Les leçons du mouvement social des cheminots

Bac de philosophie (Crédits : Sabine Nourrit/Aleps, tous droits réservés)

Quelles leçons peut-on tirer des grèves réellement « sociales » qui ont paralysé la France en juin ?

Par Jacques Garello
Un article de l’aleps.

061714_philosophieLes syndicats CGT et Sud Rail ont offert aux Français, et particulièrement aux futurs bacheliers, une grève réellement sociale. Ils avaient tout pour réussir. D’une part, ce sont des partenaires « sociaux » : ils ont un statut spécial dans notre droit du travail, voire dans notre constitution. En effet, grâce à leur présence et leurs initiatives, ils sont indispensables pour que se noue un dialogue « social », c’est-à-dire la lutte des classes institutionnalisée où les patrons doivent accorder au prolétariat ce qui lui revient, sous l’œil tutélaire des gouvernements. La grève porte d’ailleurs le nom de « mouvement social » : c’est ce qu’on annonce au micro des gares et des aéroports quand il n’y a plus de train ni d’avion. Le mouvement est bien social puisqu’il bloque toute la société. Mais aussi parce qu’il est décidé et mené par des syndicats qui bénéficient d’un monopole de représentation, alors qu’ils n’ont ni électeurs ni ressources et tirent leur puissance d’une législation « sociale » imbécile et d’un financement public. Le mouvement est encore social parce qu’il porte des revendications elles aussi « sociales », comme la défense du pouvoir d’achat, la création d’emplois, le maintien et l’extension de privilèges. Ces privilèges se rapportent notamment à la protection « sociale », à laquelle sont assujettis les Français, bénéficiant des services de la Sécurité, elle aussi « Sociale ». Sociale à plus d’un titre puisque sa survie est à la charge de la société française entière, sous forme de cotisations, de dette elle aussi « sociale », et d’impôts qui compensent dette et déficits.

Songez à ce que serait la France si elle n’était pas sociale. On aurait pour partenaires des personnes négociant librement des contrats. La lutte des classes disparaîtrait pour laisser place aux relations entre personnes. Il n’y aurait plus d’« enrayeurs » comme disait Bastiat, mais des personnes désirant se mettre au service des autres. La protection contre certains risques serait personnelle, chaque personne négociant librement cette couverture, à travers un contrat personnel. Les retraites et la santé seraient assurées en vertu d’un choix personnel.

Vous avez saisi la différence : d’un côté les partenaires sociaux, les mouvements sociaux, les revendications sociales, la protection sociale grâce à la Sécurité Sociale. De l’autre, des personnes, des choix personnels, c’est-à-dire la société livrée aux caprices et aux appétits d’individus ignorant toute solidarité et toute mutualité. Pouah !

Il y a de quoi être fasciné par la magie du « social ». Hayek, dans le deuxième tome de Droit, législation et liberté a expliqué ce mirage. Ce mirage procède de l’habileté et du mensonge, mais aussi de l’utopie et de l’ignorance.

Mensonge : prenez un groupe d’individus formant une corporation, par exemple les cheminots (ou les contrôleurs aériens, élite des grévistes français). La corporation a quelque intérêt spécifique à défendre, en général au détriment du reste de la population. Va-t-elle dire la vérité sur ses appétits et les privilèges qu’elle veut obtenir ou défendre ? Pas du tout, ce serait maladroit. Il faut donc que leur mouvement soit « social », non pas inspiré par quelque intérêt particulier, mais par l’intérêt général. Ils se comportent ainsi parce qu’ils défendent la qualité des transports, la bonne organisation des services publics, la sécurité, l’égalité, etc. Donc plus une grève est « sociale » plus elle est en réalité anti-sociale, nuisant à l’ensemble de la population, impuissante devant les voies de fait, parfois même compatissante.

Compatissante ? Il est vrai que le mot « social » a une charge affective à laquelle sont sensibles la plupart des Français. « Le dévouement à la justice sociale est devenu en fait le principal exutoire pour l’émotion morale, l’attribut distinctif de l’homme de cœur, le signe reconnaissable manifestant que l’on a une conscience morale ». Le social est toujours associé à l’image d’une famille pauvre, d’un travailleur à la tâche pénible, d’un malade incurable, d’un enfant sans vacances. Le social, c’est ce qui est bien, c’est ce qui est noble. C’est le résultat auquel doit tendre une société parfaite, la société de demain, l’utopie d’où l’on a éliminé tous les dangers (principe de précaution), toutes les pénuries (mythe abondantiste), simplement parce que l’on a neutralisé ou sublimé les désirs personnels et la propriété privée. Évidemment, cette présomption est « fatale », comme dit Hayek. Les « sociétés d’harmonie » chères à Owen ou à Fourier n’ont jamais survécu et le constructivisme a plusieurs fois débouché sur les camps de concentration.

L’ignorance des phénomènes sociaux y est pour beaucoup. Le concept d’ordre social spontané n’est pas compris ni admis. Tout un courant intellectuel, et peut-être l’inclinaison naturelle de l’esprit humain, pousse à imaginer les sociétés organisées par le haut. Seul existerait un ordre social réglé, et seules survivraient les règles sociales posées par un législateur suprême, nanti d’un pouvoir de contrainte pour les faire respecter. Bien des gens se refusent à croire que les êtres humains peuvent régler pacifiquement, intelligemment, les conflits d’intérêts nés naturellement de la diversité des préférences et des moyens. Ils ne savent pas que l’échange est un procédé de solution, et que le marché est un processus de découverte et de coordination sociale. Le schéma d’une société de libertés est absent de l’esprit de beaucoup de Français, persuadés que le progrès ne peut naître que de l’affrontement, et que seule l’intervention déterminante du pouvoir politique peut apporter la paix civile. Seul importe l’ordre « social ». Comment en serait-il autrement ? Les Français n’ont pas hérité d’une société de libertés.

Voilà peut-être les leçons que quelques-uns pourraient tirer du lamentable et scandaleux spectacle de la grève des syndicats de cheminots (d’ailleurs naguère opposés à la séparation entre le rail et le train). C’est à nous de briser l’ignorance, de dissiper l’utopie, de dénoncer le mensonge. Par quel bout commencer ?


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