Michel Maffesoli : « Nous vivons actuellement une orientalisation du monde »

Michel-Maffesoli

Nouvel entretien avec le sociologue Michel Maffesoli à propos de son dernier livre, « L’ordre des choses ».

Nouvel entretien avec le sociologue Michel Maffesoli à propos de son dernier livre, L’ordre des choses.

Entretien réalisé par PLG, pour Contrepoints.

Michel-MaffesoliProfesseur émérite à la Sorbonne, le sociologue Michel Maffesoli nous a accordé un nouvel entretien à propos de son dernier livre, L’ordre des choses. Il y développe une nouvelle fois sa conception de la postmodernité, évolution sociale que, d’après lui, nous expérimentons déjà de manière plus ou moins consciente. Cette transformation profonde du monde occidental a déjà commencé, il nous explique quels signes nous le prouvent, et à quoi ressemblera la société de demain. 

Comment expliquez-vous que chacun de vos nouveaux livres donne lieu à davantage d’interviews que le précédent ?

C’est dû à un phénomène récent. Jusqu’à il y a deux ou trois ans, les journalistes étaient d’une manière générale frileux pour penser ce que je nomme la « postmodernité ». C’est en train de changer parce que l’intelligentsia finit bien par se rendre compte que la société elle-même est en train de profondément se modifier. Cette prise de conscience autour de l’existence de ce phénomène que je théorise depuis de nombreuses années explique sans doute ce que vous décrivez.

Vous dites souvent qu’il ne s’agit pas « de la fin du monde, mais de la fin d’un monde ». Considérez-vous qu’il s’agit de la fin de la société occidentale telle qu’elle existe, et si oui cet effondrement donnera-t-il lieu à une nouvelle société ?

Bien évidemment, il s’agit avant tout d’une formule. L’idée principale qu’elle véhicule est que les sociétés sont en constante métamorphose. Il suffit de se promener dans les capitales occidentales pour s’en rendre compte. Rome en est un parfait exemple ; c’est à partir des pierres des monuments qui ont été détruits qu’ont été bâtis les temples, les églises etc. Depuis 2000 ans, la civilisation occidentale, comme toutes les autres, est sous l’effet d’un mouvement constant de « destruction – création ».

Par ailleurs, du XIXe siècle au XXe siècle, c’est l’Occident et ses valeurs qui ont dominé le monde. Les deux dates paradigmatiques sont à ce titre 1868 (début de l’ère Meiji au Japon) et 1888 lorsque le Brésil ajoute sur son drapeau la devise « ordre et progrès ». Ce que l’on observe actuellement c’est l’orientalisation du monde. Comprendre l’Orient non en son sens géographique mais comme « tout ce qui a échappé au rouleau compresseur occidental ».

Je ne crois pas du tout  à la montée de l’individualisme.

Par quoi cette orientalisation du monde est-elle caractérisée selon vous ?

La culture se bâtit à partir de trois éléments simples : se vêtir, se loger, manger. La grande gastronomie française qui culmine au XIXe siècle a pour trait caractéristique de masquer la nourriture par la culture : les viandes sont en sauce, les légumes sont enrobés etc. depuis les années 1960, la nature garde sa forme. Par exemple, Paul Bocuse a repris le modèle japonais : les poissons à peine cuits, les légumes al dente etc.

L'ordre des chosesQuant à l’habitat, on peut remarquer que les appartements de type haussmannien, c’est-à-dire un couloir et des pièces adjacentes, laisse petit à petit place à l’open-space, le Feng Shui. On réintroduit de la nature au sein de la culture.

S’habiller : le stylisme français, le stylisme chic, incarné par Saint-Laurent qui habillait les femmes en tailleurs anguleux, a cédé la place aux formes arrondies, le costume déstructuré.

