Il y a 100 ans naissait Louis de Funès

louis de funes - dessin

Il y a cent ans naissait Louis de Funès, légende du cinéma comique français.

Par Adel Taamalli.

louis de funes - dessinIl y a 100 ans naissait le plus grand comédien français du XXe siècle, Louis de Funès. Je termine à peine l’émission spéciale consacrée à cet événement sur D8, que je désire, à chaud, livrer les réflexions qui sont miennes en rapport avec la célébration unanime que la France, continuellement, conduit à la mémoire de celui qui joua, pour notre plus grande joie, le maréchal des logis Cruchot dans l’hilarante compagnie de gendarmerie de Saint-Tropez.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je tiens à signaler que je fais partie de ces dizaines de millions de fans de Louis de Funès qui goûtent, toujours avec plaisir, les nouvelles retransmissions de ses films que nos chaînes nationales programment régulièrement. J’aime souvent partager, avec mes proches, les impressions de surréalité comique, qui s’impriment systématiquement en moi, à la vision de scènes qui sont devenues d’anthologies telles que celle du Grand Restaurant, durant laquelle il campe le personnage d’Hitler, quelques instants, juste le temps de révéler le secret de la recette d’une de ses spécialités à un inspecteur allemand. La transformation de son visage, et le regard pénétrant qu’il adopte, dès lors qu’une moustache tout hitlérienne apparait au-dessus de ses lèvres, grâce à un jeu d‘ombres et de lumières, sont littéralement exceptionnels de ressemblance.

Toutefois, tout ce qui entoure cette star m’interpelle au plus haut point. Peut-être est-ce par réflexe que je me méfie de tout unanimisme lorsqu’il s’exprime ! Mais je ne peux acquiescer à cet état de fait sans même chercher la nuance, afin d’approcher au plus près de la vérité. Je souhaite donc me demander en quoi l’adulation de tout un peuple pour un personnage comme Louis de Funès révèlerait des points négatifs ayant cours dans notre société, tout en étant la base à partir de laquelle peut se conscientiser, entre les communautés qui composent la France, un sentiment de destin commun.

De l’adoration de l’homme par l’homme

L’islam, la religion à laquelle j’appartiens, met en garde l’homme contre le fait d’adorer un autre que Dieu. Ce texte n’est absolument pas un sermon religieux cherchant à convaincre de la justesse de l’islam. Sauf que, à l’heure de la mondialisation, alors même qu’on assiste, partout, à une déliquescence des solidarités interpersonnelles, et en lieu et place de cela, à un accroissement toujours plus problématique de l’individualisme forcené dans notre société devenue de consommation à outrance,  l’adulation que l’on exprime en faveur de Louis de Funès traduit la déresponsabilisation générale qui traverse notre société.

Les films de Louis de Funès, à chaque retransmission, voient, depuis plusieurs décennies, les foyers français se réunir symboliquement entre eux, par l’intermédiaire de la petite lucarne (devenue ces dernières années l’écran plat). Ils oublient alors les malheurs du monde pour passer un beau moment. Et en cela, je conseillerai toujours aux jeunes parents de programmer ce genre de soirées avec leurs enfants, car notre période donne le sentiment que la communication est de plus en plus difficile entre les générations. Des moments tels que ceux permis par ce type de film permettent de lutter contre cet état de fait.

Sauf que, nous devons prendre garde de nous-mêmes. Il n’est pas bon que nous oubliions notre propre condition, misérable et mortelle. Car, l’idée d’infinité de soi qu’implique l’oubli de soi induit par le fait d’aimer sans conditions celui qui apaise le cœur, ce qui est le cas du sentiment général des Français vis-à-vis de Louis de Funès puisqu’il les fait rire, cette idée-là, donc, doit être mise à distance. Car nous en oublions, à force d’ « idolâtrisation » de l’autre, que nous sommes nous-mêmes responsables, individuellement et collectivement, de l’état du monde.

