Jan Karski : Mon témoignage devant le monde

Jan Karski

Revue de Mon témoignage devant le monde, par Jan Karski. Il s’appelait Jan Karski et fut le premier à informer le monde sur le système idéologique de l’Holocauste.

Par la rédaction de Contrepoints

Jan KarskiIl s’appelait Jan Karski ; c’était le plus illustre des émissaires de la résistance polonaise. En 1942, il fut le premier à prendre en charge la noble mission d’informer le monde sur le système idéologique de l’Holocauste. Il tentera de provoquer un sursaut des gouvernements alliés face à l’extermination du peuple juif, dont il fut le témoin oculaire dans le ghetto de Varsovie et dans le camp d’Izbica Lubelska. Alors qu’il aura fait tout ce qui était en son pouvoir au cours de cette mission, il se lance dans la rédaction d’un livre…

La première publication de l’« État clandestin » de Jan Karski parut au mois de novembre 1944 aux États-Unis et ensuite en Angleterre, en France, en Suède et en Norvège. Le livre est devenu immédiatement un best-seller avec des ventes proche de 400 000 exemplaires. La guerre étant en cours, Karski fut contraint de ne pas dévoiler les vrais noms et adresses, les missions effectuées et, d’une manière générale, tout ce qui aurait pu nuire à ses collaborateurs qui combattaient encore en Pologne.

L’auteur entame son récit peu avant le début de la guerre au moment où il reçoit l’ordre de rejoindre son régiment d’artillerie situé à Oświęcim (Auschwitz). La guerre éclate en effet immédiatement après son arrivée et sans qu’il ait eu le temps de combattre les Allemands, il est fait prisonnier par les Soviétiques. Transféré en URSS, il tente par tous les moyens de s’échapper. Enfin, l’occasion se présente. Karski fait valoir ses « origines » allemandes et prend part à un échange de prisonniers. Au cours de celui-ci, il parvient à s’échapper grâce à la complicité de ses codétenus. Par la suite, l’auteur raconte les débuts de sa vie de conspirationniste ainsi que les premières missions qui lui sont attribuées. Il décrit précisément les premiers moments de l’« État souterrain » polonais, sa structure, son organisation et les relations entre les dizaines de petites unités conspirationnistes qui s’activent sur le terrain fin 1939.

Karski relate ensuite ses missions à l’étranger en tentant de bien faire comprendre la situation d’insécurité dans laquelle il se trouvait. Et bien qu’il mît en œuvre toutes les mesures de sécurité propre à la Résistance, il est finalement capturé. Torturé de manière atroce par la Gestapo, il tentera de mettre fin à ses jours en s’ouvrant les veines. La chance ne le quitte pas puisqu’il est conduit à l’hôpital d’où les Résistants parviennent à le faire sortir. Après une courte période de soins, il reprend son travail dans la Résistance :

«  La presse clandestine n’était pas seulement consacrée à la politique et aux questions militaires, mais aussi à la culture et à la religion. J’ai réussi à garder une copie du texte suivant publié au printemps 1942, que je n’hésite pas appeler une version moderne de notre Père. C’est le Pater émouvant, mélancolique et passionné de la résistance polonaise. Il fut réimprimé dans de nombreux journaux et des milliers de garçons et filles l’apprirent par cœur dans des écoles clandestines :

« Notre Père qui es au cieux, jette un regard sur la Pologne, notre patrie martyrisée.

Que ton nom soit sanctifié en ce jour de notre désespoir infini, et de notre silence.

Que ton règne arrive. Nous prions chaque matin, répétant obstinément que Ton règne commence sur la Pologne entière et que dans le rayonnement de la liberté adviennent la Paix et l’Amour.

Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Mais ce ne peut être Ta volonté que le meurtre et la débauche règnent sur le monde et que le sang coule à flots. Puisse Ta volonté faire que les cellules humides des prisons se vident, qu’il n’y ait plus jamais sur cette terre de fosses remplies de cadavres, que cesse de s’abattre sur nos têtes le fouet diabolique de la peur. Que le ciel au-dessus de nos têtes nous apporte lumière et chaleur au lieu des bombes et du feu. Fais que les avions soient des messagers de joie et non de mort. Ta volonté sera faite sur la terre couverte de tombes, éclaire la route de nos fils, de nos frères et de nos pères, des soldats polonais qui, par leur combat, se frayent le chemin du retour. Fais que les mers rendent les noyés, la terre ceux qui y sont enterrés, que les sables du désert et les neiges de Sibérie nous rendent au moins ceux que nous aimions.

Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien… Mais un autre pain quotidien que celui que chaque jour nous impose. Fardeau trop lourd pour nos épaules car il est exode et émigration, et mort dans les cachots, mort qui vient du feu des canons, tortures des camps, mort par famine, mort sur le champ de bataille. C’est le tourment du silence quand nos gorges s’étranglent des cris de la douleur contenue ; notre pain quotidien c’est le froid de l’acier sur nos poignets. À ce pain quotidien qui est le nôtre, ajoute, ô seigneur, la force, l’endurance, la patience et la volonté pour que nous tenions en silence et que nous ne criions pas avant que l’heure n’ait sonné.

Pardonne-nous nos offenses. Pardonne-nous, Seigneur, si nous sommes trop faibles pour écraser la bête. Renforce nos bras afin qu’il ne tremble pas à l‘heure de la vengeance. Ils ont péché contre Toi, ils ont enfreint Tes lois éternelles. Ne permets pas que nous péchions contre Toi. Que nous péchions par faiblesse comme ils ont péché par licence criminelle.

Et ne nous laisse pas succomber à la tentation. Ne nous laisse pas succomber à la tentation, mais fais périr les traîtres et les espions qui sont parmi nous. Ne laisse pas l’argent aveugler le cœur des riches. Que le repu nourrisse l’affamé, qu’à toute heure et partout les Polonais se reconnaissent entre eux. Fais que notre bouche reste muette quand nos os craquent sous la torture. Et ne nous laisse pas succomber à la tentation d’oublier demain ce que nous souffrons aujourd’hui,

Mais délivre-nous du Mal. Défends-nous, Seigneur, contre le mal. Contre l’ennemi mortel de notre patrie. Sauve-nous, ô Seigneur, de la misère et de la déportation, de la mort sur terre, sur mer et dans les airs, et de la trahison des nôtres.

Amen. Fais que nous redevenions les maîtres de notre sol. Fais que nos cœurs reposent avec le calme de la mer et la beauté de nos montagnes. Que les foules affamées se nourrissent de Ta lumière, ô Seigneur. Fais que nous établissions la justice dans une juste Pologne. Amen. Donne-nous la Liberté, ô Seigneur. Amen. »

S’exposant à un très grand danger, il pénètre dans le ghetto de Varsovie où il découvre les conditions d’existence inhumaines puis, plus tard, dans le camp d’Izbica Lubelska déguisé en garde ukrainien. Il assiste à une des méthodes les plus brutales d’extermination des Juifs qui consistait à remplir de victimes des wagons de train dans lesquels de la chaux vive avait été répandue sur le sol. Elles furent abandonnées dans un endroit isolé pendant plusieurs jours jusqu’à la fin de leur agonie. Les wagons étaient ensuite nettoyés, les corps brulés et les dernières traces enfouies.

Durant cette période difficile, il collecte beaucoup d’informations auprès des dirigeants de l’État souterrain polonais ainsi qu’auprès des Bundistes, constituant l’Union générale des travailleurs juifs. Son destin l’amènera alors à Londres pour témoigner devant le monde de la terrible situation de la Pologne occupée et particulièrement du système idéologique de l’Holocauste. Il rencontre les autorités en Grande-Bretagne et le Président Roosevelt aux États-Unis et fait une seule demande : que le monde réagisse enfin face à l’extermination du peuple juif.

L’« État clandestin » n’est pas une ennuyeuse œuvre encyclopédique. Le langage simple permet au lecteur de lire sans effort. Pour ceux qui s’intéressent à la Deuxième Guerre mondiale, et en particulier à l’héroïque résistance polonaise, il s’agit d’un livre hautement appréciable. Ceux qui aiment l’action trouveront des passages où se côtoient de l’espionnage, des situations de guerre et des missions tout à fait inhabituelles. Grâce à un style simple, peu raffiné, le livre se lit facilement et assez vite.

L’incontestable atout du livre est que l’on peut vraiment découvrir les structures internes de la résistance avec beaucoup de détails. Dans l’Europe en guerre, Karski a rempli sa fonction d’émissaire entre le gouvernement exilé et celui resté au pays ; il en savait suffisamment pour écrire un livre… à mettre obligatoirement entre toutes les mains.