« L’autre rive » d’Inma Abbet

Trois nouvelles extraordinaires à découvrir !

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« L’autre rive » d’Inma Abbet

Publié le 18 novembre 2014
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Par Francis Richard.

abbetLes romans et nouvelles permettent de vivre d’autres vies, par procuration, et les lecteurs devraient avoir de la gratitude pour leurs auteurs, ne serait-ce que pour cette raison. Car chacun de ces textes, dans leur genre, sont invitation au voyage, raconté singulièrement par ceux qui les écrivent.

Que le voyage ait été ou non vécu, qu’il soit quelque peu réel ou entièrement rêvé, cela n’a au fond pas d’importance. Ils sont œuvres humaines et sont donc vrais pour cette seule raison, et c’est ce qui finalement importe.

L’épigraphe du recueil de nouvelles, L’autre rive, choisie par son auteur, Inma Abbet, est une courte phrase d’Edgar Poe, prometteuse d’extraordinaire : « Nous sommes près de nous réveiller quand nous rêvons que nous rêvons. »

Les nouvelles de ce recueil sont au nombre de trois et sont effectivement extraordinaires, en ce sens que, comme les histoires du poète américain traduit par Charles Baudelaire, elles sortent de l’ordinaire et en font sortir par là même les lecteurs qui s’y aventurent.

Lily a disparu est l’histoire d’une petite fille blonde, qui a disparu, un matin de pluie diluvienne, du village de Königsholz au sortir de l’école fermée ce jour-là pour cause d’avoir été foudroyée, en abandonnant, dans le panier porté par son vélo, sa mascotte, un lapin blanc.

Cette disparition est déjà mystérieuse en elle-même parce que Lily s’est comme volatilisée dans le brouillard. Elle l’est encore davantage quand les personnes parties à sa recherche pénètrent dans le Domaine des Gentianes où elle est censée habiter. La maison semble à l’abandon, mais, dans une pièce haute de plafond, on dirait que des rangées de volumes s’étendent à l’infini :

« Soudain, les livres commencèrent à tomber. D’abord ceux dans les étagères les plus hautes, ensuite tous les autres. En volant, ils devenaient des nuées de papillons, des envols d’anges ou d’hirondelles. Ils disparaissaient avant de toucher le sol, aussi éphémères que des cristaux de neige. »

Dans Déréliction, le manoir de Cleis a la particularité de vouloir rester en ruine quelles que soient les tentatives faites pour le restaurer. La légende veut également qu’au début du XIXe siècle, Roxane, la fiancée du maître des lieux, Félix d’Ambly, s’y soit égarée, « de sorte qu’on n’a pas pu la retrouver ».

Annabelle, la fiancée du narrateur, insiste pour visiter ce manoir qui a un rapport lointain avec sa famille à lui. Il se laisse convaincre d’emprunter le trousseau de clés qui en ouvrent les portes et d’y aller avec elle et un de ses amis, Arthur. Après avoir déambulé dans « des salles immenses et sombres, dotées de grands vitraux colorés », puis beaucoup bu et ri, ils finissent, épuisés, par se coucher tous les trois dans le grand salon:

« Je me suis rapidement endormi d’un sommeil profond et sans rêves, car la respiration régulière d’Annabelle à mes côtés me rassurait et me berçait. Cependant, je me suis réveillé en sursaut quelques heures plus tard. Les bougies étaient éteintes, mais la nuit d’été était suffisamment claire pour que je m’aperçoive que le sac de couchage à côté de moi était vide. »

L’autre rive se passe sur le SS Galway, qui fait la traversée de Liverpool à Boston. À son bord, Victoria Brunswick. C’est une grande voyageuse, mais cette fois elle s’est embarquée sur ce paquebot pour rejoindre son fiancé, Julian, avec lequel elle doit se marier dans deux mois. Elle s’attend à passer une semaine de « calme lassant »

Un des passagers, Mr Trent, qui est accompagné de son petit-fils Anthony âgé de quinze ans, fait part à Victoria de son impression qu’il se passe à bord du SS Galway des choses étranges, impression qu’il a peut-être parce que c’est sa première traversée et que la brume qui entoure le navire plonge le voyage dans une « atmosphère inquiétante » :

« Avant le dîner, je suis sorti prendre l’air. Le temps était calme, on sentait seulement un léger roulis, et des vibrations. L’empressement du départ avait laissé la place au silence et j’avais pour seule compagnie des mouettes. J’ai alors aperçu un homme qui se dirigeait vers moi. Il était entièrement habillé de noir, et portait une sorte de collerette, comme on en voit sur les images anciennes. Dans sa main gantée, il tenait une vieille boussole. Probablement, il tentait de me dire quelque chose, mais il n’a pas parlé. »

Inma Abbet crée donc un monde extraordinaire et le lecteur s’y laisse prendre volontiers, ne demandant à chaque fois qu’une chose, connaître le mot de la fin. Le recueil est illustré de reproductions, en noir et blanc, de peintures de l’auteur. Ces illustrations sont en rapport avec les textes et renforcent visuellement l’étrangeté des récits, le noir et blanc sans doute, sans que pour autant l’imagination du lecteur soit empêchée de vagabonder.

L’autre rive, c’est peut-être celle que l’on atteint quand on passe de l’ordinaire à l’extraordinaire…

Inma Abbet, L’autre rive, Books on demand editions, 40 pages.

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