Cette Afrique capitaliste qui gagne, cette Afrique étatiste qui stagne

Lion en Afrique pouvoir (credits Anne LANDOIS-FAVRET, licence creative commons)

Contrairement aux idées reçues, toute l’Afrique n’est pas dans une impasse économique.

Contrairement aux idées reçues, toute l’Afrique n’est pas dans une impasse économique. Au contraire, le continent a besoin de poursuivre son ouverture aux marchés et au monde afin de débloquer son potentiel économique.

Par Kevan Saab.

Lion en Afrique pouvoir (credits Anne LANDOIS-FAVRET, licence creative commons)

En Occident, nombreux sont les artistes, les politiques, les intellectuels et les représentants des milieux associatifs qui se sont auto-attribués le rôle de sortir les pays en voie de développement de la pauvreté à coup de millions d’euros d’aide humanitaire. Au vu des résultats mitigés de ces envois massifs d’argent (détournement de fonds, gaspillage, corruption, etc.) et de la misère persistante de beaucoup de pays receveurs depuis fort longtemps (le cas d’Haïti étant emblématique), on est en droit de remettre en question l’efficacité de cette approche. Certes, l’aide humanitaire est absolument nécessaire et vitale dans des situations d’urgence (famine, sécheresse, guerres, etc.), cependant cette aide s’avère de fait inapte à sortir durablement un pays de la pauvreté.

L’Afrique étant de loin le continent accusant le plus grand retard de développement, mais aussi les plus forts contrastes en termes de performances économiques, il est donc intéressant de chercher à comprendre pourquoi certains de ses pays commencent s’extraire de la pauvreté à vitesse grand V tandis que d’autres semblent y stagner depuis déjà trop longtemps.

En regardant les données, on s’aperçoit rapidement que l’extrême pauvreté est un fléau qui frappe principalement les pays d’Afrique subsaharienne. Puisque la notion d’extrême pauvreté est un concept assez souple, on mettra dans cette catégorie tous les pays africains dont le Revenu National Brut (RNB) par habitant en 2012 s’élève à moins de 5 000 dollars internationaux en Parité de Pouvoir d’Achat (PPA). Pour les néophytes, le dollar international est une unité monétaire utilisée par la Banque Mondiale notamment dans l’évaluation des niveaux de vie des populations à travers le monde, enfin l’expression Parité de Pouvoir d’Achat exprime le fait que les chiffres présentés plus bas sont corrigés afin de tenir compte du coût de la vie dans chaque pays. Bref, ces deux concepts sont extrêmement utiles pour comparer avec justesse le niveau de vie de populations de pays différents. Ainsi, d’après le critère que nous nous sommes fixés, l’Afrique compte 34 pays très pauvres sur 54 nations (les données pour le Tchad sont malheureusement de piètre qualité, source des données : Banque Mondiale). À titre de comparaison, la France affichait en 2012 près de 37 690 dollars internationaux PPA en RNB, soit entre 8 et 57 fois plus que tous les pays listés ci-dessous :

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Si ces pays sont tous sans exception des pays où la pauvreté est un enjeu majeur, la comparaison s’arrête là. En effet, comme le montre la colonne de droite, les revenus des populations de ces pays ont évolué de manière diamétralement opposée entre 2002 et 2012. Tandis que certains pays frisaient la croissance 0 ou encore même la décroissance, une poignée de pays affichaient fièrement des augmentations de revenu brut par habitant de plus de 9% par an ! Un rythme digne des dragons asiatiques ! Pourquoi un tel écart ?

Le meilleur facteur pour expliquer cet écart est « l’ouverture du pays aux affaires ». Chaque année, ce concept est mesuré par la Banque Mondiale dans une enquête appelée Doing Business Report dans laquelle l’organisme établit un classement des pays en fonction, d’une part, de leur capacité à assurer efficacement les services essentiels d’un État moderne (exécution des contrats garantie par la Justice, résolution des cas d’insolvabilité, octroi des permis de construire, transfert de propriété, etc.), d’autre part, de leur capacité à laisser le champ libre aux entrepreneurs pour opérer (facilité de créer une entreprise, imposition, commerce transfrontalier, etc.). Pour faire simple, ce classement mesure l’adaptation des pays au capitalisme libéral qui a fait la prospérité du monde occidental.

