Élections européennes : 4 questions à Denis Payre

Patron à succès, Denis Payre avait défié le fisc en s’exilant pendant dix ans en Belgique. Se rêvant maintenant en défenseur de la société civile, il a créé un micro-parti. Une structure permettant de récolter des fonds, de présenter des cand

Les élections européennes constituent une véritable épreuve de vérité pour le jeune mouvement créé l’an passé par l’entrepreneur français.

Texte et interview de Ludovic Léa.

Patron à succès, Denis Payre avait défié le fisc en s’exilant pendant dix ans en Belgique. Se rêvant maintenant en défenseur de la société civile, il a créé un micro-parti. Une structure permettant de récolter des fonds, de présenter des cand
Entrepreneur à succès, Denis Payre est notamment à l’origine de Business Objects et du réseau Kiala. (Photo : © C. LEBEDINSKY Challenges-REA)

Près de 9000 adhérents : c’est le chiffre revendiqué par Nous Citoyens, mouvement politique fondé par l’entrepreneur français Denis Payre. Créé en octobre dernier, il assume un positionnement en marge des clivages politiques traditionnels. Fustigeant une classe politique française immobile, uniforme et sans vision, le jeune parti porte l’ambition de réintroduire la société civile en politique. Aussi, le discours critique porte bien plus sur la nature de la classe politique française que sur les politiques menées, et les principales réformes prônées sont essentiellement d’ordre institutionnel. Limiter les mandats dans le temps, interdire le cumul d’une fonction élective et d’un emploi public : telles sont les propositions phares prônées par le mouvement, censées permettre le renouvellement des assemblées et lutter contre la professionnalisation politique. Symbole de l’engagement du patronat en politique, déplorant l’absence d’expérience en entreprise de la plupart des parlementaires, Denis Payre dénonce l’hyper-réglementation française et prône le soutien aux initiatives privées. Un grand nombre des propositions de fond semblent d’inspiration clairement libérale. Au sein du parti, on parle plus volontiers de « bon sens », pour éviter l’écueil de la récupération idéologique d’un parti qui se veut « pragmatique ».

Nous Citoyens s’est déjà frotté aux suffrages des électeurs, tissant son réseau lors des dernières élections municipales. Le parti s’était alors engagé dans un processus original de labellisation, accordé aux listes en contrepartie d’engagements clairs en matière de gouvernance, de transparence et de dépense publique. En définitive, trente-trois listes ont ainsi été labellisées, et les deux tiers d’entre-elles ont atteint la barre fatidique des 5% – sans que l’on puisse déterminer précisément la valeur ajoutée électorale du label Nous Citoyens. Denis Payre, qui « se félicite » de ces résultats, entend transformer l’essai le 25 mai. La tâche qui attend les candidats du mouvement pour ces échéances est d’une toute autre nature : les élections européennes sont caractérisées par un fort désintérêt des citoyens et une faible couverture médiatique, deux éléments peu favorables aux jeunes formations en quête de notoriété. Elle sont du reste très disputées par les grands partis, qui tentent de conserver les parts d’un gâteau de grande taille. Enfin, la personnalité des candidats compte finalement très peu pour des Français qui ne connaissent pas leurs députés européens, à l’inverse des élections municipales lors desquelles l’ancrage local prime sur les étiquettes partisanes.

Espace Charenton
Denis Payre face aux militants lors du lancement de la campagne européenne. (Photo : @lebedinsky.com)

 

Pour disposer d’un élu au Parlement européen, au moins l’une des sept listes Nous Citoyens devra recueillir plus de 5% des suffrages exprimés. « La barre est haute », concède Denis Payre. Le parti, pourtant, ne démérite pas : fidèle à ses valeurs, les têtes-de-liste ont été choisies pour leurs compétences et la diversité de leurs profils. Ainsi, c’est la chef d’entreprise Isabelle Bordry qui représentera Nous Citoyens dans la capitale, suivie par Bernard Chevenez, ancien haut fonctionnaire à la retraite, et Valérie Sachs, également chef d’entreprise. Difficile, malgré tout, de passionner les foules en dénonçant la mauvaise gouvernance et les gaspillages de l’Union européenne, d’autant moins visibles que l’institution est lointaine. Qu’à cela ne tienne : la campagne bat son plein, et les militants sont attendus ce samedi 17 mai à Paris pour un grand rassemblement, censé mobiliser les troupes avant l’échéance cruciale. Et faire parler d’eux : il s’agit de se démarquer pour tirer son épingle du jeu, alors que non moins de trente-et-une listes ont déposé leur candidature en Île-de-France.

