Le Confort contre la Liberté

Mineurs

Nos quêtes de liberté, de prospérité et d’expansion sont des valeurs qui ne sont pas partagées par tous. Une fable.

Par Emmanuel Brunet Bommert.

MineursPuisqu’étant aussi un auteur de fiction, je vais m’entretenir avec vous d’une courte nouvelle. Imaginons que nous soyons tous, l’ensemble de la société humaine, désormais enfermés dans une caverne souterraine, avec pour seuls compagnons une lampe, une pioche et une pelle. L’extinction de la lanterne impliquant un trépas immédiat.

Que se passerait-il alors ? Il y aurait bien quelques explorateurs, qui chercheront une issue, mais ils n’en découvrent aucune. Après un moment de discussion, certain s’essayent à creuser la pierre. Ils avancent difficilement, frappant vivement et sans expertise sur les parois. Si la faim s’installe, quelques-uns de ces mineurs improvisés découvrent des vivres durant leurs fouilles, ainsi que diverses richesses telles que des habits et des machines. Voyant la fortune se faire à chaque pas, tous se mettent à creuser, le moindre centimètre gagné, ils l’imaginent être le dernier avant la sortie. Mais il n’en est rien et rapidement, seules les biens s’accumulent : la surface apparait plus inaccessible que jamais.

Des années s’écoulent, les lampes des anciens finissent par s’éteindre. Ils meurent, remplacés par des enfants qui n’ont jamais vu d’éclat naturel, n’en ayant entendu la légende qu’au sein des histoires de leurs parents. Cette génération va aussi céder sa place à une autre, le souvenir de la clarté s’éloignant plus encore. Au point que plus une personne vivante n’aura jamais connue la chaleur du soleil, de son existence entière. Les gens continuent leurs excavations, non plus à la recherche d’une hypothétique surface, mais des richesses qui permettent leur survie, face à l’enfermement.

Malgré tout, cette vie de dénuement peut avoir son côté confortable et, après des lustres de conquête face à la pierre, les gens finissent par devenir si riches qu’ils peuvent désormais largement subvenir à leurs besoins. La lumière, devenue mythique, n’est plus prise au sérieux que par quelques rares individus. Après quelques siècles, lors de leurs fouilles, certains parvinrent à ouvrir de fines fissures, où des reflets de la surface s’engouffraient. Tous les virent et il se fit une grande scission entre ceux qui la désiraient et de l’autre ceux qui la craignaient.

Les premiers ne sauraient expliquer pourquoi, mais ils savent que la destinée humaine est de retourner vers cette surface mystérieuse. Alors que les seconds, craignant la destruction de leur confort, de leur vie rodée, sont effrayés par l’inconnu que représente le monde du dessus. Ils hurlèrent leurs questions comme des condamnations : « comment nous nourrirons-nous ? » ; « comment vivrons-nous ? » Submergés par leur terreur et convaincus que leurs acquis suffisent, les partisans des ténèbres, bien plus nombreux, décident de ne pas s’occuper plus avant de la lumière de la surface. Les galeries illuminées sont condamnées et les mineurs, contraints de travailler sur les filons ténébreux.

Mais certains refusent, convaincus d’agir légitimement, les autres les condamnèrent aux supplices. Mais ne sont pas arrêtés, attendu que les partisans de la lumière sont couramment d’excellents travailleurs, dont dépendent la survie quotidienne et le confort des autres. Il s’écoula des siècles et les ressources des filons ténébreux se tarirent. Les chefs, forcés d’agir par la panique des citoyens, se décidèrent : les mineurs furent de nouveau libres d’œuvrer sur des filons lumineux bien plus riches et, désormais, seuls à être encore abordables.

Malgré ce changement d’attitude, il leur fut ordonné de besogner lentement. Chaque nouvelle génération craignit avec de plus en plus d’insistance que le prochain coup de pioche soit celui qui libère l’humanité de son confort. Les interdictions s’accumulèrent aux rythmes de plus en plus lents. Les ressources venant à manquer, en raison de cette production anormalement plus longue, ce furent les mineurs eux-mêmes qui se virent spoliés de leurs rations, accusés de tous les maux et tenus pour responsables de l’effroi généralisé.

