« Ce que l’argent ne saurait acheter » : Les limites morales du marché ?

La marchandisation corrompt-elle les valeurs civiques, humanistes et de solidarité dans la société ?

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Michael Sandel

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« Ce que l’argent ne saurait acheter » : Les limites morales du marché ?

Publié le 30 novembre 2014
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Par Stéphane Couvreur, Institut Coppet

Michael SandelCe livre est l’anti-Défendre les indéfendables où Walter Block défendait la marchandisation à l’extrême parce que, dit-il, il ne suffit pas que quelque chose nous choque pour l’interdire, et de plus cette interdiction aurait des effets négatifs dont on ne se doute pas. Sandel ne demande pas quelle serait l’alternative à la marchandisation – la prohibition de certains échanges monétaires ? la pression sociale ? – mais il conteste qu’elle puisse avoir des effets bénéfiques.

Dans le livre de Michael Sandel, j’ai apprécié les exemples de biens qui ne peuvent pas être achetés, parce que cela contredirait leur objet même, comme le prix Nobel : si vous payez pour avoir le prix Nobel vous n’aurez pas la reconnaissance qui le définit. Il est donc logiquement impossible d’acheter le prix Nobel. Légèrement différent : l’exemple des incitations monétaires qui peuvent avoir un effet négatif comme pour les dons de sang. Sandel rejoint ici Adam Smith qui, dans la Théorie des sentiments moraux, décrit si bien la recherche de la reconnaissance de nos semblables et son rôle dans les interactions sociales. Dommage que Sandel ne cite pas ce Smith-là, et ne retienne que l’intérêt personnel, la motivation que Smith place au centre de son « autre livre ».

En dehors de cela, le livre contient beaucoup de commentaires moralisateurs qui mériteraient plutôt une discussion de comptoir. Par exemple : payer pour un coupe-file, c’est mal !

« Michael Rice, directeur adjoint du supermarché Walmart de Tilton, dans le New Hampshire, aidait une cliente à charger un poste de télévision dans sa voiture quand il eut une crise cardiaque : il mourut une semaine après. Une police d’assurance contractée sur sa vie rapporta 300 000 dollars, mais cette somme ne fut pas versée à la famille de cet homme : elle revint à Walmart, qui s’était désignée comme la bénéficiaire de cette police qu’elle avait souscrite sur la tête de Rice. »

Il manque une information pour comprendre cet exemple : l’opération n’avait rien à voir avec de l’assurance ou un risque quelconque pour Walmart et ses salariés. Il s’agit purement d’optimisation fiscale. En deux mots, Walmart est un employeur tellement important qu’il pourrait être son propre assureur-décès, mais le fait de passer par un assureur externe lui a permis de déduire une partie de la masse salariale de son résultat imposable…

Reste la thèse principale de Sandel : la marchandisation corrompt les valeurs civiques, humanistes et de solidarité dans la société. Il est bien connu que la confiance facilite les transactions dans une économie de marché. Mais, nous dit Sandel, le marché se tire une balle dans le pied en encourageant les comportements égoïstes, voire trompeurs. Le livre passe sous silence les travaux qui affirment le contraire (Herbert Gintis, Paul Seabright ne sont pas cités) alors qu’il s’agit d’une question empirique assez bien documentée.

Au final, la thèse n’est pas très bien étayée et propage le sempiternel mythe qu’abolir la monnaie permettrait d’améliorer la nature humaine.

Rithy Panh le dit mieux que quiconque dans L’élimination, où il raconte son expérience au Cambodge en 1975 :

Rithy Panh« Après quelques jours, la rumeur a couru que la monnaie ne valait plus rien ; qu’elle allait tout simplement disparaître. Les vendeurs ont commencé à refuser les billets. L’effet a été dévastateur. Comment se nourrir, comment boire, comment vivre sans monnaie ? Le troc avait repris dès l’évacuation : il s’est généralisé. Les riches se sont appauvris ; les pauvres se sont dénudés. La monnaie n’est pas qu’une violence : elle dissout, elle fragmente. Le troc affirme ce qui manque absolument, et fragilise celui qui est fragile.

Nous avons compris que le mouvement était irréversible.

Des années plus tard, j’ai visionné des images d’archives extraordinaires : des révolutionnaires font sauter la Banque centrale du Cambodge. Seuls les angles du bâtiment sont encore debout, triste dentelle renforcée de métal : au milieu, des gravats. Le message est clair. Il n’y a pas de trésor ; il n’y a pas de richesse qui ne puisse être anéantie. Nous dynamiterons l’ancien monde, et nous prouverons ainsi que le capitalisme, c’est de la poussière entre quatre murs.

