La chimère d’un état parfait de l’humanité

Il n’y a pas de fin de l’Histoire, ni de société idéale, ni d’existence parfaite.

C’est uniquement le zèle pro-socialiste passionné des pseudo-économistes mathématiciens qui transforme un outil purement analytique de la logique économique en image utopique de la bonne situation, qui serait la plus souhaitable.

Extrait du chapitre 16 de Ludwig von Mises,Théorie et Histoire. Une interprétation de l’évolution économique et sociale, 1957.

Ludwig von Mises (Crédits : Ludwig von Mises Institute, licence Creative Commons)Les doctrines ayant cherché à découvrir dans le cours de l’histoire humaine une tendance bien déterminée dans l’enchaînement des changements ont eu des désaccords, à propos du passé, sur les faits historiquement établis et ont été démenties de manière spectaculaire par les événements ultérieurs quand elles ont essayé de prédire l’avenir.

La plupart de ces doctrines se caractérisaient par la référence à un état de perfection des affaires humaines. Elles situaient cet état parfait soit au début, soit à la fin de l’Histoire, soit encore aux deux à la fois. L’Histoire apparaît par conséquent dans cette interprétation comme une détérioration ou une amélioration progressive, ou alors comme une période de détérioration progressive suivie d’une période d’amélioration progressive. Pour certaines de ces doctrines l’idée d’un état parfait trouvait ses racines dans les croyances et les dogmes religieux. La science laïque n’a cependant pas pour rôle d’analyser les aspects théologiques de la question.

Il est évident qu’il ne peut pas y avoir la moindre Histoire dans un état parfait des affaires humaines. L’Histoire est le récit des changements. Or le concept même de perfection sous-entend l’absence de tout changement, car un état parfait ne peut se transformer qu’en état moins parfait, c’est-à-dire ne peut que se dégrader. Si l’on situe l’état de perfection uniquement au début de l’Histoire, on affirme que la période historique fut précédée d’une période où il n’y avait pas d’histoire et que certains événements ont un jour perturbé la perfection de ce temps originel pour donner naissance à l’ère de l’Histoire. Si l’on suppose que l’Histoire tend vers la réalisation d’un état parfait, on affirme qu’elle arrivera un jour à son terme.

Il est dans la nature de l’homme de chercher sans arrêt à substituer des conditions plus satisfaisantes à d’autres qui le sont moins. Cet objectif stimule son énergie mentale et le pousse à agir. La vie dans un environnement parfait réduirait l’homme à une existence purement végétative.

L’Histoire n’a pas commencé par un âge d’or. Les conditions dans lesquelles vivaient l’homme primitif semblent plutôt peu satisfaisantes aux yeux des époques postérieures. Il était entouré par d’innombrables dangers qui ne menacent pas du tout l’homme civilisé, ou du moins pas au même point. Comparé aux générations suivantes, il était extrêmement pauvre et barbare. Il aurait été enchanté si l’occasion lui avait été donnée de tirer avantage d’une des réalisations de notre époque, comme par exemple les méthodes de guérison des blessures.

L’humanité ne pourra jamais non plus atteindre un état de perfection. L’idée qu’un état d’indifférence et de désoeuvrement serait désirable et constituerait la situation la plus heureuse que l’humanité puisse jamais atteindre imprègne la littérature utopique. Les auteurs de ces plans dépeignent une société dans laquelle aucun changement supplémentaire n’est nécessaire parce que tout aurait atteint sa meilleure forme possible. Dans ces utopies il n’y aurait plus de raison de faire des efforts pour améliorer les choses parce que tout serait déjà parfait. L’Histoire serait arrivée à sa fin. Tout le monde serait dès lors parfaitement heureux. Il n’est jamais venu à l’esprit de l’un de ces auteurs que ceux qui désirent ardemment profiter de la réforme pourraient avoir des avis différents sur ce qui est désirable et ce qui ne l’est pas.