louis de funes - hitler

Voyons nos jeunes qui, tous, adoptent une ou plusieurs stars et les adulent, en en faisant le centre de leur vie ! Leurs ainés, voulant répondre favorablement à leurs moindres désirs, ne leur éduquent plus le sérieux du monde, celui dans lequel ils seront amenés à évoluer, le plus souvent dans l’adversité. Le tout, dans une grand-messe servie par la marchandisation de la culture, celle qui fait que tout, aujourd’hui, à un coût, surtout lorsqu’il s’agit de musique, de cinéma, de sport. Est-ce cela l’avenir que nous souhaitons réellement ? Et que le jeunisme irresponsable soit la mesure de l’être et du non-être dans nos sociétés ? Il est urgent de réfléchir à ces questions, avec sagesse et sans mise à l’Index…

Du rôle d’une commémoration de Louis de Funès en faveur du vivre-ensemble

Deuxième axe de cet article, face à cette déresponsabilisation générale que traduit la consommation de produits culturels communs, le fait qu’un personnage comme Louis de Funès soit célébré par tous présente un certain nombre d’aspects indubitablement positifs. J’en listerai deux.

Le premier de ces aspects concerne la relation que les Français établissent avec leur propre patrimoine quand ils en sont fiers. Louis de Funès en fait incontestablement partie, au même titre, dans d’autres domaines, que l’équipe Black Blanc Beur de 1998 ou, actualité oblige, de fleurons de l’industrie comme Alsthom.

Et alors que tous craignent, à juste titre, la montée des populismes, voir les Français se retrouver dans l’admiration pour Louis de Funès peut nous rendre optimistes quant à la teneur de l’avenir du vivre-ensemble dans ce pays. Car ces personnages comiques, tous nerveux, roublards, injustes dès lors qu’ils ont à faire à plus faibles qu’eux, mais devenant, toujours, au fur et à mesure que le cours des films se poursuivent, plus humains et attachants, représentent symboliquement un sentiment unanimement ressenti dans les biographies de chacun, à savoir l’idée de rédemption, d’un point de vue terrestre, que tous aiment à observer chez l’autre, ou à connaître eux-mêmes, sur des sujets aussi différents que le nombre d’êtres humains existants. Cela révèle que, fondamentalement, l’homme est bon, règle à laquelle ne dérogent pas les Français.

louis de funes - la folie des grandeurs

Le second de ces aspects concerne l’état de mixité existant dans notre société. Nous sommes, collectivement, de plus en plus interrogés sur le vivre-ensemble. Habitant dans un pays qui a vu sa composition ethnique radicalement changer du fait des immigrations massives du XXième siècle, ce qui donnera naissance, à terme, à un tableau inédit de population française, il est urgent, afin d’éviter toute conflagration interne, de saisir toutes les occasions de rapprochement.

Or, tous, en France, musulmans ou non, de droite comme de gauche, qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme, aiment regarder les films de Louis de Funès, qui ne se démodent décidément jamais. Ils affectionnent toujours autant de rire à gorge déployée face à ses mimiques, ses gestes, ses répliques, ses crises de nerfs, bref, face à son génie. Dire cela, n’est-ce pas en même temps se rendre compte que nous sommes les mêmes, malgré nos différences culturelles, politiques ou même sexuelles ? Ne sommes-nous pas là face à un fait de société – la commémoration du centenaire de la naissance de Louis de Funès -, qui, s’il est efficacement exploité, montrera aux Français qu’ils sont égaux entre eux, quelles que soient leurs origines ? Répondre par l’affirmative à ces questions reviendrait à prendre conscience que la démocratie n’est jamais un déjà-là, tout fait, mais qu’il importe sans cesse de la développer, à tout prix, pour ne pas la laisser péricliter…

Conclusion

Louis de Funès est devenu un personnage historique. En tant que tel, et comme tant d’autres, à travers les générations, et bien qu’il soit mort, mais par les traces qu’il a laissées, et grâce aux images que nous visionnons toujours grâce à la technique de notre temps, Louis de Funès nous dit quelque chose à propos de nous-mêmes. Écoutons ces signes, pour ne pas sombrer, ni dans la déresponsabilisation de soi dans le monde, ni même dans la recherche de boucs émissaires qui, en réalité, sont les mêmes. Ce qui, finalement, revient à la même chose : le sentiment, dangereux s’il devient majoritaire, d’être soi-même infiniment innocent…