Je m’arrête un instant sur ce beau programme. Les révoltés de tous les pays évoquent souvent une société sans monnaie. Est-ce l’argent qui les dégoûte ? Ou le désir de consommation qu’il révèle ? L’échange aurait des facultés méconnues. L’échange gratuit, comme il convient d’appeler le troc. Mais je ne connais pas d’échange gratuit. Ou bien c’est un don. J’ai vécu quatre ans dans une société sans monnaie, et je n’ai jamais senti que cette absence adoucissait l’injustice. Et je ne peux oublier que l’idée même de valeur avait disparu. Plus rien ne pouvait être estimé – j’aime ce mot à double sens, car compter n’est pas forcément mépriser ou détruire – à commencer par la vie humaine. »


Sur le web.

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  • J’ai l’impression que l’auteur de ce post n’a lu que la 4ème de couverture de la version française (exemple Walmart).

    La thèse de l’auteur est mal comprise : il se pose des questions sur la moralité d’une « market society » sans remettre en cause la « market economy ».
    Si quelqu’un qui reçoit des dons alimentaires du resto du coeur et les revend juste après, est-ce moral ?
    Le fait d’acheter votre discours de marriage sur internet ne dénature-t-il pas l’exercice ?
    Si une association offre des billets de concert ou de musée pour permettre aux gens avec peu de revenus de se cultiver, est-il moral qu’un récipiendaire revende le billet pour se faire de l’argent ? Car si le marché permet à ceux qui valorisent le plus un bien ou un service de l’obtenir, certains n’ont pas les moyens de cette valorisation. S’il a tout à fait le droit de le revendre (transfert de propriété), cela dénature fondamentalement le but dans lequel ce billet était donné.

    Je crois ces questions intéressantes. Et pour avoir suivi son cours « Justice », Sandel est également un brillant pédagogue.

    • Les questions que vous soulevez n’ont en fait comme seule valeur celle de souligner VOS valeurs (ou celles de l’auteur).
      Vous mettez un prix (non nécessairement monétaire) sur les choses et pour vous (je souligne que c’est vous en personne, et pas en tant que porteur de telle ou telle valeur) ce prix est un jugement moral.

      Est-ce moral de vendre quelque chose qu’on vous à donné (resto du cœur etc.), demandez vous ? Mais évidement que c’est moral. Ce qui est totalement immoral (car cela nie la liberté et la propriété et in fine l’humanité de celui qui reçoit le don) c’est d’exiger que le don que vous faites soit utilisé de telle ou telle façon par vous fixée.

      Acheter un discours de mariage sur internet dénature l’exercice ? Pas certain du tout, cela dépend des valeurs que la personne concernée attribue à ses talents d’écriture et à ceux de l’écrivain. In fine, la personne se mariant choisi l’auteur, amende le texte (ou pas) et donc s’y investit. Et s’il a bien jugé, le résultat sera meilleur (mais son investissement pas moindre, puisque l’argent payé, il l’a bien gagné par ses efforts).

      Si une association donne des billets de ci ou de ça, elle transfert une propriété. Avec sans doute l’idée que c’est mieux pour les gens de se cultiver. Certes, certes… mais que sait-elle de leurs besoins réels ? La personne qui revend « pour se faire de l’argent », peut-être cet argent lui permettra-t-il de payer les soins qui permettront de sauver un enfant ? Ou d’offrir un bon repas à sa femme au restaurant et d’ainsi se réconcilier avec elle… Qu’est ce qui est mieux.

      Ce que vous (et l’auteur du livre) semblez croire c’est que VOTRE morale et VOS jugements de valeur (la valeur est SUBJECTIVE) devraient s’appliquer à tous. Mais ce en quoi la monnaie est une invention merveilleuse c’est qu’elle permet à celui qui la reçoit de convertir ce qu’il reçoit en l’objet précis qui répond le mieux à SES valeurs, SES besoins. En cela elle augmente (massivement il faut le dire, et nombre d’expériences le montre clairement) la « richesse collective » (l’utilité totale) dans la société. Et cela par une augmentation de l’utilité de TOUS. Mais les intellectuels aiment en général tendrement l’idée qu’ils savent mieux que les autres. Y compris pour les problèmes des autres. « Présomption fatale » disait Hayek.

    • Rien qu’au titre, je renifle le pavé francophone qui se grattouille le neurone sur une question qui se pose uniquement quand la réponse à la question d’origine est oubliée par son auteur. La question était : Est-ce que la morale sociale doit ingéré sur la morale individuelle qui dicte chaque entreprise individuelle, monétisation, valorisation comprise ?
      Pour reprendre l’exemple du Prix Nobel, libre au propriétaire de vendre le prix, ce qui fera (normalement…)chuter sa valeur de reconnaissance Sociale, au point (normalement…) de liquider sa valeur monétaire à zéro. Et alors ? Fin du Prix Nobel. C’est tout. Le marché décide seul de la valeur morale d’une monétisation… Non ?

  • C’est là une question passionnante car c’est justement sur ce que bute le libéralisme. Et c’est cette absence de « morale » qui en fait l’objet de toutes les critiques et le condamne à rester à la marge du système.

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