Libéralisme : l’exemple romain

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Un grand pays libéral est-il mécaniquement destiné à sombrer dans le socialisme ?

Par Patrick Simon.

On dit souvent que le libéralisme se développe mieux dans les pays riches, que la richesse est son terreau naturel et qu’il ne prospère pas dans la frugalité et l’austérité.

Cette idée est souvent fausse, en particulier dans les pays à économie de rente où une ressource naturelle est là et qu’il suffit de l’exploiter. Pensons aux pays pétroliers comme le Nigeria, où le degré de corruption est le plus élevé du monde, ou pétro gaziers comme l’Algérie, la Russie et bien d’autres où l’existence de ces matières premières a donné lieu à la mise en place de quasi-monopoles tels que Gazprom ou la Sonatrach et où il y a peu de concurrence entre producteurs. Le Japon n’a pas de richesses en sous-sol et pourtant les Japonais sont plus éduqués et plus prospères que les Nigérians et les Algériens. Pourquoi cela ?

couv Rome 2014.qxp (Page 1)Une bonne illustration de cette « malédiction du pétrole » pourrait-on dire, je l’ai trouvée dans un livre qui n’a rien à voir avec le pétrole puisqu’il traite de l’époque antique où cette ressource n’était pas exploitée. Il s’appelle Rome du libéralisme au socialisme de Philippe Fabry. Il explique, dans ses premiers chapitres, les succès de la république romaine à ses débuts par l’équilibre des contre-pouvoirs dans le but d’éviter la tyrannie, l’instauration d’un État de droit avec des règles abstraites et générales applicables en tous lieux à tous les citoyens, la lutte contre l’arbitraire. Et du fait de la sécurité juridique apportée aux biens et aux transactions, il en est résulté un dynamisme économique et une aspiration des autres habitants de la péninsule italienne à avoir la citoyenneté romaine, exactement comme aujourd’hui certains États d’Europe de l’Est ont voulu avoir une économie de marché. On y voit apparaître un lien implicite, sous-jacent entre l’action humaine, l’effort, l’ingéniosité d’une part et le succès d’autre part.

Et puis assez tôt commence ce que l’auteur appelle la mutation socialiste de la société romaine au IIIe siècle avant Jésus-Christ. C’est au moment où Rome a triomphé de Carthage à la fin de la 2ème guerre punique. Cette victoire totale provoque « un afflux de richesses considérable, gagné non par le travail et le commerce ». C’est « l’enrichissement par la prédation » qui est l’origine de la « corruption du système libéral romain ». Les romains mirent alors au point un système d’annexion et de conquêtes avec afflux massif d’esclaves prisonniers de guerre, de pillages et imposition de tributs aux peuples étrangers. Les butins de guerre furent si énormes que l’impôt républicain finançant l’armée fut supprimé à un moment. Et peu à peu le lien entre l’effort humain et les résultats se relâcha. Puisque l’on disposait de beaucoup d’esclaves et de beaucoup de terres il n’y avait plus besoin de se fatiguer et de faire preuve d’innovation et de créativité. C’est alors qu’apparurent les « latifundiae », « grandes propriétés foncières exploitées par une main d’œuvre servile » qui portèrent un tort considérable aux petites entreprises d’agriculture traditionnelle et à plus long terme à la libre entreprise. On voit alors apparaître une sorte de capitalisme d’État, ou par la guerre, ou de connivence au profit d’une élite. « La puissance et l’argent de l’État sont employés pour s’emparer des terres et nourrir le marché des esclaves… la classe riche acquiert un capital (terres et esclaves) avec l’aide de l’État et bénéficie ensuite seule des fruits de son exploitation. » « Les coûts sont socialisés et les profits privatisés, au détriment des autres producteurs potentiels » écrit Philippe Fabry.

Après ce socialisme par le haut émerge un socialisme par le bas. Ce sont les revendications de la plèbe qui débouchent sur la distribution gratuite de terres aux citoyens puis les allocations de blé mensuelles et permanentes, enfin les horribles jeux du cirque. On connaît l’expression « panem et circenses » qui est un mécanisme de redistribution.

Après la lutte des socialismes qui se traduisit par les guerres civiles romaines et se termina avec Jules César, l’Empire romain commença. L’auteur y décrit la lente progression de la décadence, avec la prédation qui s’accentue sur les provinces pour financer les dépenses impériales, la baisse de la liberté économique, la ruine économique générale, les persécutions religieuses qui atteignent leur paroxysme, les populations locales qui n’acceptent plus de payer pour un pouvoir qui ne les protège pas, et nous connaissons la fin. Fabry pose la question de fond : « un grand pays libéral est-il mécaniquement destiné à sombrer dans le socialisme ? » et fait un parallèle entre l’histoire romaine et celle des États-Unis, en particulier depuis qu’Obama, un président à tendance fortement socialiste, a été élu. Il nous livre un diagnostic plutôt pessimiste, que pour ma part je ne partage pas vraiment, mais ce serait une autre histoire. Toujours est-il que ce livre est très intéressant et surtout très original. Nous lui avons décerné avec Jacques Garello le prix du livre de la pensée libérale 2014. Pour le résumer, je cite le 4ème de couverture des éditions J.C. Godefroy : « Rome a commencé son histoire comme les États-Unis d’Amérique devenus l’hyper-puissance hégémonique mondiale en moins d’un siècle et s’est effondrée de la même façon que l’URSS… La « cause des causes » que suggéra Montesquieu : la liberté perdue. »

Telle est l’analyse précise et documentée de ce professeur de l’histoire du droit.

Philippe Fabry, Rome, du libéralisme au socialisme, Jean-Cyrille Godefroy, 2014, 160 pages.