La métaphysique du pouvoir

Une analyse de l’essai classique de Bertrand de Jouvenel « Du Pouvoir »

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La métaphysique du pouvoir

Publié le 26 novembre 2014
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Par Fabrice Copeau.

jouvenel« Dans un pays où l’État est le seul employeur, toute opposition signifie mort par inanition. L’ancien principe : qui ne travaille pas, ne mange pas, est remplacé par un nouveau : qui n’obéit pas, ne mange pas. » Léon Trotski, 1937

Fasciné par la croissance ininterrompue du pouvoir qui rendit possible la guerre totale déclenchée par Hitler, Bertrand de Jouvenel s’est donné pour tâche dans Du pouvoir (Genève, 1945) d’étudier cette croissance. Du pouvoir, Histoire naturelle de sa croissance est selon son auteur Bertrand de Jouvenel un livre de guerre à tous égards, une méditation sur la marche historique à la guerre totale.

Lorsque nous remontons à l’époque (XIe-XIIe siècles) où commencent de se former les premiers d’entre les États modernes, la guerre est toute petite car le pouvoir est petit : il ne dispose pas de ces deux leviers essentiels, l’obligation militaire et le droit d’imposer. Mais le pouvoir s’efforce de grandir et au terme de la Guerre de Cent Ans, par la taille et les compagnies d’ordonnance, il n’a plus besoin de mendier mais dispose d’une dotation permanente.

Depuis, la puissance publique a continué de grandir à un rythme accéléré. Autrefois visible (le roi), le pouvoir est à présent masqué par son anonymat : il se prétend instrument de la volonté générale. En ouvrant à toutes les ambitions la perspective du pouvoir, ce régime facilite beaucoup son extension. La démocratie, telle que nous l’avons pratiquée, centralisatrice, règlementeuse et absolutiste apparaît comme la période d’incubation de la tyrannie. Voici quelle est, pour Jouvenel, la métaphysique du pouvoir.

L’obéissance civile, un « fait de nature »

L’ordre émané du pouvoir obtient l’obéissance des membres de la communauté. Connaître les causes de l’obéissance, c’est connaître la nature du pouvoir. Quoi de plus surprenant que la miraculeuse obéissance de milliers ou millions d’hommes se pliant aux règles et aux ordres de quelques-uns ?

S’il n’est pas l’œuvre de la seule force, l’empire du pouvoir n’est pas non plus l’œuvre de la seule participation, puisqu’on le trouve où la société ne participe nullement au pouvoir. Celui-ci est pour nous un fait de nature : la suite des gouvernements d’une même société peut être regardée comme un seul gouvernement qui subsiste toujours et s’enrichit continuellement. La pensée humaine a cherché la justification théorique de l’obéissance : soit parce que (un droit exercé par le pouvoir à la condition d’être légitime) soit en vue de (le but que poursuit le pouvoir, le bien commun). Dans l’obéissance, il entre une part énorme de croyance, de créance, de crédit.

Les théories classiques qui justifient le commandement politique sont les théories de la souveraineté. Une volonté suprême ordonne et régit la communauté humaine : le droit divin d’une part, la souveraineté populaire d’autre part.

Le crépuscule de la souveraineté divine

On prétend que le droit divin, incarné par la « souveraineté divine », a soutenu, pendant les « temps obscurs du Moyen Âge », une monarchie arbitraire et illimitée. Tout ceci est faux : le pouvoir médiéval était partagé (curia regis), limité (par les seigneurs), et surtout il n’était pas souverain (il n’avait pas la puissance législative, domaine de la lex terrae). On a répété la formule de Saint-Paul, que tout pouvoir vient de Dieu, beaucoup moins pour inviter les sujets à l’obéissance envers leur souverain que pour inviter le pouvoir… à l’obéissance envers Dieu. Si le souverain remplissait mal sa mission, l’Église disposait à son égard de sanctions (l’Empereur Henri IV vint s’agenouiller devant Grégoire VII dans la neige de Canossa).

Cette souveraineté divine prit fin sous une double attaque : d’une part, le roi, pour briser l’Église, eut recours à la tradition juridique romaine (qui attribue la souveraineté… au peuple !.. notamment chez Marsile de Padoue) ; d’autre part, la révolution religieuse de Luther permit d’opposer Dieu au peuple cette fois. Pour arguer du peuple contre Dieu puis arguer de Dieu contre le peuple, double manœuvre nécessaire à la construction de l’absolutisme, il aura donc fallu une révolution religieuse. Ainsi les princes, rompant avec l’Église de Rome, en profitèrent pour s’attribuer comme propriété le droit souverain qui jusqu’alors ne leur avait été reconnu que comme mandat sous contrôle.

