S’affirmer et libérer sa testostérone

Bras de fer Jeux de mains jeux de vilains Credit Sébastien Cheniclet (Creative Commons)

Comment surmonter son anxiété à aller demander une augmentation à son patron ?

Par Philippe P.

Bras de fer Jeux de mains jeux de vilains Credit Sébastien Cheniclet (Creative Commons)

Avec un patient, ingénieur des mines de son état, on s’est échangé des biographies concernant les mecs les plus barrés de l’histoire, notre préférence allant plutôt vers l’époque féodale parce que ça avait un peu plus de classe que l’époque contemporaine. Ne me demandez pas pourquoi ni comment c’est arrivé ! Je pense qu’il souffrait de sa condition d’ingénieur et qu’il aurait vu quelque avantage à rajouter derrière son prénom une quelconque précision comme « le cruel » ou encore « le sanguinaire » ou peut-être même « sans peur » voire « l’empaleur ».

C’est vrai que fonder sa virilité sur la maîtrise des environnements Java est moins aisé et évident qu’à la masse d’arme ou à l’épée à deux mains. Putain d’époque castratrice qui révère le feutré, l’assourdi, le cotonneux, le ouaté au mépris de l’expression légitime de la testostérone. C’est sans doute pour cela que bien des ingénieurs se muent le soir en héros de jeux de rôles. Ceci dit, n’accablons pas les ingénieurs, il en va ainsi de bien d’autres catégories socio-professionnelles !

C’est peut-être le fait de toutes les formations dont l’accès est conditionné par un concours ? À ce titre, on peut noter que les concours favorisent les femmes. De là à imaginer que la voie du concours, telle qu’elle existe, serait un fameux obstacle à la testostérone, il n’y a qu’un pas que bien entendu je ne franchirai pas. Toutefois, on peut imaginer que cette voie, dans la mesure où elle s’appuie plus sur la maitrise de process que sur la valorisation d’un savoir-être puisse brimer l’expression singulière de la psyché. Pour être performant et réussir un concours, mieux vaut se brider, se fondre dans le moule et mettre sa vie entre parenthèse que de laisser libre court à ses penchants naturels.

D’ailleurs, j’ai pu le noter dans ma clientèle, certains détenteurs de diplômes de simples IUT ou de « petites écoles » s’en sortent parfois mieux que leurs collègues issus de prestigieuses formations. Certes le mal français fait que dans les plus grandes entreprises, le plafond de verre existe et que la cooptation des élites bloque évidemment les autres. Quant aux professions réglementées, évidemment nulle place pour ceux qui n’ont pas le diplôme ad hoc. Vient un moment où il ne suffit plus d’oser mais simplement de sortir du sérail.

Cette sélection par maitrise de process favorise donc les analysants ou du moins tous ceux qui acceptent par défaut de renoncer à ce qu’ils sont pour se couler dans ce moule. Dès lors, si les performances sont réelles, elles s’étiolent lorsqu’un cadre strict cède la place à la négociation, c’est-à-dire à la confrontation entre deux êtres humains que tout oppose parfois.

C’est ainsi que la négociation salariale posera problème. Demander une augmentation revient à exiger l’adhésion de votre patron à une décision qui fait que, tandis que vous augmenterez vos revenus, lui verra les siens diminuer. C’est donc autant une négociation qu’un combat qui s’engage durant lequel vous devrez être assez sûr de vous pour lui prouver que s’il n’accède pas à votre requête il risque de perdre un élément important de son entreprise.

Certes, aujourd’hui, parce que justement on adore les process, on vous objectera vos dernières évaluations au cours desquelles vous auriez pu avoir un b voire un 3 ou que sais-je encore. Et si vous restez dans les clous, il y a fort à parier qu’on vous démontrera par A plus B que cette année n’est pas encore la bonne mais que l’an prochain peut-être… Au mieux vous risquez de repartir avec des bons d’achat FNAC voire une smartbox et une petite tape d’encouragement. Qu’on se le dise, et sur le coup les bolchos ont raison, le droit du travail est un droit de combat.

