Euthanasie : les pages obsèques ne seront plus jamais les mêmes

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Euthanasie : les pages obsèques ne seront plus jamais les mêmes

Publié le 19 août 2014
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C’est un scandale ! L’avis de décès de Nicole Boucheton ne pourra pas paraître dans Ouest-France. Pourtant, tout le monde sait que faire paraître un avis de décès dans la presse, et en particulier dans Ouest-France, est un droit inaliénable en République Française. Quelle abomination discriminatoire horrible se cache encore sous cette pénible affaire ?

Je pressens ici que le lecteur habitué de ces colonnes se demande à présent pourquoi diable je l’entretiens du décès de cette dame, par ailleurs assez peu connue, et pourquoi les démêlés de sa famille avec la rédaction de Ouest-France pourraient avoir un quelconque intérêt. Saine interrogation qui me permettra de fournir un peu de contexte.

De son vivant, Mme Boucheton était une fervente partisane de l’euthanasie et de la liberté de mourir dignement. Atteinte d’un cancer, elle a décidé lorsqu’elle fut en phase terminale d’aller en Suisse pour joindre ses actes aux paroles et en finir avec la maladie qui la rongeait, ce pays – au contraire de la France – autorisant cette forme de suicide assisté. Ceci explique sans doute pourquoi la famille a voulu faire paraître dans Ouest-France un avis faisant part du décès de (je cite) « Mme Boucheton, vice-présidente de l’ADMD (Association pour le droit de mourir dans la dignité), à l’âge de 64 ans, contrainte de s’exiler en Suisse, pays humaniste, pour y mourir selon sa volonté le 7 août 2014 ».

Devant la proposition, le premier quotidien régional français a décliné. Pour lui, les pages obsèques ne sont pas le lieu d’un débat sur l’euthanasie, d’autant que, comme l’explique François-Xavier Lefranc, rédacteur en chef de Ouest-France,

On a donné la parole à Mme Boucheton, en publiant samedi un article citant des extraits de son texte posthume. Il y a des endroits dans le journal pour le débat, les points de vue. Ouest-France ne milite pas pour l’euthanasie mais est ouvert au débat et donne la parole à des opinions contradictoires.

Et de façon parfaitement prévisible, cette petite anicroche qui aurait pu se résoudre si la famille avait transigé en modifiant son texte ou avait décidé de choisir un autre journal avec une moindre diffusion s’est immédiatement transformée en petite tornade fumigène. En l’espace de quelques heures, ce qui aurait dû rester cantonné dans quelques obscurs journaux régionaux, à la pages Obsèques (ou faits de société si l’on se contente de relater les faits) s’est retrouvé repris dans différents quotidiens nationaux, du Figaro à Le Point en passant par 20 Minutes, Midi-Libre ou TF1 et en incluant même des journaux étrangers.

euthanasia

Il faut dire que Jean-Luc Romero, le président de l’association dont l’euthanasiée faisait partie, l’ADMD, n’a pas hésité à monter sur ses grands chevaux et, sabre au clair, s’apprête à saisir le Défenseur des Droits tout en rouspétant vertement de la décision du rédacteur en chef :

Ce journal qui est largement subventionné par les aides à la presse (6 centimes par numéro) – donc par nos impôts ! – refuse de publier un faire-part payant comme il le propose habituellement à tous ses lecteurs. C’est une décision indigne, discriminatoire et peu républicaine de la direction de ce journal. C’est même une censure contre lequel ce journal est censé pourtant se battre.

Voilà, tout les ingrédients sont donc réunis pour que cette histoire puisse correctement monter en mousse épaisse et que, de dépêche AFP en reportage frissonnant sur les chaînes généralistes en fin de 20 heures, on tienne ici une bonne grosse affaire de société avec débat ridicule à la clef.

Je dis ridicule parce qu’ici, il n’y a qu’assez peu de chance qu’on évite les écueils évidents déjà dispersés dans le débat.

Ainsi, on passera rapidement sur la tirade des impôts subventionnant un journal qui, malgré cet argent public, refuse de dévier de sa ligne éditoriale. Il est piquant que Jean-Luc Romero découvre ainsi qu’en France, le fait de payer de force pour un journal, n’entraîne pas immédiatement de droits imprescriptibles sur la parution d’un article, ou d’un faire-part dans le cas qui nous occupe. On peut s’amuser deux minutes en imaginant s’il en allait autrement ; quelle joie malicieuse ce serait alors pour les uns ou les autres de faire paraître, dans les colonnes d’un journal foncièrement opposé à leurs opinions politiques, des articles ou des faire-parts volontairement provocateurs !

Allons, M. Romero, nous sommes en France. Si le fait de payer des impôts donnait des droits quelconque sur les services ensuite rendus, ça se saurait. Plus prosaïquement, au lieu d’utiliser cet argument bancal, faites comme moi : réclamez enfin qu’on arrête de subventionner cette presse qui, finalement, ne rend pas les services qu’on lui demande et fait parfois, mine de rien, une propagande assez douteuse. Mais en tout cas, ne feignez pas de croire que ces subventions vous donnent le moindre droit de placer vos agendas sociétaux dans des faire-parts.

Maintenant, sur l’argument principal qui revient à qualifier de censure discriminatoire la décision du rédacteur en chef, permettez-moi de pouffer. Par nature, un journal n’est ni neutre, ni un espace où n’importe qui peut exprimer n’importe quelle opinion n’importe comment. Le faire-part proposé exprime bel et bien une opinion, de façon absolument limpide. Qu’on soit d’accord avec celle-ci est ici sans la moindre pertinence : par décision unilatérale du journal, la rédaction n’accepte pas les opinions ou les débats dans ses pages obsèques, et c’est tout. Jusqu’à preuve du contraire, Ouest-France, tout subventionné qu’il est (ce que je regrette), reste une propriété privée dont le contenu ne dépend que du bon vouloir de ses propriétaires. Et non, il n’y a pas de droit imprescriptible à utiliser les faire-parts de décès comme tribunes.

