Belgique : la gauche la plus c… du monde !

OMG credits tembako the jaguar (licence creative commons)

Pourquoi donc la gauche a déterré la hache de guerre et brandit à nouveau la lutte des classes ?

Par Philippe Bouchat, depuis la Belgique.

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Ainsi donc la messe est dite : la Belgique va connaître des manifestations à répétition à partir du 6 novembre prochain jusqu’au 15 décembre où une grève nationale aura lieu. Quel est le motif du courroux syndical, appuyé par les partis de gauche ? Que le nouveau1 gouvernement fédéral2 belge soit de centre-droite3 et, plus fondamentalement, qu’il ait le courage d’entreprendre de vraies réformes structurelles.

Dans l’accord de gouvernement , les vraies réformes sont annoncées clairement. Citons ainsi, en vrac, les réformes structurelles suivantes :

  • la suppression du handicap salarial belge par rapport à ces voisins, via un saut d’index et la diminution drastique des cotisations patronales ;
  • et la réforme des pensions via l’instauration révolutionnaire d’un système de pensions à points et le relèvement de l’âge légal de la retraite à 67 ans.

Passons en revue brièvement ces quelques points, en signalant que beaucoup d’autres réformes importantes sont envisagées et pour lesquelles j’invite le lecteur à se reporter à l’accord de gouvernement.

Saut d’index

Pour comprendre cette mesure, il convient de préciser que la Belgique est le seul pays de l’Union européenne (avec Chypre et le Luxembourg) qui prévoit l’indexation automatique des salaires et des allocations sociales. Donc, lorsque nous sommes en période d’inflation et que l’indice des prix dépasse un certain seuil (appelé « indice-pivot »), les salaires et les allocations sociales sont majorées de 2%, automatiquement, sans qu’aucune décision publique ne soit nécessaire. Ce que propose le nouveau gouvernement c’est, lors du prochain dépassement de l’indice-pivot, de ne pas indexer les salaires et les allocations sociales (on parle alors d’un « saut d’index »). Cette mesure, notons-le, est neutre pour le budget de l’État, car ce qu’il gagne en n’augmentant pas les allocations sociales et le traitement de ses fonctionnaires, il le perd en ne prélevant pas les accroissements subséquents de cotisations sociales et d’impôts.

Cette mesure va principalement servir de bouffée d’oxygène aux employeurs privés… et publics, dont les gouvernements communautaires qui ne devront pas ainsi, par exemple, majorer le salaire des enseignants, ce qui est tout bénéfice pour le… PS qui gère les entités communautaires du Sud du pays et de Bruxelles ! La gauche fait donc montre d’une extraordinaire hypocrisie en criant haro sur cette mesure qui va permettre de créer de l’emploi, alors qu’elle se félicite par ailleurs que, grâce au saut d’index, « ses » gouvernements vont pouvoir boucler leurs budgets respectifs !

Mais, poussons la logique jusqu’au bout. Si on veut maintenir le caractère automatique de l’indexation, pas de problème : comme aujourd’hui on est plutôt en déflation (ou, à tout le moins, en période d’inflation négative), les salaires et allocations sociales devraient être rabotées de 2% automatiquement ! Or, de cela, les gauchistes n’en parlent pas ! Belle cohérence intellectuelle !

Diminution des cotisations patronales

À côté de ce saut d’index, la coalition « suédoise » prévoit de ramener le taux des cotisations sociales à charge des employeurs de 33% actuellement à 25% en fin de législature. Cette mesure qui vise, notamment, à réduire le handicap salarial des entreprises belges par rapport à leurs concurrentes des pays limitrophes, sera financée en partie par l’effet retour4 des emplois qui seront créés et, en partie par le renforcement des crédits déjà prévus dans le cadre du pacte de compétitivité.

Révolutionnaire ? Non, car le pacte de compétitivité a été décidé par le gouvernement sortant dirigé par le PS ! Ainsi donc, une mesure qui était bonne hier est devenue subitement antisociale parce que menée par une nouvelle coalition dont les socialistes sont absents ! Bel exemple d’intégrité intellectuelle !

Pensions à points

Autre mesure nettement plus révolutionnaire : le nouveau système des pensions à points. Ce système – préconisé par une commission d’experts indépendants présidée par l’ancien ministre des pensions, le flamand et… socialiste Frank Vandenbroucke ! – pour faire simple, prévoit que : « Le système à points est donc un contrat social entre la population active et les retraités dans lequel la hauteur du taux de remplacement de la pension n’est plus tributaire du caractère aléatoire du contexte économique (croissance forte ou faible du salaire moyen) dans lequel les droits sont constitués. », « la valeur du point est fonction du revenu salarial moyen des actifs au moment de la prise de pension dans le régime spécifique et reflète dès lors la solidarité intergénérationnelle entre la population active et les pensionnés. Ce résultat est obtenu par la réintroduction, budgétairement neutre, de la revalorisation des salaires liée à la croissance salariale ». Il est encore trop tôt actuellement pour en évaluer les impacts et il convient d’attendre les premières mesures d’implémentation. Mais d’ores et déjà, on se trouve en présence d’un système en rupture avec le système actuel ! Ceci dit, on est loin du système de pensions… suédois qui tient compte non seulement du taux démographique, mais aussi et surtout des performances économiques du pays (système dit « notionnel »).

Retraite à 67 ans

La coalition de centre-droit prévoit que l’âge légal de la retraite, aujourd’hui fixé à 65 ans tant pour les hommes que pour les femmes, sera porté à 66 ans à partir de 2025 et à 67 ans à partir de 2030. Cette mesure – de loin la plus critiquée par la gauche – prévoit des exceptions pour les métiers lourds et pour ceux qui ont commencé à travailler tôt, mais les experts s’ils la jugent vitale, considèrent cette réforme comme insuffisante, car elle ne devrait contribuer à payer la facture des pensions qu’à concurrence de 25% seulement.