Vous critiquez les bien-pensants qui dénoncent la montée de l’individualisme. Mais n’y a-t-il pas une contradiction entre ce qu’ils dénoncent et les faits que vous observez. Par exemple l’open-space est précisément le primat du collectif sur l’individuel…

Je ne crois en effet pas du tout à la montée de l’individualisme. Heidegger disait : « nous sommes passés de l’époque du ‘je’ à l’époque du ‘nous’». Je crois que tout est là. La modernité s’est élaborée sur l’idée cartésienne « je pense donc je suis ». La post modernité et l’avènement du « nous ».

Lorsque je recevais mes étudiants chinois ou coréens, j’étais toujours frappé de voir qu’ils ne pensaient pas par eux-mêmes, mais qu’ils se positionnaient avant tout par rapport au groupe. Il en va de même au Brésil, pays très dynamique dont l’individualisme est pratiquement absent.

Mais le « penser collectif » n’est-il pas fondamentalement contraire à l’épanouissement par les libertés individuelles ?

Le mot « liberté » est un mot moderne ; je suis convaincu que la liberté individuelle n’a plus de sens dans la postmodernité. Celle-ci se transforme en liberté de groupe, ou de tribus. Les tribus se définissent les unes par rapport aux autres, elles constituent donc le nouveau creuset des libertés. Les manifestations économiques de cette évolution sont déjà observables : les nouvelles réussites économiques sont souvent la conséquence de l’action de petits groupes. Le schéma de création d’entreprise est très différent de celui du XXe siècle qui voyait naître et se développer la vision d’un seul individu. Le maître-mot du XXIe siècle sera le partage. L’utilisation de plus en plus fréquente du préfixe « co- » en est un bon exemple : on pratique le covoiturage, la colocation, la coopération etc.

Le principal danger que j’anticipe est la formation d’un comportement de « meute ». Que l’on soit d’accord ou non (c’est mon cas) avec les thèses d’Éric Zemmour, on constate que ce sont pour beaucoup ses confrères journalistes qui l’ont lynché en place publique, car les préjugés l’ont emporté.

Le modèle français d’Éducation est obsolète. L’avenir est à l’initiation.

Dans la postmodernité telle que vous la décrivez, la transmission du savoir est de moins en moins verticale, de plus en plus horizontale. Quelle place attribuez-vous à l’enseignement actuel dans la postmodernité ?

Elle est fichue ! En mars prochain sortira mon prochain livre, qui traite de la franc-maçonnerie, et abordera entre autres le thème de l’initiation. Dans le fond, toute espèce animale a toujours le même problème : comment socialiser. Il y a des jeunes qui arrivent, qui ont de l’énergie. En même temps, ce qui est le propre de cette énergie c’est qu’il faut la canaliser, sans l’intégrer totalement sinon elle explose. Une des formes de la socialisation qui commence avec le XVIIe siècle et les collèges jésuites puis la philosophie des Lumières c’est l’éducation. Elle consiste à penser que l’enfant est un barbare à civiliser. Il faut donc l’éduquer. Educare : tirer vers le haut. C’est là-dessus que se fonde le grand principe rationnel.

Ce modèle est aujourd’hui obsolète. On voit alors revenir l’autre forme de socialisation qui est l’initiation. L’éducation tire vers le haut, l’initiation accompagne. Quand on regarde l’histoire humaine en longue période, on remarque un grand mouvement de balancier entre ces deux formes. J’ai vu cette évolution au sein même de mes cours à la Sorbonne. Quand j’ai commencé, la transmission du savoir était clairement verticale. Dans les dernières années, j’avais en face de moi des étudiants tous équipés d’ordinateurs et de smartphones, qui vérifiaient instantanément toutes mes références sur internet, me reprenant à l’occasion sur une date, ou une citation. Cela montre bien que ma position pouvait être remise en cause. Cet exemple illustre parfaitement l’un des fondements de la postmodernité qui est l’alliance du technologique et de l’archaïque.