Alors que presque tous les pays africains ci-dessus sont depuis la création du classement des éternels bons derniers du Doing Business Report, une poignée de pays se classe désormais parmi les 140 meilleures destinations pour y implanter une entreprise. Le Rwanda pointe même son nez à la 44ème position sur 189 ! On est encore loin des scores des pays développés certes, mais l’ouverture est palpable dans des pays comme le Ghana, la Zambie ou encore le Mozambique par exemple, surtout quand on les compare à leurs pairs africains.

Comme à l’accoutumée, cette ouverture à l’économie de marché est directement corrélée à l’amélioration des conditions de vie des populations locales. De fait, sur la période 2002 – 2012, les pays ayant les meilleures notes au classement Doing Business de la Banque Mondiale sont aussi ceux qui ont connu la plus forte croissance annuelle de leur niveau de vie :

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Pour interpréter ces données plus facilement, on peut séparer les pays en quatre groupes égaux par ordre de classement dans le Doing Business Report de la Banque Mondiale (en statistique on parle de « quartile ») et mesurer leur performance économique moyenne. Pour visualiser aisément les pays au sein de chaque quartile, on se référera au code couleur sur le graphique plus haut :

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Quelles conclusions s’imposent ? Tout d’abord, les données économiques attestent sans équivoque possible que les pays les plus ouverts à l’économie de marché sont ceux qui ont vu le niveau de vie de leurs populations progresser le plus vite. Pour faire simple, le niveau de vie des pays du 1er quartile a augmenté d’environ 8% par an, un rythme comparable à ce que les pays asiatiques émergents ont connu ces dernières années. Bref, certains pays d’Afrique semblent avoir timidement pris le train de la mondialisation et du capitalisme en marche, et leurs populations en bénéficient pleinement. À l’opposé, le reste des pays africains pauvres peine encore à atteindre les objectifs minimums en terme d’établissement d’un État de droit et de marché libre avec pour conséquence une croissance atrophiée et même des cas de baisse du niveau de vie ces dernières années. Le Zimbabwe est l’illustration parfaite de cette situation avec un pouvoir politique et économique centralisé dans les mains d’un même homme depuis 1987 ! Résultat, ce pays qui fut autrefois considéré comme le grenier à blé de l’Afrique connaît aujourd’hui des manques de nourriture chroniques, un chômage d’au moins 60% en 2013 d’après le manifeste de campagne du parti au pouvoir, et ressort à peine d’une crise d’hyperinflation catastrophique avec un pic d’inflation en 2008 à, tenez-vous bien, 231 000 000 % en rythme annuel.

Contrairement aux idées souvent véhiculées en Occident, toute l’Afrique n’est pas dans une impasse économique. Qui plus est, le continent n’a en aucun cas besoin du misérabilisme habituel ou de l’altermondialisme creux que se plaisent trop souvent à lui servir les intellectuels et humanitaires occidentaux. Au contraire, le continent a besoin de poursuivre son ouverture aux marchés et au monde afin de débloquer son potentiel économique.

Au fond, n’y a-t-il pas plus belle histoire que celle d’un pays d’Afrique subsaharienne, comme le Rwanda, qui malgré une histoire récente sanglante et douloureuse réussit 20 ans après à caracoler en tête des plus fortes croissances économiques du continent, le tout sans ressources naturelles extraordinaires mais en s’appuyant sur la modernisation de la culture du café et du thé, et enfin sur l’ouverture de son économie au commerce mondial ?

Concluons en saluant le courage de Bono, chanteur de U2 et fervent philanthrope, qui après plusieurs années d’implication personnel sur ces questions de pauvreté et de développement économique, avouait récemment devant un parterre d’étudiants estomaqués que, je cite, « l’aide humanitaire n’est qu’une solution de dépannage. Le capitalisme entrepreneurial et le commerce sortent plus de gens de la pauvreté que l’aide humanitaire ». Espérons que les bienfaits démontrés du capitalisme entrepreneurial parviendront à terme à vaincre cette paresse intellectuelle qui consiste à penser que tous les problèmes de pauvreté doivent se régler à coup d’aide humanitaire et que l’Homme africain ne serait pas en mesure d’améliorer sa situation par lui-même sans la charité de son frère occidental.