Une nouvelle version sophistiquée de l’image d’une société parfaite est née récemment d’une grossière erreur d’interprétation de la procédure économique. Afin d’étudier les effets du changement sur le marché, les tentatives d’ajustement de la production à ces changements et le phénomène des pertes et des profits, l’économiste fabrique l’image d’un état hypothétique, mais irréalisable, dans lequel la production serait toujours parfaitement ajustée aux souhaits réalisables des consommateurs et où aucun changement ne se produirait jamais. Dans ce monde imaginaire demain n’est pas différent d’aujourd’hui, aucun défaut d’ajustement n’existe et il n’apparaît aucune nécessité de la moindre action entrepreneuriale. La gestion des affaires commerciales ne demande aucune initiative, c’est un processus automatique inconscient accompli par des robots poussés par de mystérieux quasi-instincts. Les économistes (et également, à ce propos, les profanes discutant des questions économiques) ne disposent pas d’un autre moyen pour comprendre ce qui se passe dans le monde réel soumis à de perpétuels changements, que de le comparer de cette manière à un monde fictif caractérisé par la stabilité et l’absence de changement. Les économistes sont cependant pleinement conscients que la construction de cette image d’une économie en rotation constante n’est qu’un outil intellectuel et qu’elle ne possède aucun équivalent dans le monde réel où l’homme vit et est appelé à agir. Ils n’imaginaient même pas que quelqu’un puisse ne pas saisir le caractère purement hypothétique et auxiliaire de leur concept.

Certaines personnes ont pourtant compris de travers la signification et l’importance de cet outil intellectuel. Suivant une métaphore empruntée à la théorie mécanique, les économistes mathématiciens appellent « état statique » cette économie en rotation constante, « équilibre » les conditions qui y règnent et « déséquilibre » tout écart par rapport à cet équilibre. Ce langage suggère qu’il y aurait quelque chose de mal dans le fait même qu’il y ait toujours des déséquilibres dans l’économie réelle et que l’état d’équilibre ne puisse jamais devenir réalité. L’état purement imaginaire et hypothétique d’un équilibre non perturbé apparaît alors comme l’état le plus souhaitable pour la réalité. Certains auteurs ont en ce sens qualifié la concurrence telle qu’elle existe dans l’économie changeante de « concurrence imparfaite ». La vérité est que la concurrence ne peut exister que dans une économie changeante. Sa fonction est précisément d’éliminer le déséquilibre et d’engendrer une tendance en direction de l’équilibre. Il ne peut pas y avoir la moindre concurrence dans une situation d’équilibre statique parce que dans un tel cas il n’y aurait aucun point sur lequel un concurrent pourrait intervenir en vue d’accomplir quelque chose qui procure plus de satisfactions au consommateur que ce qui est déjà fait de toute façon. La définition même de l’équilibre sous-entend qu’il y a nulle part mauvais ajustement dans le système économique et donc aucun besoin d’agir pour éliminer de mauvais ajustements, aucun besoin d’activité entrepreneuriale, aucune perte et aucun profit entrepreneuriaux. C’est précisément l’absence de profits qui pousse les économistes mathématiciens à considérer l’état de l’équilibre statique non perturbé comme l’état idéal, parce qu’ils sont influencés par le préjugé selon lequel les entrepreneurs seraient d’inutiles parasites et que les profits seraient un gain injuste.

Les partisans enthousiastes de l’équilibre sont également trompés par les connotations thymologiques ambiguës du terme d’ « équilibre », qui n’ont évidemment rien à voir avec la façon dont l’économie emploie cette construction imaginaire d’un état d’équilibre. La notion populaire de l’équilibre mental d’une personne est vague et ne peut pas être précisée sans y inclure des jugements de valeur arbitraires. Tout ce que l’on peut dire sur un tel état d’équilibre intellectuel ou moral est qu’il ne peut pas pousser quelqu’un à entreprendre la moindre action. Car l’action suppose en effet un certain sentiment de malaise, son seul but étant d’éliminer ce malaise. L’analogie avec l’état de perfection est évidente. Un individu parfaitement satisfait n’a pas de but, il n’agit pas, il n’est pas incité à penser et passe ses journées à jouir de la vie sans faire d’effort. Qu’une telle existence féerique soit désirable ou non peut être laissé à l’appréciation de chacun. Il est certain que les hommes vivants ne pourront jamais atteindre un tel état de perfection et d’équilibre. Il n’est pas moins certain que, leur patience ayant été mise à rude épreuve par les imperfections de la vie réelle, les gens rêveront d’un parfait exaucement de tous leurs désirs. Ceci explique les sources des louanges émotionnelles de l’équilibre et de la condamnation du déséquilibre.

Les économistes ne doivent toutefois pas confondre cette notion thymologique de l’équilibre avec l’utilisation de la construction imaginaire d’une économie statique. Le seul service que rend cette construction imaginaire est de mettre en relief la lutte incessante des hommes vivants et agissants pour améliorer leur condition du mieux possible. Il n’y a pour l’observateur scientifique impartial rien de répréhensible dans son tableau du déséquilibre. C’est uniquement le zèle pro-socialiste passionné des pseudo-économistes mathématiciens qui transforme un outil purement analytique de la logique économique en image utopique de la bonne situation, qui serait la plus souhaitable.