Et là encore, s’il s’avérait qu’à la suite d’une hardie décision de justice, il en aille différemment (on n’est à l’abri de rien dans ce pays), il n’est pas interdit d’imaginer voir alors fleurir des avis de décès dans lesquels les uns, farouches militants politiques, enverront des tacles sévères et posthumes vers les autres, qui répondront de même. Les pages Obsèques ne seront plus jamais les mêmes.

faire part décès jules dubidon

Mais de façon encore plus importante, en s’agitant ainsi pour réclamer bruyamment le droit de passer de tels faire-parts, M. Romero s’expose à la possibilité assez désagréable de donner à son tour une tribune à tous ceux qui ne partagent absolument pas ses opinions en termes de fin de vie. On peut alors se demander comment lui et l’ensemble des militants réagiraient si une partie des faire-parts renvoyaient, eux aussi, à des opinions tranchées en la matière. Comment Romero et son association réagiraient-ils s’il devaient lire régulièrement et dans les colonnes de Ouest-France, des avis dans lesquels on trouverait « Décédé par suicide sans l’assistance de personne » ou qu’untel s’est « ôté dignement la vie de façon indépendante », ou tout autre terme qui ne manquera pas d’aviver la polémique ?

Non, décidément, ce n’est pas une horrible censure qu’ont subi Romero et la famille Boucheton. C’est simplement un petit rappel de décence, celle qui veut que les morts ne fassent plus ni politique, ni militantisme, un acte certes désagréable mais nécessaire du rédacteur en chef pour éviter que les pages Obsèques des journaux français ne deviennent une vaste empoignade obscène. L’euthanasie est un sujet trop grave pour le laisser entre les mains des morts.
—-
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  • Excellent article!

  • Merci pour cet excellent article. L’avis de M. Dubidon (« Pas de repas gratuit ») est hilarant ! Merci encore!

  • les agissements de ce Romero sont complètement obscènes. Au passage, on remarque le côté totalitaire de ce genre de militants que vous soulevez à la perfection.

  • Puisque c’est si bien en Suisse, qu’attendons-nous pour faire comme eux ? Baisser les impôts, appliquer la démocratie directe, virer les criminels étrangers, réduire et maîtriser la dépense publique, etc… Il en pense quoi le Romero ?

    • Euh… Baisser les impôts comme en Suisse ? Pour autant que je m’en souvienne, si l’impôt sur la fortune en Suisse est relativement bas, ce n’est foutrement pas le cas pour les revenus du travail (salaires). Il faut ensuite être domicilié non seulement dans le bon canton, mais dans une commune peu taxée (je remonte assez loin en arrière, mais à la fin des années quatre-vingt-dix, si le village de Montricher (état de Vaux) appliquait un coefficient de 0.3 par rapport à votre impôt sur le revenu, à Villars-le-Terroir (état de Vaux également), ce coefficient était alors de 1.8. Pour mémoire, la ville de Lausanne = 1.2, Morges = 1, j’arrête pour ne pas dépenser trop d’essence.
      La démocratie directe a du plomb dans l’aile, et je ne parle pas de la Landsgemeine de quelques cantons Suisse-Allemand.
      Pour le reste, je suis assez d’accord avec vous.

  • Invoquer les subventions publiques pour faire l’apologie d’une pratique interdite par la loi, c’est quand même… surprenant.

  • Un faire part de décès est comme une annonce légale, sans commentaire quel qu’il soit.

  • A propos du libéralisme :

    Perso je pense que le libéralisme devrait adopter la politique des petits pas : essayer de se concentrer sur un seul département pour commencer, au lieu d’essayer de convaincre la France entière , et d’un coup.
    En commençant par un petit département pas trop peuplé et en y concentrant tous les efforts des libéraux il pourrait être beaucoup plus facile de se faire entendre et de gagner des voix et obtenir des élus en signant villes et villages et en parlant aux gens.
    Puis une fois que le département prévu a été conquis on s’attaque à la région, une fois la région gagnée on recommence avec un département voisin puis sa région…

    Ce serait lent et méthodique mais très efficace, il faut avoir de la patience.

    Qu’en dites-vous?

    • D’accord, je propose de commencer par un pays limitrophe de la Suisse, qui compterait beaucoup de pendulaires, par exemple la Haute-Savoie ou le Bas-Rhin. Ou bien noyauter la république du Saugeais. On pourrait commencer par organiser des referendums d’initiative populaire purement consultatifs sur des sujets locaux.

    • C’est un peu le projet « free state » des libertariens US, au New-Hampshire. Je ne serais d’ailleurs pas contre l’idée d’y partir moi même…
      C’est une idée pas idiote mais ça prend du temps. Et en France les collectivités locales n’ont pas le même pouvoir que les Etats US ou les cantons Suisses. Même si les libéraux devenaient majoritaires dans un coin, ils ne pourraient ni vraiment changer les choses dans ce coin, ni influer plus que ça au niveau national.

      Par contre ça pourrait permettre d’avoir un ou deux députés.

      • Il faut commencer par des initiatives non institutionnelles, type recueil de signatures à large échelle, référendum « privé » purement consultatif, manifestations… Effectivement, il n’y a pas de place institutionnelle en France pour des initiatives locales. J’ai lu quelque part qu’un village en France prend des décisions en consultant l’ensemble de la population. C’est une idée qui pourrait s’étendre. Quant à avoir quelques députés, il ne faut pas rêver ! A la limite un ou deux maires…

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