Notons que cette mesure était déjà préconisée par l’ancien ministre des pensions, aujourd’hui décédé, le truculent et compétent Michel Daerden… socialiste de son état !

Il est important de préciser qu’il est prévu, dans l’accord, que ces réformes seront entreprises en concertation étroite avec les partenaires sociaux, donc avec l’ensemble des organisations patronales et syndicales, à qui le gouvernement demande, notamment, de conclure « un « macro-accord socio-économique » qui explicite l’objectif de croissance maximale et de la création d’emplois ».

Voilà donc d’importantes réformes structurelles ; ce sont elles que constituent l’objet de l’ire syndicale. Qu’en penser ?

Personne ne conteste que le nouveau gouvernement fédéral se soit engagé à mener des réformes structurelles. D’ailleurs si tel n’était pas le cas, il y aurait fort à parier que les organisations gauchistes (partis socialistes, écologistes, communistes, syndicats, mutuelles) n’auraient pas décrété des mouvements de grèves tous azimuts. En ce sens, ce gouvernement « suédois » fait donc montre de courage, à l’instar d’ailleurs du dernier gouvernement de centre-droit qui, au début des années 80, a également entrepris les réformes nécessaires pour l’assainissement budgétaire du pays et permettre son entrée dans l’Union économique et monétaire (UEM).

Pour dire vrai, ce courage s’imposait, car les règles européennes en matière de contrôle des budgets nationaux, ne permettent une indulgence toute relative vis-à-vis de l’endettement colossal de la Belgique qu’à la condition sine qua non d’entreprendre des réformes structurelles justement. Donc, pour le dire autrement, en admettant que le PS soit resté aux affaires, il n’aurait pas eu d’autres choix que d’entreprendre les mêmes réformes que celles annoncées par le nouveau gouvernement fédéral… pour autant qu’il en ait eu le courage, bien sûr !

Les milieux académiques et patronaux saluent la nouvelle direction que la coalition suédoise entend ainsi imprimer à la Belgique. Et ce, d’autant plus qu’il est prévu que le budget5 de l’État sera à l’équilibre en 2018 et en boni structurel à partir de 2019 et non plus à partir de 2016, les marges ainsi dégagées par cet assouplissement devant financer intégralement les nouvelles mesures prévues.

Bref, les réformes structurelles sont courageuses, nécessaires et vont objectivement dans le sens souhaité par ceux qui créent l’emploi, innovent et prennent des risques pour maintenir une protection sociale élevée et adaptée au monde moderne. Même des élites socialistes vont dans ce sens (Michel Daerden, Frank Vandenbroucke).

Alors pourquoi donc la gauche a déterré la hache de guerre et brandit à nouveau la lutte des classes ? Je ne vois pas d’autre explication que celle de l’idéologie ! Cette idéologie liberticide – le social-constructivisme – qui promeut toujours plus de dépenses publiques, toujours plus d’assistanat, et qui, fondamentalement, pense que l’emploi se décrète ! Aujourd’hui cette gauche idéologique, bien loin de la troisième voie que représentent Schröder, Blair ou Valls (au moins dans son discours), est aux commandes de la Wallonie et de Bruxelles. Cette « réforme de l’État6 » que constitue son éviction de l’échelon fédéral prive le PS d’un pouvoir de nuisance au moment même où la Belgique est contrainte au courage de ses réformes. Ainsi, en aucun cas, le PS et ses affidés syndicaux et mutuellistes ne pourront se vanter d’avoir mené ces réformes vitales. Alors, forcément, il les critique en se drapant, par facilité, dans les vêtements du populisme le plus conservateur et le plus nauséabond !

En conclusion, si la France se targue d’avoir la droite la plus bête du monde, la Belgique peut, elle, s’enorgueillir d’avoir la gauche la plus conne7 du monde !

  1. À l’heure où j’écris ces lignes, le 15 octobre, les membres du gouvernement ont été nommés par le roi Philippe, mais n’ont pas encore reçu la confiance de la Chambre des représentants, l’équivalent belge de l’Assemblée nationale française.
  2. Dans la Belgique fédérale, les résultats des dernières élections du 25 mai 2014 ont donc consacré des coalitions de centre-droit au niveau fédéral et au niveau flamand et des coalitions de gauche au niveau wallon et bruxellois.
  3. C’est la première fois depuis presque 30 ans que le parti socialiste est rejeté dans l’opposition. Cette coalition de centre-droite est surnommée « coalition suédoise » en référence aux partis libéraux flamand (Open-VLD) et francophone (Mouvement Réformateur) représentés par la couleur bleue du drapeau suédois, au parti chrétien-démocrate flamand (CD&V) représenté par la croix et par les nationalistes flamands de la N-VA représentés par la couleur jaune. Cette coalition est dirigée par Charles Michel, président du Mouvement Réformateur et plus jeune premier ministre (38 ans) depuis plus de 170 ans et fils de l’ancien commissaire européen Louis Michel.
  4. L’effet retour est estimé à 1/3 en ce qui concerne les nouvelles cotisations sociales et à 50% avec les impôts prélevés sur ces nouveaux emplois.
  5. Actuellement, le déficit de l’État fédéral est inférieur aux 3% du PIB, nonobstant les nouvelles règles européennes de comptabilité nationale (SEC-2010). L’endettement est à 104% du PIB.
  6.  Expression empruntée au vice-premier ministre libéral francophone et ministre des Affaires étrangères, Didier Reynders.
  7. Je suis désolé d’utiliser ce vocable de docker, mais je la voulais symbolique du retour à la lutte des classes voulue par l’ensemble de la gauche belge !