Le rayonnement de la culture : une histoire de sous, les nôtres

Le concept de « rayonnement » n’est en fait qu’une autorisation pour débloquer ou déplacer des fonds publics.

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Le rayonnement de la culture : une histoire de sous, les nôtres

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 19 juin 2014
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Par Gilles Guénette

Un article du Québecois libre.

« Au nom des Québécoises et des Québécois, je félicite chaleureusement Xavier Dolan pour son Prix du jury. Voir son film parmi les oeuvres couronnées par une distinction aussi prestigieuse constitue une véritable consécration pour un cinéaste et représente un rayonnement international inestimable pour notre nation. Il importe de mesurer l’envergure de ce prix remarquable dans la carrière de Xavier Dolan et dans l’histoire du cinéma québécois. »

C’était Philippe Couillard, qui, par voie de communiqué, félicitait Xavier Dolan pour le Prix du jury qu’il venait de remporter au Festival de Cannes. Le mot « rayonnement » n’était pas seulement sur les lèvres du premier ministre, le maire de Montréal, Denis Coderre, s’est aussi dit fier « du rayonnement de la nouvelle génération de cinéastes montréalais, dont fait partie le jeune réalisateur de Mommy ». Une blogueuse a même remercié le jeune prodige pour « le rayonnement mondial qu’il offre à [s]a génération ».

Rayonnement 101

Le concept de « rayonnement culturel », comme je l’ai déjà mentionné dans les pages du QL, est une sorte d’appellation contrôlée bidon (du genre retombées économiques, économie sociale ou développement durable) qui désigne la diffusion d’une culture dans le monde et, par le fait même, l’influence de cette nation. Selon le petit catéchisme de ses adeptes: plus une nation « rayonne » culturellement, plus elle est respectée. On s’en doute, le rayonnement relève quasiment du divin pour les nationalistes, les étatistes et tous ceux qui bénéficient des largesses de l’État. Pour Monsieur et Madame Tout-le-monde, il soulève… l’indifférence.

Je ne sais pas pour vous, mais lorsque je vois un film français ou une pièce de théâtre allemande, je ne me dis pas: « Quelle grande nation que la France ! Quel peuple formidable forment ces Allemands! » Je ne rejette pas le crédit d’une oeuvre qui vient de me toucher (ou me laisser de marbre) sur le pays d’origine de son auteur. Je n’ai pas non plus l’irrésistible envie de visiter la France ou l’Allemagne. Ce n’est pas le pays qui crée les oeuvres, ce sont les artistes. Et dans ce cas-ci, l’artiste c’est ce jeune cinéaste qui, à 25 ans, en est à son cinquième film et qui a manifestement du talent ‒ son Tom à la ferme fait maintenant partie de ma courte liste des films québécois les plus aboutis qu’il m’ait été donné de voir.

Le rayonnement est avant tout une affaire de nationalisme. Il n’y a que les nationalistes pour croire que parce que quelques milliers de personnes éparpillées dans le monde ont aimé un film de Dolan, un spectacle du Cirque du soleil ou une prestation des Cowboys fringants, la réputation de la Belle Province s’en trouve automatiquement renforcée dans le monde. Ou que parce qu’ils ont aimé une oeuvre québécoise, ces amateurs d’art auront soudainement une envie folle de visiter l’endroit qui a vu naître son auteur.

Mais j’y pense : si le rayonnement peut être bon, comment se fait-il qu’on ne souligne jamais les fois où il est mauvais? C’est vrai, à quand remonte la dernière fois qu’un politicien ou une artiste a utilisé le concept dans le sens négatif? (Son de criquets…) Le rayonnement est avant tout positif ! Comme un feel good movie. Pourtant, les mauvaises décisions que prennent les élus font aussi la manchette dans le monde et doivent, elles aussi, avoir un rayonnement à l’étranger. Et les mauvais films ou les romans poches que le Québec produit, eux aussi doivent bien avoir un « rayonnement » dans le monde !

Faut croire que non. Sinon, le « bon rayonnement » généré par les artistes québécois ne réussirait pas à compenser  le « mauvais rayonnement » généré par nos élus (scandale de la corruption, printemps érable, longues listes d’attente en santé, le Québec toujours bon dernier dans les palmarès, etc.) ou par leurs semblables.

Mais à quoi ça sert, en fin de compte, le rayonnement?

Ce concept n’existerait sans doute pas dans un monde où la culture ne serait pas subventionnée. Pourquoi un artiste ou un politicien parlerait-il de rayonnement si ce n’est pour justifier une dépense, un programme ou démontrer qu’une action, une aide a porté ses fruits? Dans ce sens, les adeptes du rayonnement me font penser à ces personnes qui ne font jamais rien sans vous faire sentir qu’elles espèrent quelque chose en retour. À la seule différence que les premiers, contrairement aux secondes, ne s’en cachent pas.

Au fond, ce que les artistes disent, c’est : « Avec mes oeuvres, je génère du rayonnement pour le Québec à l’étranger. Ce rayonnement a des retombées économiques. Ne cessez surtout pas de me subventionner ! Vous risqueriez de perdre ce rayonnement et ces retombées. » Les politiciens, de leur côté, nous disent: « Avec mes interventions, je génère du rayonnement pour le Québec à l’étranger. Ce rayonnement a des retombées économiques. Ne remettez surtout pas en question mes programmes d’aide ! On risquerait de perdre ce rayonnement et ces retombées. »

Évidemment, si le concept était utilisé dans un contexte où ceux qui le mettent de l’avant s’adressaient à des entreprises ou à des fondations privées, on n’aurait rien à redire. Ils auraient bien le droit de faire pression sur ces entités pour s’attirer d’éventuelles retombées. De même, des nationalistes pourraient se regrouper dans le but de faire rayonner leur nation avec leur argent. Mais ce n’est pas le cas. Ce concept n’est en fait qu’une autorisation pour débloquer ou déplacer des fonds publics. Il ne sert en fait qu’à justifier les ponctions que l’État exerce dans nos poches au nom de la culture.

Lorsque Dolan a décroché le Prix du jury à Cannes, j’ai été bien content pour lui. Pas pour la nation, le cinéma québécois ou sa génération. De même, je n’ai pas éprouvé de fierté pour ce qu’il avait accompli, pour moi ou pour le Québec. Il est le seul (avec ses parents peut-être et son équipe de tournage) à pouvoir être fier de cet accomplissement. Cessons de tout gonfler à l’échelle de la nation ou de je ne sais trop quelle abstraction et contentons-nous de célébrer, individuellement, les réalisations des personnes que l’on apprécie.

Sur le web.

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  • Pour aller dans votre sens : entendu hier sur bfm (Jm ribes) « la culture : un euro investi = 6 euros de retombées  » « les intermittents , c est le pétrole de la France » , incroyable n est ce pas ?

  • Pour quelle raison le spectateur devrait-il être subventionné ?
    Ne peut-il payer le prix du billet dans sa totalité?
    Ah, je n’y étais pas : les politiciens en sont très friands, il ne faudrait pas que cela leur coûte trop.
    De même à ceux qui votent pour eux : « voyez les beaux jeux du cirque que nous vous offrons » …

  • C’est vraiment le genre de choses qui me font mal (un peu comme un coup de canif dans le dos) : cette douleur vive et brève qu’on reçoit par l’intermédiaire d’un média, balancée sans précaution à la figure du contribuable, comme un crachat.

    On vit le même calvaire en France soviétique (peut être même pire).

  • Les commentaires sont fermés.

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