Pourtant certains des jeunes ouvriers, qu’ils furent attirés par la fortune ou par l’amour de la lumière, découvrirent des méthodes de minage plus fiables, facilitant leur travail. Les anciens, n’imaginant pas possible que leur technique millénaire puisse être ainsi améliorée, les traitèrent avec un mépris profond, craignant pour leur confort de travail et d’esprit, n’imaginant pas possible de se réformer si tard dans leur propre quête.

Les autres citoyens virent en ces jeunes esprits de dangereuses personnes, qui rapprochaient plus vivement le moment où l’éclat du soleil envahirait leurs ténèbres. Ce jour funeste où il n’y aura plus rien à tirer de la terre, où il deviendra nécessaire de s’installer dans cette surface inconnue pour survivre. L’on plaça ces esprits vifs dans l’ostracisme, ils ne purent jamais plus se mêler au reste de la communauté. Incompris, il leur fut reproché de ne rien comprendre aux réalités de la vie, qui consistait aux yeux des autres en l’acceptation du confort. Méprisés des leurs, ils furent accusés d’enfreindre aux traditions de l’activité, d’éloigner de la lumière ceux qui travaillaient à la libérer. Chaque erreur, ralentissement, comme incident, leurs furent imputés.

Pourtant, ils n’en avaient cure, car leur voie se suffit à elle-même : ils n’ont besoin de personne, n’existant qu’au travers de leur objectif et de lui seul. Ils ne cessèrent d’avancer, s’approchant de plus en plus de la lumière. La terreur s’amplifia alors que la grotte, devenue immense, se fit de plus en plus claire. De nombreux citoyens décidèrent d’imposer aux travailleurs d’excaver de nouveau dans les ténèbres. Ils les tirèrent par les épaules, par les jambes, les obligeants de par leurs épées et leurs lances à utiliser les ressources de la communauté, dans l’espoir d’y découvrir quelques richesses qui ne nécessitent pas d’atteindre la surface, sans le moindre résultat.

Il n’y avait plus rien à trouver dans les abysses, désormais. Parmi ceux que l’on obligea, ils furent nombreux à éteindre volontairement leur lampe, préférant encore travailler à l’aveugle plutôt que sans la petite lueur d’espoir qui les guidait jusqu’alors, mourant sur le coup.

La société des Hommes, obligée à l’acceptation, laissa les esprits avides de brillance continuer leur œuvre. Sans eux, c’est l’ensemble qui se retrouverait acculé à la famine et il valait mieux craindre le futur que le présent. C’est alors qu’un dernier coup de pioche fut donné : une vive explosion de blancheur envahit la grotte, la surface était atteinte. Il ne se fit alors plus la moindre ressource à récupérer dans les sous-sols. Désormais, les citoyens n’avaient que deux choix : la lumière de la surface ou la disette dans les ténèbres.

Cette brève histoire illustre celle de nos civilisations, la lumière pouvant être interprétée comme allégorie de la liberté, mais pas seulement. La lampe y représente notre esprit, tandis que la pioche et la pelle symbolisent notre force de travail.

Nos quêtes de liberté, de prospérité et d’expansion sont des valeurs qui ne sont pas partagées par tous. La majorité ne tire pas son bonheur de tels concepts, mais du confort. Aussi, c’est à contre-courant de l’avis des masses que s’effectuent les plus grandes avancées, au mépris de leurs craintes et de leurs appréhensions, car s’il se fait une vérité humaine, c’est que la crainte de perdre son confort est plus forte que celle de la mort.

L’esprit libérateur, celui qui peut nourrir, qui construit l’abri et qui offre chaleur et l’espoir, est toujours méprisé. Cela car ce qu’il partage l’est toujours au dépens de confortables habitudes qui, même dans le dénuement le plus profond, seront préférées à l’incertitude du changement. Ce sont là les manières des gens qui se disent vivre l’instant présent, sans vouloir en porter la responsabilité. Pourtant, ceux-là sont bien conscients que sans de telles personnalités pour les guider, leur confort est en péril et leur mort est inévitable.