Le capitalisme : simple comme manger une banane en été

bananes credits Ram Reddy (licence creative commons)

Qui a encore en mémoire les rationnements et les privations entraînés par les dysfonctionnements de l’économie socialiste « réelle » ?

Par Vesselina Garello.

bananes credits Ram Reddy (licence creative commons)

J’en suis arrivée, après 25 années passées dans un système capitaliste, à oublier de m’émerveiller devant les miracles quotidiens du marché. Pourtant, pour moi, enfant du communisme bulgare particulièrement hermétique, les premiers signes perceptibles du changement étaient bien liés à l’économie de marché.

Je me rappelle de mon enfance les magasins désespérément vides, grands, mais vides, qui n’accueillaient sur leurs étalages rien qui pourrait faire envie à un enfant. C’était vrai pour les gourmandises, mais aussi pour tout autre article de la vie quotidienne. Il y avait par exemple deux sortes de glace, pas plus, et je crois bien qu’elles n’étaient en vente qu’en été dans les stations balnéaires, car je n’ai pas souvenir d’en avoir mangé ailleurs. Le peu d’articles disponibles sur les rayons ne faisaient pas envie – fidèles aux slogans idiots du communisme, les fabricants s’employaient à utiliser des emballages hideux sous prétexte que seul le contenu compte… Quelle ironie !

Dans la petite ville dont je suis originaire il n’y avait rien de tout ça. D’ailleurs, dans toute la ville, qui comptait quand même 50 000 habitants, il y avait une pâtisserie et pas plus de deux ou trois restaurants. Il était courant, lorsqu’on y allait, de constater après consultation avec le serveur, que sur la carte il n’y avait qu’un ou deux plats qu’on pouvait réellement commander. Pour le reste, on était en rupture de stock en permanence (un nouveau concept que le système communiste avait poussé à la perfection).

Il existait en ces temps troubles une sorte de personne que tout le monde voulait compter parmi ses amis – les magasiniers. Ces humbles personnages responsables de l’approvisionnement des magasins faisaient l’objet de toutes les convoitises, car ils avaient l’information d’une livraison imminente avant tout le monde. Le système qui s’était mis en place était on ne peut plus simple – le magasinier gardait « sous le comptoir » de la marchandise pour ses amis qui, bien souvent, la lui payaient plus que généreusement. Les autres ne pouvaient que faire la queue et espérer qu’il en reste pour eux.
À cette époque d’ailleurs, les Bulgares avaient développé le réflexe très évocateur d’aller automatiquement s’aligner et attendre à chaque fois qu’ils voyaient une file d’attente, sans même savoir pour quelle marchandise attendaient les autres. De toute manière, ça ne pouvait que leur servir, ils manquaient de tout…

Un monde qui faisait exception de cette austérité était celui de Corecoms – des magasins « à l’occidentale », où on pouvait acheter plein de choses belles, colorées et séduisantes… à condition de posséder des dollars. Dans un pays pratiquement fermé à tout échange avec le monde occidental ceci relevait du miracle. Entrait en jeu ici une deuxième catégorie professionnelle extrêmement vénérée – les chauffeurs routiers. Ces derniers avaient en effet des circuits allant parfois jusqu’à des terres ennemies, où ils trouvaient le moyen de s’approvisionner en devises. Leurs enfants portaient des jeans et mangeaient des œufs Kinder et du Nutella.

Pour ma part, je n’étais pas bien née. Mon père était professeur de philosophie et ma mère médecin. À défaut d’avoir des jeans, je me contentais donc de porter ma jupe plissée et le foulard rouge des jeunesses communistes et à manger des glaces… en été.

contrepoints 007 capitalismeLes saisons jouaient d’ailleurs un rôle apparemment important dans la logique d’approvisionnement communiste. Ainsi, pendant toute mon enfance, les Noëls, non, les jours de l’An, Noël étant une date comme les autres dans le calendrier communiste, étaient célébrés entre autres par des livraisons très attendues de bananes et d’oranges. La seule vue de ces fruits évoque aujourd’hui encore chez moi une joie intense de fête et de vacances, de neige et de moments partagés en famille. Aucune file d’attente n’était trop longue pour se procurer ces fabuleux fruits exotiques qui venaient illuminer notre table une fois par an. Heureusement pour nous, ma mère avait une cousine qui était magasinière dans un magasin d’alimentation et elle nous réservait tous les hivers un kilogramme de bananes et d’oranges. C’était l’abondance !

En Bulgarie, l’arrivée des changements après la chute du mur n’a pas été brutale, du moins pas pour le citoyen lambda et encore moins pour l’enfant de douze ans que j’étais. À la télévision, on voyait l’effervescence des Allemands de l’Est autour de la chute du mur, les événements tragiques en Roumanie, mais concrètement, dans nos vies peu de choses changeaient.

Jusqu’au jour où j’ai ressenti pour la première fois le changement… en croquant à pleines dents dans une banane.

Je me rappelle comme si c’était aujourd’hui – j’étais en train d’errer un peu désœuvrée devant l’immonde barre d’immeubles qui abritait notre beau logement typique de l’époque, lorsque j’ai aperçu un autre enfant vaquant aux mêmes occupations, mais – oh ! Stupeur, cet enfant était en train de manger de façon complètement nonchalante une banane ! Une vraie banane en plein mois d’août, en contradiction avec ce que la vie m’avait appris jusqu’ici au sujet des bananes et des saisons… N’en croyant pas mes yeux, je l’ai approché et demandé d’une voix tremblante où est-ce qu’il avait trouvé cette banane. Je n’oublierai jamais sa réponse : « des bananes, il y en a plein sur le marché, et on ne fait même pas la queue ».

Je crois que tout commentaire serait inutile. J’ai eu la chance d’avoir appris depuis ce qui était si merveilleux dans le système de marché et pourquoi c’était le seul moyen d’avoir des bananes en plein été, en Bulgarie, sans faire la queue. Mais je suis sûre que toutes les théories du monde ne valent pas cet instant de révélation magique que vit un être humain libéré d’un système étatiste, ce moment de joie profonde dont seuls les pessimistes incurables seront privés à tout jamais.