fais entrer et je me dis que j’aurais dû mettre un costume. J’ai l’impression d’être un sac face à une princesse sortie de ses luxueux bureaux. Mais bon, c’est trop tard et puis elle me consulte pour mes compétences en psychologie et non pour mon élégance. Tant pis ! Je commence à l’écouter et à lui poser des questions.

Sa demande est vague alors je lui fais préciser des tas de trucs. Elle m’explique alors qu’elle a vu, durant trois ans, une consœur qu’elle a trouvé géniale et que jamais elle n’avait vu quelqu’un d’aussi intelligent. J’ai beau pratiquer l’humilité tous les jours et tenter de ne pas sombrer dans le péché d’orgueil, ce que j’entends là me hérisse le poil. Ma nouvelle patiente vient juste de me dire que, quel que soit mon niveau de compétence, et toute manière, je ne serai jamais aussi bien que ma consoeur qui, elle, était gé-nia-le !

J’ai juste envie de lui demander ce qu’elle fout dans mon cabinet à 21h30 si elle connait quelqu’un d’aussi génial ! Serait-ce à dire que ma géniale consœur ne peut pas tout traiter ? Mais bon, plutôt que de réagir en trou du cul blessé par cette comparaison, je joue le grand garçon et me tais. J’apprends donc que ma consœur est diplômée de l’ENS, qu’elle a tout compris de la vie et qu’elle tient d’ailleurs un blog pour asséner ses vérités. Comme moi donc, sauf que je n’ai pas fait l’ENS.

Ayant gardé dans un coin de ma tête le nom du blog de ma consœur, pour aller le lire et savoir si elle est mieux ou non que moi, je me concentre de nouveau sur ma patiente. Comme je me dois à l’excellence, vu que je suis challengé par cette consœur géniale qui sans être présente dans le cabinet n’en étend pas moins son ombre sur notre entretien, je me dois de répondre à la demande de cette patiente.

Alors j’écoute, j’écoute, j’écoute. Je triture mes méninges pour comprendre ce que ma patiente attend de moi. Et d’un coup, d’un seul, tout s’éclaire, les nuages de l’incompréhension se dissipent et les mânes de Sénèque et Cicéron, deux vieux potes capricornes, m’aident à comprendre que sous son discours un peu précieux et emberlificoté, elle désire ce que bon nombre de femmes désire : un enfant. Sauf que quand on est cadre sup’ dans le domaine du conseil, ça ne le fait pas d’avoir des désirs aussi prosaïques.

Alors, tchoc, muni de ma plus belle masse, je défonce ses défenses et je lui parle, moi, du désir d’enfant qu’elle n’ose pas aborder. Elle pleure, me dit que c’est ça. On aborde le sujet. Elle dit qu’elle est très bien avec le mec avec qui elle fréquente depuis six mois. Moi en gars simple je lui dis qu’elle a alors toutes les conditions parfaites pour faire son mouflet ! Et hop ! Elle sourit, elle est contente, elle me paye et m’explique qu’en rentrant, elle va dire à son mec qu’elle est décidée à faire cet enfant !

Bon, il semblerait que j’ai triomphé de ce nouveau cas mais je pense encore à ma consœur géniale. C’est ainsi que j’envoie le lien du blog de la consœur au Touffier afin qu’il me donne son avis. C’est mieux d’avoir un avis neutre. Moi, si j’avais lu son blog, soit je me serais dit qu’elle était vachement balèze parce qu’issue de l’ENS, je suis sûr que c’est le genre à bien parler et à ne pas coller des marcassins partout.  Ou alors, pétri de mauvaise foi, j’aurais survolé ses textes en cherchant la petite bête pour finalement me dire qu’elle était naze !

Le lendemain, je reçois un mail du Touffier dans lequel il démonte ma consœur comme un gitan le ferait de son stand de tir à la fin d’une fête foraine ! C’est un assassinat en règle et c’est bien écrit et très bien argumenté. La consœur prend tarif ! Ouf, je respire de nouveau, ma consœur ne semble pas si géniale que cela !

Moi qui avais peur d’avoir sombré dans le péché d’orgueil en me croyant devenu sage et revenu de tout, je suis rassuré en constatant que je peux être jaloux comme une teigne et pétri de mauvaise foi !

Je suis humain !!!


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