François, le Pape qui plaît à gauche

Le Pape François au Vatican (Crédits Catholic Church (England and Wales), licence Creative Commons)

Pourquoi le Pape François est-il aussi populaire auprès des éditorialistes de la gauche anticléricale ?

Par Guy Sorman

Le Pape François au Vatican (Crédits Catholic Church (England and Wales), licence Creative Commons)

À consulter les baromètres médiatiques de la gauche bien pensante comme The New York Times, Le Monde ou El Pais, François est le pape que de ce côté-là on espérait. Il suffit qu’il mentionne la pédophilie des prêtres, l’homosexualité, les divorces et conteste le capitalisme pour que les éditorialistes de cette gauche plutôt anticléricale louent la clairvoyance du Pape et décrètent que jamais Souverain Pontife ne fut plus populaire. Le pape François est-il aussi populaire auprès des croyants, on ne le sait pas trop, mais il l’est certainement auprès des non-catholiques qui s’auto-déclarent progressistes. Il ne reste qu’un léger obstacle sur la voie de la rédemption : ce Pape reste tout de même catholique et toujours hostile au mariage des prêtres comme à la prêtrise des femmes. Nul n’est parfait, n’est-ce pas ?

Mais, catholique ou anticlérical, qui critiquera le Pape François pour vouloir moraliser l’Église, réduire l’opulence du Vatican ou s’inquiéter des pauvres par priorité ? De là à faire du Pape François un révolutionnaire serait oublier l’œuvre au moins aussi remarquable de ses prédécesseurs : Jean XXIII, par exemple, et Paul VI qui, avec Vatican II, mirent un terme à l’antisémitisme quasi institutionnel de l’Église et se rapprochèrent des autres grandes religions établies, Jean Paul II qui affronta tous les régimes totalitaires et Benoît XVI qui, en théologien, restaura la cohérence du catholicisme. On attend encore de François des gestes aussi décisifs que ceux de ses prédécesseurs. Ce ne sera en tout cas pas sur le terrain de la réduction de la pauvreté de masse.

Les premiers indices ne sont pas encourageants si l’on en juge par la multiplication des déclarations du Pape hostiles à l’économie du marché. On n’en est pas surpris si l’on se rappelle son parcours : Jésuite, évêque de Buenos Aires, il confondait déjà l’option pour les pauvres avec la lutte contre le capitalisme. C’était une idéologie répandue chez tous les Jésuites d’Amérique latine, proches de la Théologie de la Libération et en guerre contre l’Opus Dei qui était, elle, procapitaliste. Sans doute le capitalisme en Amérique latine était-il et reste-t-il encore dévoyé par les oligarchies locales : il n’empêche que grâce à ce capitalisme et pas au socialisme, ni aux gouvernements locaux, des centaines de millions de pauvres, au Brésil, au Chili ou au Pérou cessent d’être pauvres.

Dès l’instant où le Pape François privilégie les pauvres comme l’enseigna le Christ, ne devrait-il pas adouber plutôt que décrier le système économique, certes imparfait, qui seul réduit la pauvreté de masse et que l’on peut appeler le capitalisme populaire ? Le Pape François ne s’y résout pas, contrairement à Jean Paul II en son temps. Jean Paul II aurait préféré une troisième voie entre capitalisme et socialisme, puis constatant qu’elle n’existait pas, il se rallia à l’économie de marché : les Polonais, en particulier, l’écoutèrent et ils s’en trouvent aujourd’hui récompensés.

Espérera-t-on une conversion similaire chez le Pape François ? Doutons-en. Il se trouve que, probablement par erreur, je viens de recevoir un document du Vatican, en vue de la visite du Pape à New York en septembre prochain et de son intervention prévue à la tribune des Nations Unies : cette allocution-là ne passera pas inaperçue et une sorte de « brain trust » pontifical la prépare déjà. Le document qui m’est parvenu consulte donc des intellectuels américains ou vivant aux États-Unis (ce qui est mon cas) sur ce que le Pape devrait dire.

Ce questionnaire n’est pas neutre. Il demande de fournir au Pape des arguments pour étoffer deux lignes de force, déjà déterminées, de son discours : les excès de la finance et du numérique. Voici internet promu au rang de grand Satan. On en reste pantois : une économie moderne sans finance et sans internet, cela n’existe pas plus que le mythe de la Troisième voie dans les années 1980. François nous fera-t-il regretter son prédécesseur Benoît qui, parce que Pape, se souciait justement de théologie plutôt que d’économie ?

Puisque le questionnaire du Vatican m’est parvenu, par des voies mystérieuses, mais peut-être divines – allez savoir – j’y répondrai en suggérant au Pape, à New York, de prononcer un éloge du don : New York est la capitale de la philanthropie où cohabitent les plus grandes fortunes du monde, mais aussi la plus grande générosité qui, par les fondations, financent mille œuvres sociales. Cette charité massive est, aux États-Unis, d’origine chrétienne (plus protestante que catholique, il est vrai) et me paraît le complément nécessaire, indispensable et plutôt efficace, au capitalisme. Un Pape, depuis la chaire qu’est l’ONU, invitant chacun à donner volontairement de son temps et de son argent pour corriger quelques effets pervers et injustes du capitalisme, ce serait un discours historique portant des effets concrets. Si le Pape se contente de diatribes ordinaires contre le capitalisme, mille fois rabâchées, sa popularité en sortira sans doute renforcée à gauche, mais un Pape, en principe, ne se soucie pas de sa popularité.


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