Ben Marcus : L’Alphabet de flammes, conte philosophique de la corruption par le langage

Par Thierry Guinhut.

 

thierryCe livre est un paradoxe vivant. Son argument reposant sur la destruction par le langage, il eût dû logiquement s’autodétruire entre les mains du lecteur que nous sommes, contaminant nos langues et nos neurones, peu à peu atomisés. Car auprès de leur fille Esther, Claire et Sam contractent la « fièvre du langage », à l’instar de tous leurs concitoyens. A la lisière de la science-fiction, de l’horreur lovecraftienne et de l’érudition linguistique, le roman-apologue de Ben Marcus est un rare Objet Romanesque Non Identifié.

Combattant contre les mots et leur fatalité, Sam est un héros opiniâtre. Il quitte l’insolence terriblement logique de sa fille, bien trop dangereuse, laisse sa femme comme morte, fuit les parcs de jeux et la ville entière contaminés par le babil, le raisonnement et les cris enfantins, pour rejoindre un laboratoire où tenter de concocter des « alphabets » immunes. Car il lui faut obéir à un commandement sacré : « N’élevez pas la langue au service du carnage ». Sa responsabilité de pauvre super-héros est alors colossale : « J’étais censé aligner des symboles qui pourraient servir de code, créer un nouveau langage qui damerait le pion à la toxicité. La solution est dans les Écritures, vous ne pensez pas ? ». A force de recherches et de péripéties effarantes, dont on laissera le soin à l’aventureux lecteur, dans le silence et « derrière la ligne de murmure », il obtient « que le sérum Jeu d’Enfant soit efficace ».

Mais le nid d’étrangeté de ce récit ne s’arrête pas là. Les personnages centraux appartiennent à une étrange confrérie de « Juifs sylvestres » et « reconstructionnistes », dont le culte est ainsi fait : dans une cabane cachée, « équipée de technologie luciole », ils vont « écouter un sermon remonter de la terre », dont il ne reste parfois que « des os de langage ». Est-ce la crainte de les voir manger l’ « alphabet pur » de Dieu qui les éloigne de leurs concitoyens ; à moins que ce dernier soit également, et originellement, corrompu… Faut-il comprendre que la parole de la judaïté devient une source d’infection ? Pourtant, Juifs ou non, et pour reprendre le vers de La Fontaine, dans Les animaux malades de la peste, « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ». Ainsi, à cause de « l’absence du langage qui jadis avait fait de nous des personnes entières, nous étions devenus une espèce de bétail émotif ».

Le rôle des enfants est éprouvant : si ce sont eux l’origine de cette peste cruelle qui fatigue les organismes et les mène à la consomption, ils sont une métaphore du conflit des générations, à la suite duquel les descendants sont destinés à enterrer leurs géniteurs. Ces jeunes meurtriers -consciemment ou non- ne sont pas sans évoquer ceux que Ballard met en scène dans Sauvagerie1. Ils sont ceux que l’on échoue à faire taire ; au point de devenir les agents du massacre familial.

Malgré l’apparente brutalité simpliste de l’événement perturbateur, le roman de Ben Marcus est un formidable et flamboyant opérateur d’images poétiques, attendrissantes ou terrifiantes, un conte philosophique hallucinatoire, un creuset de pensée philosophique et ésotérique, dans lequel « comprendre n’apporte rien ». Devrions-nous l’interpréter comme l’envers de la Torah, comme une nouvelle Kabbale, révélatrice d’une apocalypse linguistique et de civilisation, pire que babélienne, à rédimer ?

Il ne faut tempérer notre enthousiasme que d’un seul bémol. Ben Marcus (né en 1967), dont Le Silence selon Jane Dark 2 nous avait alerté avec ses armées de « femmes silentistes », aurait probablement gagné à ne pas nous révéler dès les premières pages la cause de ce terrible dépérissement. Que de voluptés narratives nous eût-il offertes s’il avait daigné installer un plus réel suspense progressif ? Si par une plus angoissante enquête on eût découvert les symptômes, le diagnostic, et combien la parole pourrissait ces corps et ces vies. À moins qu’il sache préférer engluer son lecteur, dès la première page, dans un étouffant, parfois pesant, et compact magma romanesque, qui confine par instants à l’essai-fiction, si l’on peut oser ce néologisme… C’est non sans impatience qu’il faut attendre la traduction de son recueil de quinze récits, Leaving the sea, que l’on dit brillant, hilarant : quel changement de registre !

Reste cependant entre nos mains avides un fabuleux roman fantastique et philosophique, un apologue empoisonné sur l’aporie de la communication : alors que le langage est le propre de l’homme, est la source de son développement civilisationnel, ne devient-il pas avec Ben Marcus un virus délétère ? « Il faut se déprendre du langage », dit le malheureux héros et narrateur de L’Alphabet de flammes. Si j’étais vous, lecteur trop bavard aux mots sans innocence, je tournerais sept fois ma langue dans ma bouche avant de prononcer des clichés, des paroles meurtrières, comme celles de la vilaine sœur des « Fées » de Perrault, à qui il sort « de la bouche ou un serpent ou un crapaud ». Ou comme celles de nos doxas, de nos gouvernements, de nos pires dictatures et de leurs holocaustes.

Ben Marcus, L’Alphabet de flammes, éditions du Sous-sol, 344 pages.

  1.  J. G. Ballard, Sauvagerie, Tristram, 2008.
  2. Ben Marcus, Le Silence selon Jane Dark, Cherche-Midi, 2006.