À quel moment le système sera-t-il obligé de changer ?

contrepoints 061 orientalisationIl évolue déjà, mais pas de manière consciente. Nous sommes dans la phase intermédiaire, dans laquelle l’éducation devient accompagnement mais sans changer de nom. Ces phases intermédiaires ont été analysées par le sociologue Alfred Shütz, qui a théorisé le « stock of knowledge » c’est-à-dire un stock de connaissances dont nous disposons et que nous tentons de plaquer sur les réalités que nous observons. Ceci fonctionne jusqu’à ce que la réalité soit si différente de ce que nous en disons que nous sommes obligés d’inventer de nouveaux mots et concepts pour la décrire.

Il en va de même pour le concept de postmodernité. Comme son nom l’indique, elle se définit encore par rapport à ce qui l’a précédé, la modernité. Lorsque Baudelaire a le premier utilisé le mot « moderne », elle était déjà installée depuis plus de 100 ans. Nous en sommes encore aux prémices de la postmodernité, donc il faudra attendre encore un peu mais d’ici quelques dizaines d’années un mot apparaitra pour définir notre époque.

Malgré les difficultés, la peur est étrangère à la jeune génération.

Vous développez également le concept d’écosophie, que vous distinguez de l’écologie. Pouvez-vous expliquer de quoi il s’agit ?

J’évite d’utiliser le mot « écologie » car il est trop politiquement connoté. Je préfère utiliser celui « d’écosophie » pour décrire notre nouveau rapport à la nature. En particulier chez les jeunes générations on remarque une évolution par rapport à la vieille idée cartésienne de domination de la nature. Cette sensibilité nouvelle s’observe par exemple par l’attention apportée au gaspillage, qui était très peu présente auparavant.

Comme pour tous les phénomènes sociaux, il se produit un phénomène de sédimentation. Génération après génération, ce qui est une sensibilité minoritaire finit par devenir la sensibilité dominante d’une époque.

L’espérance de vie semble être l’une des causes de l’augmentation des divorces. Comment analysez-vous la place du couple dans la société postmoderne ?

Partons de l’exemple français, c’est-à-dire le contrat de mariage napoléonien. Lorsqu’il est mis en place, l’espérance de vie du couple est d’environ 15 ans. Aujourd’hui un couple de 25 ans aurait plus de 50 ans d’expérience commune. On imagine facilement que durant cette période les affects ont tendance à se fatiguer. Je vois donc venir une nouvelle économie sexuelle, dont les sites de rencontres sont un archétype.

Charles Fourier avait développé la théorie du gratte-talon dans Le Nouveau Monde amoureux. Pour comprendre, il prend l’exemple d’un homme de 20 ans qui ne serait attiré sexuellement que par une femme de 60 ans dont il pourrait gratter le talon. Cet exemple amusant et paroxystique lui permet d’expliquer que les lieux de rencontre agissent comme des moyens d’appariement d’offre et de demande sexuelle, et éventuellement de couple. Aujourd’hui, Internet aidant, les sites de rencontre sont des moyens d’appariement particulièrement efficaces et immédiats.

Ce que vous décrivez laisse augurer de profonds changements sociaux et sociétaux. Vous dites qu’il ne faut pas avoir peur de la postmodernité, pourtant la peur est parfois le fondement d’un réflexe de conservation salutaire. Hobbes en fait l’explication principale de la naissance de la civilisation. D’après vous, est-elle forcément mauvaise conseillère ? 

Oui, je le crois. La vie est en elle-même inquiétante, porteuse de risque. Il y a toujours de l’inattendu, de l’imprévu. Mais je ne crois pas que la vitalité aille de pair avec la peur. Ce qui me semble oublié par les observateurs c’est de voir à quel point cette peur est absente dans la jeune génération. Alors que le travail manque, que le logement est un problème, etc., les jeunes continuent de faire preuve d’un enthousiasme débordant.  En revanche l’intelligentsia projette sa propre peur sur ces jeunes.

N’ayons pas peur de la postmodernité. Les sociétés se transforment, au gré d’un long processus d’enracinement dynamique. C’est ainsi, c’est la vie.