 

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Contrepoints : Nombre de propositions de Nous Citoyens portent sur l’excès de fiscalité et de réglementation, sur la nécessité de dépenser moins et d’impliquer davantage la société civile dans le processus de décision politique. Nous Citoyens est-il un mouvement libéral ?

Denis Payre : En France, il existe autant de libéralismes que de gens qui en parlent. Le libéralisme est très caricaturé. Sommes-nous des libéraux ? Je ne sais pas, nous ne sommes pas des idéologues, d’ailleurs les idéologies ont fait beaucoup de mal, en France et ailleurs.

Depuis 1974, les dépenses publiques ont explosé : 17 points de PIB en plus en quarante ans, quasiment de quoi créer un deuxième État régalien à côté du premier, une responsabilité partagée par la droite et par la gauche. Cette explosion des dépenses a entraîné une sur-fiscalité qui décourage l’initiative. Nous avons également hérité d’un État faible, car un État qui veut tout faire ne peut pas tout faire bien. L’autre conséquence de l’État omniprésent, c’est le « harcèlement textuel », pour reprendre l’expression de Michel Godet, cette manie de légiférer à propos de tout et n’importe quoi. La sur-fiscalité ne suffit pas, il faut encore emprunter massivement, avec pour résultat le surendettement : nous empruntons près de 500.000€ par minute, plus de 700 millions d’euros par jour ! Pour autant, nos enfants n’aurons pas plus d’infrastructures, de routes, de ponts et de TGV, car notre dette finance les transferts sociaux et la paye des fonctionnaires.

Est-ce là un discours libéral ? C’est à vous d’en juger. Toujours est-il que nous dénonçons la position de déni des politiciens français, ceux qui centrent le débat présidentiel sur la viande halal alors que le chômage atteint des niveaux stratosphériques. Nous défendons des positions de bon sens, pragmatiques, orientées vers les résultats. Notre boussole, ce sont nos valeurs : nous souhaitons réconcilier solidarité et prospérité ; pas une pseudo-solidarité qui fait que des personnes d’à peine plus de cinquante ans peuvent partir en retraite aux frais de la collectivité, non, une vraie solidarité, en direction des plus vulnérables. Pour financer cette solidarité, il est impératif d’encourager l’initiative, d’encourager tous les entrepreneurs, des commerçants et artisans aux dirigeants de PME, qui sont aujourd’hui touchés par une avalanche réglementaire et par la pression fiscale.

Vous dénoncez les pratiques politiques françaises, il s’agit avant tout d’une critique de la professionnalisation politique et des méthodes de la classe politique installée. Or, les élections européennes ne sont-elles pas typiquement un scrutin idéologique, lors duquel s’affrontent deux conceptions de l’Union, l’une fédéraliste, l’autre souverainiste ? Quel est la position du mouvement en la matière ?

Je crois qu’il s’agit d’une dichotomie artificielle, très théorique, finalement très française. L’Europe fédérale existe déjà. La commission, le parlement européen, la BCE sont des déjà des éléments essentiels de fédéralisme. Nous prenons acte de leur existence, et nous constatons que le problème de l’Europe est essentiellement celui de sa gouvernance. Nous devons trouver une gouvernance qui fonctionne. Et là, nous n’avons pas peur d’affirmer que nous sommes des Européens convaincus, parce que l’union fait la paix et que l’union fait la force dans un vaste monde ouvert. Nous ne sommes pas favorable à beaucoup plus d’Europe, mais simplement à faire fonctionner ce qui existe.

