Shakespeare, le mystère dévoilé

Une recension de « Will le magnifique » de Stephen Greenblatt, sur le plus grand dramaturge de tous les temps.

Par Thierry Guinhut.

will (libres de droits)

« Il mourut comme il avait vécu, sans que le monde y prenne garde. […] il semble aussi, presque à lui seul, avoir maintenu le niveau de la tragédie et de la romance. » Ainsi conclut en son excellent volume Peter Ackroyd1. Hélas les trop nombreuses tentatives biographiques venues des siècles passés n’avaient guère su percer le mystère Shakespeare (1564-1616). Le si peu de documents assurant son existence laissèrent penser au prête-nom d’un aristocrate : car un bourgeois parvenu ne pouvait posséder un tel génie ! Peter Ackroyd sut, entre maints biographes, avec élégance rendre à l’homme de Stratford sa vaste identité. Cependant, grâce à de récentes découvertes, et au-delà de la seule narration d’une existence, Stephen Greenblatt s’attelle à la tâche exaltante de comprendre comment un individu de l’époque élisabéthaine a pu devenir le plus grand dramaturge de tous les temps.

Le tableau de société dans laquelle évolue Will est édifiant : tensions politiques autour d’Elisabeth Ière, menacée d’assassinat, persécutions du pouvoir religieux protestant contre les Catholiques, au plus près de la famille de notre poète, qui prit soin de se garder des controverses théologiques. Est-ce pour cette raison que l’on n’a conservé aucun document personnel ? On suppose qu’en 1587, il est embauché comme acteur par les « Comédiens de la reine », puis comme auteur. Un dramaturge concurrent se moqua en le traitant de « Shakescene », ébranleur de scène. Réputés lieux de débauches, les théâtres étaient sommaires, hors les costumes ; mais, de la gent modeste à la souveraine, on en raffolait. Surtout quand les acteurs Alleyn et Burbage interprétaient les pièces de Marlowe, puis le personnage indécis et fou d’Hamlet, grâce à « l’énergie inouïe et l’éloquence du vers blanc ».

Il fallut à Shakespeare une éducation exceptionnelle : l’apprentissage du latin, qui ne brillait pourtant pas par sa pédagogie, lui permit de lire avec un fol appétit les auteurs classiques. Les fêtes campagnardes, les « combats d’ours ou de taureaux », les exécutions, les spectacles offerts à la reine et les théâtres de moralité lui apprirent la psychologie des humbles, des criminels, des « écrivains encanaillés », des foules et des rois, mais aussi le manichéisme théâtral, qu’il sut bientôt dépasser. Tout cela, grâce au minutieux travail d’enquête textuelle de Greenblatt, retrouve sa place dans les comédies et les tragédies de « Will le magnifique ». Ainsi le métier du père, « gantier », rebondit dans la « peau de chevreau » de bien des métaphores. Mais comment expliquer qu’il connût tout autant le droit, la théologie, l’art militaire… Fut-il antisémite en créant Shylock, son Marchand de Venise, dépressif avec Hamlet ? C’est cependant presqu’avec certitude que nous pouvons affirmer qu’il fut un catholique secret…

« L’amour du langage, une certaine excitation érotique procurée par le jeu théâtral », le désir de revendiquer sur scène une identité de gentilhomme, contribuent au portrait. « En tant qu’artiste, il incorpora dans son œuvre la totalité ou presque de ses connaissances et expériences. » Y compris son mariage décevant avec Anne, de huit ans plus âgée que lui, dont on retrouve l’écho en de méchants mariés… L’essayiste ne laisse alors rien au hasard : chaque fait, « remanié par l’imagination », s’appuie sur de nombreuses, pertinentes citations des pièces et des Sonnets, dont le jeune homme blond aimé s’avère bien être Henry Wriothesley.

rené le honzec hollande shakespeare

On ne cesse d’apprendre, en cet excitant volume, comment son temps nourrit ses pièces de subtile manière. Ainsi Macbeth, au travers de son héros éponyme, assassin du « subtil Duncan », présente au roi Jacques Ier (successeur d’Elizabeth Ière) un hommage, par le biais de son ancêtre Banquo qui restaura la légitimité ; tout en glissant de discrètes allusions à la conspiration des poudres de Guy Fawkes, qui fomentait un régicide. C’est ainsi que le « heurt à la porte dans Macbeth » impressionna tant les spectateurs et, plus tard, Thomas de Quincey : car Lady Macbeth a beau vouloir se laver les mains, sa peau « exhibe la nature humaine dans son attitude la plus abjecte et humiliante2 ».

Le passé historique, la littérature ancienne (en particulier les Vies des hommes illustres de la Grèce et de Rome de Plutarque), le présent politique, tout est, chez Shakespeare au service de la création : « Tout ce que la vie lui infligea de douloureux, crise d’identité sociale, sexuelle ou religieuse, il en tira bénéfice pour son art (puis fit de son art une source de profit ». Sa dernière douleur fut-elle d’apprendre l’incendie Théâtre du Globe, de voir l’indignité d’un de ses gendres ? Il ne semble pas avoir souffert de son retrait du théâtre, en 1614 ; et ce n’est pas par hasard qu’il fait dire au magicien Prospéro, dans La tempête : « À mon ordre les tombes / Ont réveillé leurs morts ; s’ouvrant les ont lâchés/ Tant mon art est puissant ! Mais cette magie grossière, / je l’abjure ici même. » Il prit sa retraite, se consolant avec sa fille Susanna, dont il savait reconnaître l’amour, au contraire du Roi Lear…

Force est de reconnaître que l’artiste autant que l’entrepreneur de spectacles théâtraux a su mener à bien son destin, même si l’on eût souhaité voir d’autres pièces surgir de ses dernières années. De même, conformément à son éthique, en ses comédies et tragédies, « il s’appuie toujours sur le principe moral que l’homme fait lui-même sa destinée plus qu’il ne la subit, et que, si son bonheur et son malheur dépendent quelquefois de la fortune, il les prépare plus souvent par son initiative individuelle.3 »
Certes, Stephen Greenblatt, cet universitaire né en 1943, auréolé de prix et de succès pour son Quattrocento4, joue d’autant de savoirs que de « conjectures » brillantes, en son roman-document de formation. Comment connaître réellement toutes les rencontres qui l’inspirèrent, à quels spectacles et événements Shakespeare a pu assister ? Sans compter que le biographique n’explique pas tout. Mais, en brossant un tableau richement informé, érudit, enlevé, il rend plus que plausible le rapport au monde et à son époque qui ont formé l’auteur génial d’Hamlet, de surcroit judicieux investisseur de sa fortune. Reste à décider l’indécidable : pourquoi tel individu, alors que d’autres ont baigné dans le même milieu, est-il devenu le Shakespeare que nous connaissons ? Certainement « il faut que les hasards de la génétique rencontrent des circonstances culturelles et institutionnelles particulières. »

  • Stephen Greenblatt, Will le magnifique, traduit de l’anglais (Etats-Unis)
    par Marie-Anne de Béru, Flammarion, 2014, 479 p.

Sur le web

  1. Peter Ackroyd, Shakespeare, la biographie, traduit de l’anglais (Royaume-Uni), par Bernard Turle, Philippe Rey, 2006, p 527-528.
  2. Thomas de Quincey : « Du heurt à la porte dans Macbeth », Œuvres, Gallimard, Pléiade, 2011, p 1231
  3. A. Mézières, Shakespeare, ses œuvres et ses critiques, Hachette, 1892, p 191.
  4. Stephen Greenblatt, Quattrocento, Flammarion, 2013.