C’est justement là qu’il faudra briser les process et sortir adroitement la testostérone pour expliquer à votre taulier que vos évaluations ne sont en rien une image réelle de vos performances mais uniquement une technique maladroite de manipulation destinée à vous refuser toute augmentation. Bref, il sera temps de vous souvenir que ce ne sont jamais les meilleurs qui réussissent mais ceux qui osent.

Foulques-thérapie !

Mon ingénieur des mines était justement venu me consulter parce que son supérieur lui faisait des misères. Après un bref profilage, il s’est avéré qu’on avait affaire à une personnalité narcissique des plus basiques, le genre de type à qui l’on doit mettre une bonne droite quand il vous met une claque. Bien sûr, s’agissant de relations professionnelles, l’affirmation de soi connait quelques limites et doit être menée adroitement. Il ne s’agit pas de se battre comme un chiffonnier.

Ceci dit notre collaboration a porté ses fruits puisque récemment son supérieur est allé jusqu’à lui apporter un café dans son bureau. J’ai d’ailleurs du tempérer les ardeurs de mon jeune ingénieur sans quoi, fier de ses succès, il allait finir par lui arracher les carotides et se repaitre de son sang. Je pense qu’il était fasciné de voir combien ce type qu’il avait redouté n’était en définitive qu’une outre gonflée de pets. C’est vrai qu’un narcissique qui décompense c’est assez rigolo ; le monstre cède la place à un geignard qu’on a envie de massacrer. Mais il ne faut pas ! La compassion est une vraie valeur et on ne frappe pas un adversaire à terre.

Sans doute que la lecture de ces biographies l’a aidé. Il est toujours utile, quel que soit l’âge, et lorsque l’on manque de références, de se trouver un personnage auquel s’identifier. Et autant vous dire que si n’importe quel chanteur ou acteur risque de n’être qu’un gros fake et un rebelle en carton décevant dans la vraie vie, quand on fouille dans l’histoire, on peut se trouver de vrais gros couillus auxquels s’identifier.

Il avait choisi Foulques III d’Anjou, surnommé Foulques le noir (Nerra) en raison du teint de sa peau, dont on disait à l’époque qu’il était un des « batailleurs les plus agités du Moyen Âge ». D’ailleurs, il a fait brûler Angers et, juste avant, son épouse qui l’avait trompé. Foulques ce n’était pas le genre de mec qu’on faisait cocu et auprès de qui on allait ensuite minauder en promettant qu’on ne recommencerait plus en lui faisant des bisous.

Comme le gars est un peu excessif, il tente de se faire pardonner en faisant un pèlerinage à Jérusalem. Lorsqu’il s’approche du Saint-Sépulcre, c’est en se faisant flageller par deux serviteurs. Et comme Foulques n’aime pas trop qu’on lui résiste, il tuera son cousin Conan, comte de Rennes et massacrera Eudes le comte de Blois. Se friter avec Conan c’est autre chose que de tirer les cheveux à Kevin. Pour le reste, on peut consulter sa biographie sur wikipedia ou ailleurs.

Alors comme mon jeune ingénieur était un peu anxieux à l’idée d’aller demander son augmentation, malgré sa brillante victoire sur son supérieur, je lui ai simplement dit de s’imaginer comment s’y prendrait Foulques le noir. Lui, il n’entrerait pas dans le bureau du patron timidement, sur la pointe des pieds pour s’asseoir sur le bout des fesses dans le fauteuil en essuyant ses lunettes avant d’écouter des conneries. J’ai donc dit à mon ingénieur : « soyez Foulques, vous êtes Foulques ».

Alors comme il me l’a dit, il a été Foulques et il a demandé une grosse augmentation. Pas le genre de conneries indexées sur je ne sais quelle merde sectorielle de l’INSEE, non, il a réclamé le paquet parce qu’il en avait un peu plein le cul de n’être pas assez payé.

Alors et maintenant me direz-vous ? Est-ce que cela paye d’être Foulques Nerra ? Il n’en sait encore rien. Il attend la réponse du taulier. S’il a son énorme augmentation, on pourra créer ensemble une Foulques-thérapie, sinon il ira dépenser ses bons d’achat Fnac en fomentant une terrible vengeance contre son patron. C’est la vie.

De toute manière, si l’on peut gagner une bataille contre Foulques le noir, on ne gagnera jamais la guerre !


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