Nous ne sommes favorables à davantage de mutualisation qu’au plan militaire. Le scénario de Guerre froide que nous voyons se dessiner en Ukraine, aux portes de l’Union européenne, est inacceptable. Pourquoi ne pas créer une forme d’OTAN à l’intérieur de l’UE, qui permettrait de faire entendre une voix diplomatique et militaire européenne tout en préservant la souveraineté des nations ?

Notre position sur l’Europe est claire, très loin de ceux qui rejettent l’UE, y compris au sein d’une UMP dont la division sur le sujet est franchement inquiétante. Nous, les Français, étions historiquement les moteurs de la construction européenne. Nous ne le sommes plus du tout. C’est compréhensible, d’une certaine façon : notre personnel politique n’a pas ou peu voyagé à l’étranger, il y a encore moins travaillé. À l’inverse, quand on a dirigé une multinationale comme ce fut mon cas, on comprend mieux les enjeux de la coopération, on voit comment des personnes issues de différents pays peuvent travailler ensemble à un objectif commun quelle que soit leur nationalité.

Mais le plus grave et le principal problème de l’Europe actuellement est surtout lié à l’hyper-professionnalisation de la vie politique française. Le personnel politique que nous élisons n’a aucune conviction, aucune vision sur l’Europe, ils sont dans une logique de ré-élection à tout prix, ils font de l’Europe leur bouc émissaire favori, ils envoient à Bruxelles le plus souvent les recalés de la politique nationale qui vont y chercher un mandat alimentaire de plus. Ils n’ont parfois même pas le temps de siéger au Parlement ! Nous devons montrer à nos partenaires européens qu’il existe des dirigeants politiques français crédibles pour regagner leur confiance. C’est l’objectif de notre candidature.

Pourquoi avez-vous choisi les élections européennes pour votre baptême électoral ? Le manque d’intérêt des citoyens pour l’Europe fait-il de cette élection un bon moment pour se faire connaître ?

Il s’agit de la première élection à laquelle nous présentons nos propres candidats. Les élections sont un moyen de faire connaître le mouvement, et cette stratégie semble plutôt payante. Nous Citoyens s’est créé il y a huit mois, et nous faisons déjà partie des dix premiers mouvements politiques français au regard du nombre d’adhérents. Avec plus de 9000 membres, nous sommes aussi gros que les Verts, qui sont là depuis des années ! Nous sentons une attente immense des électeurs vis-à-vis de notre discours. Nous offrons à tous les déçus des partis traditionnels une alternative crédible et positive par rapport aux populistes. Nous refusons de sous-traiter la représentation politique à des professionnels de la chose.

Après, bien sûr, nous ne sommes pas certains d’avoir des élus, car la barre est haute. Nous présentons des listes dans toutes les circonscriptions métropolitaines. Nos candidats sont tous issus de la société civile, d’horizons très divers, et engagés à se consacrer entièrement à leur mandats s’ils sont élus. C’est d’ailleurs pour cela que je ne suis qu’en queue de liste en Île-de-France : en cas d’élection, je n’aurais pas pu abandonner la gestion de la croissance du mouvement.

Vous déclarez avoir fait un large appel à candidatures pour choisir vos candidats. Ce procédé nous semble très original, inédit, et très loin de la cooptation qui prévaut dans les grands partis. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

Ce mode de candidature est symbolique de notre démarche citoyenne, orientée vers la société civile. Nous avons reçu plus de 400 candidatures d’adhérents, nous en avons retenu 77, en privilégiant la variété et la complémentarité des profils. Nous avons des commerçants, des cadres, des employés, des chefs d’entreprise, des fonctionnaires, des étudiants, des artisans, des professions libérales, des femmes au foyer. Nous avons des citoyens d’autres pays en Europe, comme notre tête de liste dans le Centre. Tous connaissent le fonctionnement des institutions européennes, nombre d’entre-eux sont polyglottes. De même, nos propositions ont été soumises à des personnes de la société civile afin de les évaluer, d’avoir un retour préalable. Nous avons beaucoup sollicité nos adhérents dans la conception de notre programme, c’est au cœur de l’identité de notre mouvement. Nous formulons cinquante propositions pour remettre l’Europe en marche, à sa juste place.

Interview menée par Ludovic Léa