L’avènement de la souveraineté populaire

Les jésuites, pourchassés par les princes, affirment que Dieu a voulu l’existence du pouvoir parce qu’il a donné à l’homme une nature sociale. Mais il n’a pas lui-même organisé ce gouvernement. Cela appartient au peuple de cette communauté. (Bellarmin disait : « s’il advient une cause légitime, la multitude peut changer la royauté en aristocratie ou démocratie et à rebours ; comme nous lisons qu’il s’est fait à Rome »). C’est l’avènement du concept de souveraineté populaire.

Mais, nous dira-t-on, la souveraineté populaire n’est-elle pas la théorie qui fait le plus obstacle à l’absolutisme ? Là est l’erreur. Hobbes, notamment, déduira de la souveraineté du peuple le droit illimité du pouvoir. L’homme ou l’assemblée à qui ont été remis sans restriction des droits individuels illimités, possède alors un droit collectif illimité. Si l’on suppose l’existence d’un souverain, il faut qu’il ait reçu tous les droits des individus, et l’individu par suite n’en réserve aucun qui ne soit opposable au Souverain.

Comme le dit Rousseau :

« S’il restait quelques droits aux particuliers, comme il n’y aurait aucun supérieur commun qui put prononcer entre eux et le public, chacun, étant en quelque point son propre juge, prétendrait bientôt l’être en tous ».

Ce n’est pas de la souveraineté de Dieu que Hobbes déduira le droit illimité du pouvoir : c’est de la souveraineté du peuple. Dès lors qu’on postule un droit de commander qui n’a point de bornes, il est moins choquant de supposer ce droit appartenant à tous. Le peuple crée la souveraineté sans la donner, il en reste perpétuellement investi. Tous les pouvoirs tyranniques qui se sont depuis élevés, ont justifié leurs injures aux droits individuels par la prétention qu’ils s’arrogeaient de représenter le peuple. Toutes ces théories tendent à faire obéir les sujets en montrant derrière le pouvoir un principe transcendant et à subordonner le pouvoir au dit principe. Il peut sortir de la souveraineté populaire un despotisme plus poussé que de la souveraineté divine : la volonté générale n’est pas fixe mais mobile et la liberté du pouvoir s’appelle l’arbitraire.

Ce prince, il est vrai, commande non en vertu d’un droit souverain, mais il ne fait qu’exercer des pouvoirs qui lui sont conférés. Or ces pouvoirs sont absolus, illimités. Les forces qui, dans la société, peuvent les modérer ou les arrêter, sont inconnues.

La théorie organique du pouvoir, ou la souveraineté nationale

Tant que subsiste dans les esprits l’idée que les hommes sont la réalité et la société une convention, la notion de souveraineté n’a donc pu faire les ravages qu’elle cause sitôt que cette philosophie s’affaiblit.

Puis a été développée une théorie organique du pouvoir : la société prit la figure de la Nation. Le roi était un autre que le sujet ; pas la nation, qui est le moi hypostasié, le « nous ». Les droits subjectifs des individus perdent leur valeur, au profit d’une Moralité qui doit se réaliser dans la société.

Hegel décerne à la Nation un brevet d’existence philosophique. Au nom du bien commun, le pouvoir pourra justifier n’importe quel accroissement de son étendue. La souveraineté nationale est un être collectif plus important que les individus. Pour Hegel, la volonté générale accomplit ce qui doit être accompli, avec ou sans l’assentiment des individus qui n’ont pas conscience du but.

Il appartient donc à la partie consciente de vouloir pour le tout (le prolétariat chez Marx). Spencer au sens biologique, Comte au sens figuré, sont d’accord pour reconnaître dans le pouvoir un produit de l’évolution, un organe dont le but est la coordination de la diversité sociale et la cohérence des parties. Il est vrai que Spencer, l’un des fondateurs de la théorie organiciste, voulait tout au contraire un amoindrissement du pouvoir. Certes, disait-il, pour son activité extérieure, qui est la lutte contre les autres sociétés, l’organisme social se mobilise toujours plus complètement. Mais au contraire son activité intérieure (qui se développe au moyen de la diversification des fonctions), ne réclame pas d’unique régulateur central, et élabore au contraire des organes régulateurs distincts et nombreux. Mais sa vision de la société comme organisme va se retourner contre lui, grâce notamment à Durkheim.

Les théories s’étagent donc historiquement de telle sorte qu’elles sont de plus en plus favorables au Pouvoir. Elles peuvent être engendrées dans l’intention de poser des obstacles au Pouvoir ; elles finissent néanmoins par le servir.

Bertrand de Jouvenel,  Du pouvoir, Histoire naturelle de sa croissance, Paris Hachette.


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  • passionnant.
    Au fond la seul erreur de Tolkien c’est de supposer que l’Anneau (le pouvoir) a été forgé par un être à son profit, et qu’un autre être pouvait le détruire comme il avait été forgé.

  • A lire en complément l’indispensable livre de Georges Burdeau « l’état » au Seuil 1970

  • Article très intéressant.
    « Il appartient donc à la partie consciente de vouloir pour le Tout » : on en revient encore et toujours à la tradition millénariste, n’est-ce pas ?

  • Les commentaires sont fermés.

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